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Le blog de Robin Guilloux

Ce blog a pour ambition de faire connaître et apprécier la région Centre et en particulier la ville de Bourges. Je souhaite y faire partager mes goûts pour la poésie, la littérature, la peinture, le cinéma... J'y aborde également des questions qui me tiennent à cœur, souvent liées à l'actualité, en particulier le système scolaire (je suis enseignant), mais aussi la politique au sens large du terme et les problèmes de société.

Racine, L'aveu de Phèdre à Hippolyte (Acte II, scène 5)

Publié le 1 Janvier 2014 par Robin Guilloux

 

"Phèdre à Oenone.


Le voici. Vers mon coeur tout mon sang se retire.

J'oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.


Oenone


Souvenez-vous d'un fils qui n'espère qu'en vous..."

 

 

"Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d’Euripide. Quoique j’aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l’action, je n’ai pas laissé d’enrichir ma pièce de tout ce qui m’a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrais que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j’ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d’Euripide, et qu’il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu’il a toutes les qualités qu’Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente : elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première : elle fait tous ses efforts pour la surmonter : elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne ; et lorsqu’elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu’un mouvement de sa volonté..." (Racine, Préface de Phèdre)

 

On vient d'annoncer la mort de Thésée. Phèdre fait venir Hippolyte pour le supplier de ne pas "profiter de la situation" et de prendre ses enfants sous sa protection. Mais Phèdre est tellement bouleversée par la perspective de se trouver en présence du fils de Thésée, qu'Oenone est obligée de lui rappeler l'objet de l'entrevue.

 

Le début de la scène est marqué par l'incompréhension, le malentendu entre les deux personnages, la figure du quiproquo. Cette incompréhension se traduit par l'inégalité de la répartition de la parole entre Phèdre et Hippolyte. Comment Phèdre en vient-elle à avouer à Hippolyte la passion qu'elle éprouve pour lui ? Nous verrons d'abord en quoi consiste le quiproquo au début de la scène, puis la substitution de la figure d'Hippolyte à celle de Thésée et enfin la déclaration incontrôlée de Phèdre à Hippolyte.

 

I/ Le thème de l'incompréhension :

 

Le quiproquo est un des ressorts de l'action théâtrale. Il repose sur la double énonciation : l'énoncé théâtral est destiné à un autre personnage, mais aussi au public. Cette situation permet au spectateur d'en savoir plus que les personnages. La tragédie, met en scène des conflits violents.. Ces conflits traduisent une inégalité entre les personnages sous un triple rapport, celui du désir, celui du savoir et celui du pouvoir.

 

a) L'axe du savoir :

 

Hippolyte ne connaît pas la raison réelle pour laquelle Phèdre "ne peut pas le souffrir". Phèdre et le spectateur connaissent cette raison : Phèdre aime passionnément Hippolyte et lutte contre cette passion maudite envoyée par les dieux.

 

b) L'axe du pouvoir :

 

La situation se présente de façon différente depuis l'annonce de la mort de Thésée. Phèdre se sent moins coupable d'aimer Hippolyte, mais elle est entièrement à la merci de ce dernier sur le plan "politique". 

 

c) L'axe du désir (ou de la volonté) :

 

Hippolyte aime Aricie et souhaite l'épouser. La mort de Thésée, qui s'opposait à cette union lève l'obstacle au désir d'Hippolyte. Phèdre aime Hippolyte, mais elle se déteste de l'aimer.

 

"On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur..."

 

Phèdre supplie Hippolyte de prendre son fils sous sa protection, car elle a peur que le comportement qu'elle a eu vis-à-vis d'Hippolyte n'incite ce dernier à se venger. Hippolyte la rassure : "Madame, je n'ai point de sentiments si bas." Le quiproquo repose sur le fait qu'Hippolyte ignore la raison réelle du comportement de Phèdre. Il ne sait pas que les témoignages d'hostilité et de rejet à son égard étaient autant de précautions (inutiles) pour lutter contre la passion qu'il lui inspirait.

 

La réplique d'Hippolyte traduit son incompréhension :

 

"Des droits de ses enfants une mère jalouse

Pardonne rarement au fils d'une autre épouse,

Madame, je le sais. Les soupçons importuns

Sont d'un second hymen les fruits les plus communs..."

 

A la vérité intime, personnelle de Phèdre : sa passion pour Hippolyte, Hippolyte substitue une explication générale, impersonnelle, banale : l'inimitié des belles-mères envers les enfants d'une première union. Les paroles d'Hippolyte relèvent de la politesse de cour en vigueur au XVIIème siècle et manifestent moins sa grandeur d'âme que son sens des convenances.

