Le blog de Robin Guilloux

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Ce blog a pour ambition de faire connaître et apprécier la région Centre et en particulier la ville de Bourges. Je souhaite y faire partager mes goûts pour la poésie, la littérature, la peinture, le cinéma... J'y aborde également des questions qui me tiennent à cœur, souvent liées à l'actualité, en particulier le système scolaire (je suis enseignant), mais aussi la politique au sens large du terme et les problèmes de société.


Hannah Arendt, La crise de la culture

Publié par Robin Guilloux sur 17 Avril 2012, 16:51pm

 

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Aux Terminales ST2S et H : après Le Mythe de la caverne de Platon, je vous propose un commentaire d'un extrait d'un texte d'Hannah Arendt (1906-1975)  : La crise de la culture.

 

Ce texte se trouve dans votre manuel, Philo. Terminales STG,STI,STL, ST2S de Vladimir Biaggi et Guillaume Monsaingeon (Nathan technique).

 

 

Hannah Arendt, née Johanna Arendt, à Hanovre (14 octobre 1906 - 4 décembre 1975), est une philosophe allemande naturalisée américaine, connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité.


Elle ne se désignait pas elle-même comme « philosophe », mais plutôt d'après sa profession : professeur de théorie politique (« political theorist »). Son refus de la philosophie est notamment évoqué dans Condition de l'homme moderne où elle considère que « la majeure partie de la philosophie politique depuis Platon s'interpréterait aisément comme une série d'essais en vue de découvrir les fondements théoriques et les moyens pratiques d'une évasion définitive de la politique. »


Ses ouvrages sur le phénomène totalitaire sont étudiés dans le monde entier et sa pensée politique et philosophique occupe une place importante dans la réflexion contemporaine. Ses livres les plus célèbres sont Les Origines du totalitarisme (1951), Condition de l'homme moderne (1958) et La Crise de la culture (1961). Son livre Eichmann à Jérusalem, publié suite au procès d'Eichmann en 1961, a suscité controverses et polémiques.


 

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Dans La Crise de la culture (Between Past and Future), Hannah Arendt s'interroge sur ce que l'on appelle la "culture de masse", une expression composée de deux mots jadis considérés comme contradictoires.

 

La première édition, parue en 1961, était composée de six essais. La traduction française est fondée sur la deuxième édition, parue en 1968 et composée de huit essais complétés d'une importante préface.

 

"L'homme se tient sur une brèche, dans l'intervalle entre le passé révolu et l'avenir infigurable. Il ne peut s'y tenir que dans la mesure où il pense, brisant ainsi, par sa résistance aux forces du passé infini et du futur infini, le flux du temps indifférent.

 

Chaque génération nouvelle, chaque homme nouveau doit redécouvrir laborieusement l'activité de pensée. Longtemps, pour ce faire, on put recourir à la tradition. Or nous vivons, à l'âge moderne, l'usure de la tradition, la crise de la culture.

 

Il ne s'agit pas de renouer le fil rompu de la tradition, ni d'inventer quelque succédané ultra-moderne, mais de savoir s'exercer à penser pour se mouvoir dans la brèche.

 

Hannah Arendt, à travers ces essais d'interpétation critique - notamment de la tradition et des concepts modernes d'Histoire, d'autorité et de liberté, des rapports entre vérité et politique, de la crise de l'éducation -, entend nous aider à penser en notre siècle."

 

La supériorité des oeuvres d'art

 

"Toute chose, objet d'usage, produit de consommation, ou oeuvre d'art, possède une forme à travers laquelle elle apparaît ; et c'est seulement dans la mesure où quelque chose a une forme qu'on la peut dire chose.

 

Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et oeuvres d'art ; tous ceux qui possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l'oeuvre d'art.

 

En tant que tels, ils se distinguent d'une part des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et d'autre part, des produits de l'action, comme les événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu'ils survivraient à peine à l'heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s'ils n'étaient conservés d'abord par la mémoire de l'homme, qui les tisse en récits, et puis par ses facultés de fabrication.

