Jean Genet : Les Bonnes

Publié le par Robin Guilloux

les bonnes

 

Jouée pour la première fois en 1947, Les Bonnes de Jean Genet,  est une pièce en un acte à trois personnages : Claire et Solange (les bonnes) et "Madame" et un troisième personnage que l'on ne voit pas "Monsieur", l'amant de Madame.

 

Il s'agit d'une parodie de vaudeville, ces pièces comiques à trois personnages : le mari, le femme et l'amant qui se déroulent dans le milieu bourgeois et tournent autour du thème de l'adultère.

 

Dans les vaudevilles, les domestiques ne jouent pratiquement aucun rôle, ils apparaissent seulement pour dire : "Madame est servie." Ce n'est pas le cas dans Les Bonnes où les servantes occupent la scène pendant toute la pièce, ce sont elles les personnages principaux, alors que "Madame" et "Monsieur" sont des personnages secondaires.

 

Madame est un personnage superficiel et frivole, alors que les bonnes, Claire et Solange, sont des êtres extrêmes, excessives, passionnés et intenses.

 

La pièce se déroule dans un seul lieu, la chambre de "Madame".

   

Chaque soir, Solange et Claire, qui ont passé leur vie et vieilli au service de "Madame" ("elles ont vieilli, elles ont maigri dans la douceur de Madame"), se livrent à une sorte de "cérémonie" nocturne, au cours de laquelle, en son absence, elles déchargent leur haine et se libèrent de la tendresse servile qu'elles éprouvent envers "Madame" : Claire joue le rôle de Madame en revêtant ses habits et ses souliers et en se parant de ses bijoux, Solange, celui de la domestique ; toutes deux disent tout ce qu'elles pensent et ressentent, mais taisent pendant leur service diurne. Il s'agit d'une sorte d'exorcisme, de cérémonie secrète, de théâtre dans le théâtre : les spectateurs assistent à une comédie où les personnages se donnent la comédie ; ce jeu de miroir crée un certain malaise car la représentation dans la représentation (cf. Hamlet de Shakespeare) tend à détruire l'idée du théâtre comme représentation.

 

Claire a écrit une lettre de dénonciation à la police dans laquelle elle accuse Monsieur, l'amant de Madame, de vol. Monsieur téléphone : remis en liberté, il attend Madame dans un café. Madame survient ; Claire et Solange reprennent leur rôle de domestiques obéissantes et zéles. Madame joue le rôle de la femme forte, de la maîtresse d'un criminel emprisonné, fidèle à son amant jusqu'au bout, elle rêve qu'elle l'accompagne au bagne. La beauté de Madame, sa richesse et son héroïsme dans le malheur sont insupportables pour Claire. Elle a obtenu le résultat inverse de celui qu'elle recherchait : en voulant détruire Madame, elle l'a revêtue d'une auréole héroïque et sublime.

 

Claire prépare le tilleul empoisonné, mais ne peut s'empêcher de faire part à Madame du coup de téléphone de Monsieur, sachant que l'on fera une enquête sur l'écriture des lettres et que leur auteur sera découvert. Madame part sans boire le tilleul.

 

Claire ordonne à Solange de lui apporter le tilleul empoisonné, préparé pour Madame ; elle le boit, tandis que sa soeur reste immobile "les mains croisées, comme des menottes."

 

"Sans pouvoir dire au juste ce qu'est le théâtre, je sais ce que je lui refuse d'être : la description de gestes quotidiens vus de l'extérieur ; je vais au théâtre afin de me voir sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l'aide d'un personnage multiple et sous forme de conte), tel que je ne saurais - ou n'oserais - me voir ou me rêver. Les comédiens ont donc pour fonction d'endosser des gestes et des accoutrements qui leur permettront de me montrer à moi-même, et de me montrer nu, dans la solitude et son allégresse."

 

Jean Genet refuse donc le théâtre de divertissement, mais aussi le théâtre didactique, ainsi que la progression dramatique. L'action est secondaire, ce n'est qu'un pur prétexte, un fantôme, un squelette d'action (on retrouve cette caractéristique dans le théâtre moderne, chez Beckett et Ionesco, par exemple).

 

Ce qui est au centre, l'essentiel, c'est la cérémonie, la mort volontairement consentie de Claire, qui se meurt en buvant le tilleul empoisonné que Solange avait préparé pour la vraie "Madame".

 

Sorte de revanche de l'imaginaire sur le quotidien, de la nuit sur le jour, la cérémonie possède ainsi une densité beaucoup plus grande que la vie réelle.