 

La protestation de Phèdre contre cette interprétation est comme un "cri du coeur" que souligne l'emploi de l'interjection ("Ah !") et le point d'exclamation à la fin de la réplique :

 

"Ah ! Seigneur, que le ciel, j'ose ici l'attester,

De cette loi commune a voulu m'excepter :

Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore !

 

Hippolyte ne comprend pas la cause du "soin bien différent qui trouble et qui dévore" Phèdre. Il l'attribue à la mort de Thésée :

 

"Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore.

Peut-être votre époux voit-il encore le jour ;

Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.

Neptune le protège, et ce dieu tutélaire

ne sera pas en vain imploté par mon père."

 

... et croit la consoler en lui disant que Thésée n'est peut-être pas mort.


 

Phèdre répond à Thésée par un syllogisme : "on ne voit pas deux fois le rivage des morts", or Thésée les a vus, donc Thésée est mort. La froideur de ce "raisonnement" montre que le sort de Thésée l'indiffère et qu'elle est même satisfaite de sa disparition. On remarque l'emploi de la deuxième personne du pluriel : "vous" ("En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie"). En attribuant à Hippolyte l'espoir de revoir Thésée vivant, elle suggère qu'elle n'éprouve pas elle-même ce sentiment ("vous espérez" et non "nous espérons") et récuse l'interprétation que fait Hippolyte de son "trouble" : "Peut-être votre époux voit encore le jour".


 

II/ La substitution de la figure d'Hippolyte à celle de Thésée

 

Les huit vers de la quatrième réplique de Phèdre, de : "On ne voit point deux fois..." à "ma folle ardeur malgré moi se déclare", se répartissent en deux groupes de quatre vers, de "on ne voit point deux fois le rivage des morts" à "ne lâche point sa proie" et de "Que dis-je ?" à "malgré moi se déclare". Le cinquième vers : "Que dis-je ?..." marque une rupture abrupte. L'idée générale est la suivante : Thésée est mort/Thésée respire en vous.

 

A une constatation froide : "On ne voit point deux fois le rivage des morts" qui n'a rien d'un éloge funèbre de Thésée succède un éloge passionné d'Hippolyte vivant, "portrait craché" de son père jeune dont il a toutes les qualités, notamment physiques et aucun des défauts.

 

On voit réapparaître le quiproquo qui parcourt la scène jusqu'à la dernière réplique de Phèdre, l'aveu incontrôlé. A la réplique de Phèdre qui constitue une déclaration amoureuse à peine voilée à Hippolyte : "je m'égare/Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare, Hippolyte répond par trois vers d'une ironie involontaire, dans lesquels il montre - ou peut-être feint encore de montrer - qu'il comprend que Phèdre parle de son époux et non de lui : "Je vois de votre amour (envers Thésée) l'effet prodigieux".

 

La cinquième réplique de Phèdre : "Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée...", marque une étape supplémentaire dans la superposition d'Hippolyte et de Thésée. Les termes qu'emploient Phèdre pour parler de Thésée : "Volage adorateur de mille objets divers,/Qui va du dieu des morts déshonorer la couche", ne sont guère flatteurs. On peut parler de "contre-éloge funèbre".

 

A partir de : "Il avait votre port, vos yeux, votre visage...", l'imparfait de l'indicatif se substitue au présent. Phèdre évoque Thésée tel qu'il était au moment où il s'apprêtait à délivrer la Grèce du minotaure. Mais à partir de "Que faisiez-vous alors ?", Phèdre franchit une nouvelle étape dans l'aveu de sa passion en substituant la figure d'Hippolyte à celle de Thésée.

 

Le passage a une dimension élégiaque (une élégie est un poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques, le regret d'un bonheur passé). Les verbes sont au conditionnel passé : "aurait péri", "eût armé", je l'aurais devancé", l'amour m'en eût d'abord", "Vous eût", "Que de soins m'eût coûtés", "n'eût point assez rassuré votre amante", "j'aurais voulu marcher", "se serait retrouvée ou perdue".

 

La substitution d'Hyppolyte à Thésée se double de la substitution de la figure de Phèdre à celle d'Ariane : "Ma soeur du fil fatal eût armé votre main. / Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée".

 

"Un fil n'eût point assez rassuré votre amante". On ne peut être plus explicite et Hippolyte comprend cette fois le sens des paroles de Phèdre. Le quiproquo est dissipé : "Dieux ! qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez-vous/Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ?"

 

Phèdre se rend compte qu'elle est allée trop loin, qu'elle en a trop dit et se reprend : "Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire,/Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?"

 

Hippolyte s'excuse : "Ma honte ne peut plus soutenir votre vue,/Et je vais..."