 

Du point de vue de la durée pure, les oeuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autres, elle sont les plus mondaines (1) des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations.

 

Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées (2) comme des objets d'usage : mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation (...) C'est seulement quand (cette mise à distance) est accomplie que la culture au sens spécifique du terme, vient à l'être (...)

 

(1) (oeuvres d'art) mondaines : production des hommes dans le monde, en tant que telles étrangères à la nature

 (2) usées : utilisées


 

Questions et éléments de réponse :

 

1) Expliquez l'affirmation : "c'est seulement dans la mesure où quelque chose a une forme qu'on peut la dire chose" (l. 2-3)

 

Hannah Arendt fait allusion ici à la distinction que font les philosophes grecs (Platon, Aristote et les néo-platoniciens) et la philosophie scolastique (médiévale) entre la forme et la matière, qu'ils conçoivent la forme comme séparée de la matière (Platon et la théorie des Idées), ou qu'ils refusent l'idée de formes séparées, comme Aristote.

 

Nous avons vu (cours sur l'art et la technique) que pour Aristote, parmi les causes qui rendent compte de l'existence d'un objet quelconque, il y avait la "cause matérielle" (la matière dont la chose est faite) et la "cause formelle" (la forme que l'artisan lui donne) ; si nous prenons l'exemple d'un bloc de marbre, la matière est le marbre brut, la forme peut être celle d'un dieu ou d'un homme. C'est le travail de l'artisan (la cause efficiente) qui donne effectivement au marbre brut telle ou telle forme, mais c'est la cause formelle (l'idée que l'artisan a dans l'esprit) qui en prédétermine la forme.

 

Selon Plotin d'Alexandrie (205 - 270 après J.-C.), dans le Péri Kalou (De la Beauté), plus une chose est informe, plus elle est éloignée de "l'âme du monde" et de "l'Un-Bien" et moins elle est belle (Plotin donne l'exemple de la boue).

 

Une des tendances de l'art contemporain est l'exhibition antiplatonicienne de "l'informe" contre la forme considérée comme "le seul fondement de l'expérience esthétique"... Des zones peu explorées, parce que participant d'un ordre "bas", "inférieur", sont aujourd'hui investies, contredisant la verticalité et toute la métaphysique liée à l'élévation : le "bas matérialisme" et "l'entropie", la dégradation vue sous son aspect irréversible, l'abjection et l'infâmie.

 

Georges Bataille a défini l'informe en 1929 : "Un mot dont la besogne est de déclasser, défaire la pensée logique et catégorielle, d'annuler les oppositions sur lesquelles se fonde cette pensée : figure et fond, forme et matière, forme et contenu, intérieur et extérieur, masculin et féminin, etc.

 

On peut se demander toutefois si l'art informe n'est pas lui-même tributaire, comme l'a montré Heidegger à propos du renversement nietzschéen de toutes les "valeurs", de l'Histoire de la métaphysique occidentale qui n'en finit pas de vouloir "se renverser" sans jamais parvenir à sortir d'elle-même, comme le montre le recours généralisé à la notion de "valeur".


SantiagoSierra2005-s.jpg                                     Santiago Sierra, Haus in Schlamm, 1985

 

2) Quels exemples de "choses" donne l'auteur ? Comment distinguer ici les diverses choses fabriquées par l'homme ? Qu'est-ce qui caractérise l'oeuvre d'art ?