 

Madame ne triomphe qu'en apparence, son triomphe est dérisoire, ridicule. Le vrai triomphe est celui des bonnes. Claire affronte volontairement la mort et tue symboliquement Madame. En parachevant ainsi la cérémonie par le sacrifice, elle acquiert, dans la volupté de l'échec et du désastre, une dignité poétique et sublime.

 

Il faut souligner cependant le caractère ambigu de ce triomphe ; le comportement des bonnes ne relève-il pas de ce que Nietzsche - et à sa suite Max Scheler dans L'Homme du ressentiment (Gallimard, coll. Idées) - nomme le "ressentiment", ce mélange d'orgueil et de rage impuissante des "faibles" envers les "forts" ; "Madame" pour Claire et Solange, n'est-elle pas ce "modèle-obstacle", évoqué par René Girard, censé détenir le secret de la "plénitude ontologique" ? Le couple Solange/Claire n'est-il pas, finalement,  l'allégorie de la littérature comme "revanche sur la vie" ? Les bonnes  triomphent dans la représentation théâtrale, comme Jean Genet dans l'écriture.

 

Les Bonnes subvertissent le théâtre traditionnel : la pièce ne raconte pas une histoire, elle ne montre pas de l'extérieur des gens en train d'agir, ce n'est pas non plus une étude psychologique, les personnages ne possédant ni unité, ni cohérence.

 

Claire apparaît comme plus forte que sa soeur aînée Solange, mais les deux personnages ont tendance à se confondre, elles sont les deux aspects d'un même personnage dédoublé.

 

Jean Genet montre la multiplicité de l'être, la coexistence dans un même individu de la force, de la faiblesse, du courage, de la lâcheté, de la sincérité, de la comédie, de la tendresse, de la cruauté, de la lucidité, de l'inconscience, etc. Le théâtre a pour fonction de renvoyer au spectateur une image de lui-même : nous sommes multiples.

 

Il accorde une grande importance au corps et au jeu scénique, lié au déplacement des corps dans l'espace scénique. Le corps doit "signifier" la "furtivité". ; Genet a demandé que certaines expressions de la pièce soient transformées pour rendre la situation plus ambiguë ; Les Bonnes sont un conte et une trop grande clarté pourrait en atténuer le caractère allégorique. "Afin qu'on y puisse croire, il faut que les actrices ne jouent pas selon un mode réaliste."

 

George Steiner, dans Réelles présences (NRF Gallimard, p. 54) voit dans Les Bonnes une série de "variations acérées" sur les thèmes de Mademoiselle Julie du dramaturge suédois August Strindberg : La pièce de Strinberg traite effectivement, comme Les Bonnes de la lutte des classes, de l´amour et du désir. Les personnages de Strindberg sont tous animés par la volonté de prendre une revanche les uns sur les autres, de se dominer les uns les autres. Cette recherche permanente de la domination les conduit immanquablement à connaître une fin tragique. Pour Strindberg, sur qui l'influence de Friedrich Nietzsche se fait sentir, les espoirs qu'entretiennent les individus d'échapper à leur destin social sont illusoires.

 

 

 


 

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La personnalité et l'oeuvre de Jean Genet a fait l'objet de jugements contradictoires. François Mauriac parle de "littérature excrémentielle", tandis que Jean-Paul Sartre (saint Genet, comédien et martyre) dit de Genet qu'il est un "moraliste".

 

Genet a écrit son premier poème à l'âge de trente ans, à la prison de Fresnes : Le condamné à mort. Né à Paris, abandonné à sa naissance, Genet est placé par  l'assistance publique chez des paysans du Morvan. Elève pieux et studieux, il est retiré de l'école à la suite d'un vol qu'il n'a pas commis. Genet a donc fait l'expérience précoce de l'injustice et de l'abandon.

 

Il est placé dans une maison de correction à la Mettray (Indre et Loire) : "Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé qu'on voyait en moi (...) en moi-même, avec un peu de patience, de réflexion, je découvrais assez de raisons d'être nommé de ces noms." (1944)

 

Il s'évade et devient "ce qu'il a décidé d'être" : vagabond, prostitué, voleur, il erre sur les routes de France et d'Europe et connaît à plusieurs reprises la prison. : "Je décidai de vivre tête baissée et de poursuivre mon destin dans le sens de la nuit, à l'inverse de vous-mêmes et d'expérimenter l'inverse de votre beauté."

 

Emprisonné en 1942, il écrit des poèmes, puis un roman Notre-Dame des Fleurs, publié en 1948 et entreprend de donner un sens à sa vie en la magnifiant (et non en la justifiant). Il entreprend d'exprimer son admiration pour les criminels et de chanter les truands dans une "chanson de geste" du milieu.

   

   

 

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