 

Phèdre interrompt la phrase qu'Hippolyte s'apprêtait à prononcer ("Et je vais... me retirer") et explose : "Ah ! cruel, tu m'as trop entendue !"


 

III/ La déclaration incontrôlée de Phèdre à Hippolyte

 

Malgré son apparence désordonnée, la tirade des aveux est construite en cinq parties :

 

de : "Ah ! cruel, tu m'as trop entendu" jusqu'à "J'aime" : Phèdre avoue sa passion à Hippolyte.

 

de : "Ne pense pas que" jusqu'à "d'une faible mortelle" : Phèdre met en exergue le caractère involontaire de cette passion.

 

de : "Toi-même en ton esprit rappelle le passé" jusqu'à "j'ai recherché ta haine" : Phèdre évoque les efforts qu'elle a faits pour déraciner sa passion

 

de "De quoi m'ont profité mes inutiles soins" jusqu'à "Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi-même !" : Phèdre déplore l'inutilité de ses efforts.

 

de : "Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour" jusqu'à "Au défaut de ton bras prête-moi ton épée. Donne." : Phèdre exhorte Hippolyte à la tuer.

 

Phèdre abandonne le vouvoiement et se met à tutoyer Hippolyte : "Ah ! cruel, tu m'as trop entendue !". La vérité trop longtemps contenue fait irruption, comme des eaux en fureur à travers une digue qui se rompt.. Phèdre multiplie les allitérations en r : cruel/erreur/Phèdre/fureur... à la manière d'une bête sauvage blessée à mort, pour dire, ou plutôt pour crier, la passion qui la dévore.

 

Tragique déclaration dans laquelle l'amoureuse condamne son amour, reconnait la montruosité de sa passion, son caractère fatal : "Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc/Ont allumé le feu fatal à tout mon sang".

 

Phèdre emploie le mot "sang" en syllepse, à la fois au sens propre et au sens figuré (mon hérédité, ma race). "Ont allumé le feu fatal à tout mon sang" (noter l'allitération feu/fatal) rappelle le premier vers de la scène : "Le voici. Vers mon coeur tout mon sang se retire." Le mot "sang" apparaît une troisième fois, à la fin de la scène : "Si ta haine m'envie un supplice si doux,/Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée".

 

Phèdre est parfaitement consciente du fait que sa passion ne peut pas être payée de retour, qu'elle ne peut être désormais qu'un objet d'horreur pour Hippolyte : "Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes."

 

La confession de Phèdre suscite l'horreur chez Hippolyte qui détourne son regard : "Si tes yeux un moment pouvaient me regarder" (didascalie interne), mais aussi la pitié du spectateur qui voit davantage en elle une victime qu'un monstre : "Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle/De séduire le coeur d'une faible mortelle."... Cette faible mortelle venue pour demander à Hippolyte d'épargner ses enfants et qui n'a pu lui parler que de lui-même, suppliant en vain Hippolyte de la regarder pour lire sur son visage ravagé l'étendue de sa souffrance : "J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes./il suffit de tes yeux pour t'en persuader,/Si tes yeux un moment pouvaient me regarder."

 

Dans la dernière partie de la tirade, Phèdre, au paroxysme de la souffrance et de la rage, exhorte Hippolyte à la tuer : "Voilà mon coeur : c'est là que ta main doit frapper." ou, à défaut, de lui prêter son épée pour se tuer elle-même, cette épée qu'Hippolyte lui abandonne en effet avant de s'enfuir et qui va servir de "preuve" à l'appui de l'accusation portée contre lui, à l'instigation d'Oenone.

 

Conclusion :

 

Ayant convoqué Hippolyte pour le supplier de prendre ses enfants sous sa protection, après la mort supposée de Thésée, Phèdre en oublie la raison de leur entrevue. L'aveu de sa passion pour Hippolyte se fraye peu à peu un chemin, en dépit de l'incompréhension du jeune homme, dont la figure se superpose dans l'esprit de Phèdre à celle de Thésée, avant de s'y substituer.

 

La parole trop longtemps "empêchée" (Roland Barthes) éclate comme un flot furieux qui rompt ses digues. Phèdre avoue sa passion pour Hippolyte, ses vains efforts pour la déraciner et exhorte Hippolyte à la tuer. La confession de Phèdre suscite davantage la pitié que l'horreur. Plutôt qu'un monstre, le spectateur a tendance à voir en elle la victime malheureuse d'un destin funeste. L'abandon de son épée entre les mains de Phèdre et la fuite d'Hippolyte enclenchent un mécanisme inexorable qui précipite la pièce vers un dénouement fatal.

 

 

 

 

 


 

 


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