 

Hannah Arendt distingue plusieurs sortes de "choses" :

 

a) les choses que l'on rencontre dans la nature (par exemple un arbre)


b) les productions humaines :

 

- Les produits de consommation (ex. : un Ipod)

 

- Les produits de l'action  (ex. : Le lancement d'une fusée spatiale)

 

- Les oeuvres d'art (ex. : La nuit étoilée de Vincent Van Gogh)

 

Hannah Arendt distingue les diverses "choses" fabriquées par l'homme selon leur durée. Les produits de consommation sont les choses les plus éphémères ("transitoires") qui soient, viennent ensuite les actions humaines "conservées par la mémoire et transformées en récit", et enfin les oeuvres d'art, supérieures à toutes les autres choses en ce qu'elles durent plus longtemps et tendent vers l'éternité.

 

3) Les oeuvres d'art sont "les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société" (l. 15-16). Quel est le sens de cette affirmation ? Doit-elle être comprise comme une critique des oeuvres d'art ?

 

Hannah Arendt veut dire que les oeuvres d'art ne servent à rien, elles ne sont ni consommées, ni usées. Par exemple, une nature morte  de Paul Cézanne  n'a pas pour vocation d'assouvir la faim ; les fruits ne sont pas destinés à être mangés, mais à être contemplés. L'oeuvre d'art procure un plaisir désintéressé. 


  Paul_Cezanne_179-copie-2.jpg Paul Cezanne (1839-1906), nature morte avec des pommes et des oranges

 

Pour Emmanuel Kant (Critique du Jugement, "analytique du Beau"), le Beau fait l'objet d'une satisfaction désintéressée ; il ne peut être assimilé à l'utile ou à l'agréable : quand on contemple une belle œuvre d'art, les facultés comme l'entendement ou l'imagination ne sont pas ordonnées à une fin, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas mobilisées pour acquérir une connaissance, satisfaire un besoin ou un simple plaisir.

 

Les facultés sont alors en « libre jeu » : elles s'accordent entre elles, elles se stimulent l'une l'autre, elles ne sont en aucun cas subordonnées l'une à l'autre. De ce libre jeu vient la satisfaction esthétique.

 

Dire que les oeuvres d'art sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société (l. 15-16) ne constitue pas une critique. Hannah Arendt critique au contraire la forme étroite de l'esprit bourgeois, qualifié de "philistin", qui affirme son mépris pour la culture au nom d'une conception étroitement utilitaire de l'existence.

 

4) En quoi les oeuvres d'art sont-elles "délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation" (l. 20-21) ? Pourquoi les oeuvres d'art ne sont-elles pas utilisées ? de quelles autres "choses" se distinguent-elles alors ?

 

Les oeuvres d'art ne servent pas à assouvir des besoins. "Servir" renvoie à la technique, à l'utilisation de moyens en vue d'une fin déterminée : une automobile "sert" à se déplacer, un parapluie "sert" à s'abriter de l'averse... ; un objet d'art ne relève pas de la catégorie de l'utile, il ne sert à rien.

 

5) Quelle critique Hannah Arendt formule-t-elle à l'égard des "produits de consommation" ? Pourrait-on étendre sa critique à l'ensemble de la société de consommation ?

 

En les comparant aux oeuvres d'art ou aux actions humaines conservées par la mémoire, Hannah Arendt critique les "produits de consommation", leur caractère éphémère, transitoire ("leur durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer").

 

Le monde de la technique moderne est celui de l'éphémère ; il produit des objets qui sont aussitôt dépassés et transforme le citoyen en consommateur. A peine crée un objet technique appartient déjà au passé, suscitant l'idée que rien de ce qui existe n'a de valeur ni de permanence.

 

6) L'idée selon laquelle les oeuvres d'art auraient une "immortalité potentielle" vous semble-t-elle fondée ? Que signifie ici l'adjectif "potentielle" ? Donnez quelques exemples d'oeuvres "immortelles". N'existe-t-il pas aussi des arts éphémères ?

