La recherche du bonheur est-elle nécessairement égoïste ?

Publié le par Robin Guilloux

 

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La quête du bonheur est universelle : "Tout le monde recherche le bonheur, y compris ceux qui vont se pendre" (Pascal). Le bonheur est un état de bien-être, une situation de plaisir absolu ou de confort total. Le bonheur est durable et se distingue du plaisir éphémère. L'égoïsme est le fait de satisfaire ses désirs sans se soucier des autres ou à leur détriment.


La recherche du bonheur est-elle nécessairement égoïste ? En d'autres termes, la recherche d'un bien-être parfait est-elle compatible avec le souci d'autrui, le « souci de soi » (comme dit Michel Foucault) avec celui des autres ?


Nous nous demanderons en quoi consiste le bonheur, en quoi le bonheur diffère du plaisir, puis nous montrerons que le bonheur, en tant qu'il relève de "l’amour de soi" est inévitablement égoïste, mais que le "l’amour de soi" n'est pas nécessairement opposé à "l’amour des autres", et enfin que notre bonheur dépend de celui des autres, en d'autres termes qu'on ne peut être heureux tout seuls.


 I/ Qu'est-ce que le bonheur ?


Le bonheur se distingue du plaisir.


Le plaisir est un bien-être agréable, fragmentaire, éphémère, essentiellement d'ordre sensible. Le plaisir résulte essentiellement de la satisfaction d'un désir ou d'un besoin (boire, manger...)


 Le bonheur est un accord entre les aspirations humaines et l'ordre des choses ; quand le bonheur est parfait, on parle de "béatitude".


 L'égoïsme est le fait de satisfaire ses désirs sans se soucier des autres ou à leur détriment.


 II/ Egoïsme et ipséité :


Il faut distinguer l'égoïsme et l'ipséité. L'ipséité (ipse = soi-même, le fait d'être soi et non un autre) implique la conscience de soi (je suis moi-même et non un autre, je suis un individu distinct des autres)... Je puis ressentir de l'empathie pour les joies ou les souffrances d'autrui, mais je ne puis ressentir les sensations, les émotions, les sentiments d'autrui, sa souffrance, son plaisir, son bonheur. "Se mettre à la place d'autrui", c'est essayer d'imaginer ce qu'autrui peut ressentir, sans jamais pouvoir vraiment "être lui".


C’est la conscience aiguë de l’ipséité qui fait dire à Yvan Karamazov (F.M. Dostoïevski, Les Frères Karamazov) : « Rien n’est plus proche de moi que ma propre chemise. » ; autrement dit, personne n’est plus proche de moi que moi-même, personne ne peut vraiment « se mettre à ma place », personne ne peut ressentir ce que je ressens.


L’égoïsme est lié à l’ipséité, mais il faut distinguer l'ipséité de l'égoïsme. L'ipséité est le fait d'être soi et non un autre, l'égoïsme est le fait de ne se soucier que de soi, de satisfaire ses désirs sans se soucier des autres ou même à leur détriment.


Pour La Rochefoucault (moraliste du XVIIème siècle, auteur des Maximes), l'amour de soi est au fondement de toutes nos actions, y compris les plus "désintéressées". Nous serions donc "ontologiquement" (nécessairement) "égoïstes".


Selon Arthur Schopenhauer (Le Monde comme Volonté et comme Représentation), le principe d’individuation est une ruse de la Volonté aveugle qui régit l’univers. La volonté n’a pas d’autre but que le vouloir. Dans ce but, elle s’incarne et se démultiplie dans les désirs individuels (la faim, la soif, la sexualité…) qui renaissent sans cesse une fois assouvis. Nous pouvons échapper (momentanément) à la « tyrannie de la Volonté » par la "Représentation", en contemplant une œuvre d’art, ou mieux, en prenant conscience de « l’illusion de l’ego » et en éteignant nos désirs.


Si le bonheur (le "souverain bien") réside comme le prétendaient Calliclès dans le Gorgias ou les Cyrénaïques (disciples d'Aristippe de Cyrène) dans les plaisirs, sans distinction et sans hiérarchie, alors la recherche du bonheur est nécessairement égoïste.


Si l'on définit le bonheur par l'avoir et la satisfaction des besoins, alors la recherche du bonheur revêtira nécessairement un caractère égoïste. Cependant,  on peut douter du fait que le plaisir se confonde avec le bonheur et que la recherche exclusive des plaisirs mène au bonheur.


II/ Le bonheur n'est pas nécessairement égoïste :


Le bonheur est un état de satisfaction complète et de plénitude, un accord entre les aspirations humaines et l'ordre des choses. Il se distingue du simple plaisir, qui est un bien-être agréable, fragmentaire, essentiellement d'ordre sensible. Le bonheur résulte d'un accord entre les aspirations humaines et l'ordre des choses ; le contentement de la satisfaction d'un besoin ou d'un désir limités. On peut donc dire qu'un être doué de "facultés élevées", pour reprendre une expression de John Stuart Mill, aspire en fait au bonheur, plutôt qu'au plaisir en tant que simple contentement.


Pour la plupart des philosophes grecs, à l'exception des Cyrénaïques, le bonheur est le bien suprême de la vie, le "souverain bien", mais ne se confond pas avec le plaisir.