 

"Potentielle" signifie "en puissance". "A thing of beauty is a joy forever." (John Keats). En tant qu'oeuvres de l'esprit, les oeuvres d'art sont "immortelles" (le Parthénon ou la cathédrale de Chartres par exemple), mais en tant qu'objets matériels (tableau, sculpture, monument...), elles s'usent comme n'importe quel objet du monde et doivent être constamment réparées et restaurées. Ceci n'est pas vrai de tous les arts, de la musique, du théâtre, de la danse, de la poésie (les arts du temps)...  la beauté n'est pas prise dans la matière (par exemple dans la partition), mais réside dans l'exécution ou la lecture.

 

L'art contemporain remet en question la notion d'oeuvre d'art et les caractères qui lui sont traditionnellement attachés comme l'immortalité ou la distinction entre un objet d'art et un objet utilitaire  et jusqu'à l'idée d'une spécificité de l'art et de l'artiste.

 

L'art éphémère est une forme artistique, présente surtout dans l'art contemporain (mais pas exclusivement) et qui joue non pas sur la pérennité de l'œuvre d'art, ce qui est la règle générale, mais sur la brièveté, son caractère provisoire et souvent la mise en scène de l'artiste lui-même dans l'œuvre.

   
Dans l'histoire de l'art, chaque génération a cherché la rupture avec la génération précédente. Ainsi lorsque Kasimir Malevitch réalise en 1918 son Carré blanc sur fond blanc, la seule provocation restante consiste à nier le support lui-même.

 

Certains artistes s'emparent de cette question, comme Marcel Duchamp en réalisant ses « ready-made », objets de la vie courante promus au rang d'œuvres d'art. Les Dadaïstes puis les Surréalistes vont expérimenter les œuvres collectives, à commencer par les « performances », qui, par définition, ne durent que l'espace de la représentation.


Les "performances" ont évolué, notamment dans l'Art corporel et les happenings.

   
Le Land art est une forme d'art éphémère, puisqu'il consiste à réaliser des œuvres d'art dans la nature, en général avec des éléments naturels tels que des branchages, des fleurs, des cailloux, ... lesquels sont périssables ou en tout cas évoluent avec les saisons et les aléas climatiques.

   
Le street art, ou art urbain, est également une forme d'art éphémère (graffiti, pochoir, collages...).


Le désir de laisser le moins de traces pérennes possibles est paradoxal. Pour exister culturellement et financièrement l'intervenant en art éphémère est contraint de réaliser a priori des projets ou des maquettes qu'il peut exposer et vendre (comme Christo par exemple) et de réaliser pendant son projet des enregistrements, photographies, films, vidéos qu'il pourra ensuite utiliser comme témoignages et sources de revenus.

 

Le Land Art, réalisé en pleine nature, gigantesque et périssable, peut réintégrer les musées et expositions sous une forme vendable et réduite en taille : Lignes d'ardoises de Richard Long à Bordeaux, ou sous forme de photographies (Andy Goldsworthy, Nils Udo)


 

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Christo, Emballlage du Pont Neuf, Paris

 

7) Le fait que l'on vende des oeuvres d'art constitue-t-il une objection à la thèse de Hannah Arendt ? Vous justifierez votre réponse.

 

L'art maintient la valeur de la permanence, mais n'échappe pas à la pression de l'utilité et à la marchandisation. Il existe un marché de l'art ; la culture permet au bourgeois "philistin" de jadis d'acheter de la considération sociale et constitue un placement comme un autre.

 

La culture est rentrée dans le circuit de la valeur d'échange ; les livres, les disques, les oeuvres d'art sont vendus, diffusés comme tout autre objet de consommation promu par l'industrie des loisirs.

 

Certains artistes font ce que l'on appelle de "l'art commercial", mais la marchandisation de la culture n'enlève rien à la valeur des oeuvres. Par exemple, un poème de Pierre Reverdy a la même "valeur intrinsèque" dans une édition de luxe à tirage limité que dans une édition de Poche (où l'on ne trouvera cependant pas les illustrations de Pablo Picasso pour Le Chant des Morts).

 


 


 


 


 


 


 


 


 

 

 


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frans tassigny 04/01/2013


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