Pour Aristote, le bonheur ne consiste pas dans le souci égoïste de soi-même, mais dans la vie contemplative (la pensée, la philosophie). 

 

Pour Epicure et ses disciples, les Epicuriens, le bonheur consiste dans la paix de l'âme que rien ne vient troubler (l'ataraxie). La recherche de "l'ataraxie" (absence de troubles) peut sembler égoïste. Les dieux des Epicuriens vivent dans les "intermondes", ils sont immortels et parfaitement heureux ; ils se suffisent à eux-mêmes et ne s'occupent pas des hommes. Epicure et les Epicuriens nous conseillent de devenir semblables à eux, de les imiter. 


Dans un passage célèbre du De Natura Rerum II, v. 1 à 61), Lucrèce, disciple latin d’Epicure exprime la satisfaction que peut éprouver le spectateur désintéressé et délivré du désir de richesse, de gloire ou de pouvoir (des désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires) à contempler de la terre les navires bravant la tempête :


" Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,
e terra magnum alterius spectare laborem;
non quia vexari quemquam  est jucunda voluptas,
sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest… "

 

" Quand les vents font tourbillonner les plaines de la mer immense, il est doux de regarder de la terre ferme le grand effort d'autrui ; non parce que le tourment de quelqu'un est un plaisir agréable mais parce qu'il est doux de discerner les maux auxquels on échappe soi-même… "


On peut donc se demander si la recherche de l'ataraxie ne suppose pas une certaine indifférence vis-à-vis d'autrui. Toutefois, le souci de soi est équilibré chez les Epicuriens par la philia, l'amitié. La conception épicurienne du bonheur n'est donc pas égoïste.


 III/ Souci de soi et souci des autres sont consubstantiels :


Une des définitions du bonheur est "l'accord entre les aspirations humaines" et l'ordre des choses. Il est difficile d'être heureux "tout seuls" dans un monde rempli de violence, d'injustices et d'inégalités car nous n'aspirons pas à la perpétuation d'un tel monde. Sentant confusément que le bonheur d'un seul dépend du bonheur de tous, nous désirons contribuer à l'amélioration  du monde.


La recherche exclusive des plaisirs ne mène pas au bonheur car le plaisir est fragmentaire, éphémère et dépend d'un grand nombre de facteurs qui ne dépendent pas de nous.


On peut douter que les égoïstes soient "heureux". Le "bonheur" d'Harpagon (si l'on peut parler de bonheur) dépend de la possession de sa "chère cassette" et il vit dans l'angoisse permanente qu'on ne la lui vole.


Le bonheur authentique ne réside pas dans la jouissance égoïste des êtres et des choses considérés comme des moyens, mais dans une relation amoureuse ou amicale à autrui considéré comme une fin.


Empli de générosité et de bienveillance, le philosophe des Lumières n'est pas uniquement préoccupé de soi. C'est un homme activement engagé dans le monde qui met sa raison et sa passion de la science (de la connaissance) au service de la société pour en dénoncer les injustices et les abus et en améliorer le fonctionnement au nom d'un idéal de progrès. 

 

Pour David Hume, philosophe anglais du siècle des Lumières, la sociabilité  ne consiste pas seulement à aimer nos proches (notre famille), nos amis comme pour les Epicuriens, mais la société tout entière et même l'Humanité. Le souci égoïste de soi doit faire place à la philantropie.


Mais si le bonheur ne réside pas dans l'égoïsme et le souci exclusif de soi-même au détriment des autres, il ne réside pas non plus dans le souci exclusif des autres, au détriment de soi-même.


L'amour de soi et l'amour des autres n'est pas incompatible. Le précepte évangélique : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même !" suppose que pour aimer son prochain, il faut commencer par s'aimer soi-même, ce qui ne signifie nullement se préférer aux autres ou se préoccuper uniquement de son propre bonheur.


Conclusion :


Il faut soigneusement distinguer le bonheur du plaisir. Si la recherche exclusive du plaisir est nécessairement égoïste, il n’en est pas de même de la recherche du bonheur. Pour les philosophes grecs, le bonheur est le but suprême de la vie et réside dans la contemplation, l’absence de troubles et l’amitié. Mais si le bonheur est "la correspondance entre nos aspirations et l’ordre des choses", il est difficile d’être pleinement heureux quand tout le monde ne l’est pas. Dans notre désir de contribuer à l’amélioration du monde, n’oublions pas cependant que si le bonheur ne réside pas dans le souci exclusif de soi au détriment des autres, il ne réside pas non plus dans le souci exclusif des autres aux dépens de soi-même.


Sortir de l’animalité n’est pas facile. L’esprit humain, encore semi-conscient, tiraillé entre les pulsions matérielles du subconscient et les pulsions spirituelles du surconscient, croit qu’il doit choisir entre le ciel et le terre, l’amour de soi et l’amour des autres,  au lieu de chercher à harmoniser ces deux pôles. Il passe d’un excès à l’autre, il s’invente de fausses motivations à l’origine de tous ses défauts et de toutes ses névroses. Il devrait plutôt, selon le psychanalyste Paul Diel,   développer un “égoïsme conséquent ” qui, “ sous sa forme saine, " ne peut trouver l’ultime satisfaction que par “ l’union réjouissante avec la vie entière ” et avec autrui.

 

 

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