Georges Perec : "W ou le souvenir d'enfance"

Publié le par Robin Guilloux

 

georges-perec.jpg

 

"Cette brume insensée où s'agitent des ombres,  comment pourrais-je l'éclaircir ?" (Raymond Queneau)

 

" Je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire. J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie." (Georges Perec, "W ou le souvenir d'enfance", L'imaginaire, Gallimard, chapitre VIII, pages 63-64)

 

S'il y a des livres qui méritent le qualificatif de "littérature à l'estomac", pour reprendre l'expression de Julien Gracq, c'est bien "W ou le souvenir d'enfance" de Georges Perec, l'un de ces livres qui vous marquent pour la vie.

 

On sait que la vie de Georges Perec fut précocement marquée par la disparition (le titre de l'un de ses romans) : celle de son père tout d'abord, Icek Peretz (1909-1940), engagé volontaire contre l'Allemagne, mortellement blessé en juin 1940, celle de sa mère, Cyrla Szulewitz (1913-1943), déportée à Auschwitz en 1943. Mariés en 1934, tous deux étaient d'origine juive polonaise.

 

Georges Perec naît le 7 mars 1936, dans une maternité du 19ème arrondissement de Paris et passera son enfance rue Vilin, dans le quartier de Belleville.

 

En 1941, pour lui sauver la vie, la mère du petit Georges l'expédie à Villars-de-Lans par un train de la Croix-Rouge. Il y est baptisé et son nom, francisé, devient Perec. L'enfant y passera le reste de la guerre avec une partie de sa famille paternelle.

 

Georges retourne à Paris en 1945 où il est adopté par la soeur de son père, Esther, et son mari, David Bienenfeld.

 

"W ou le souvenir d'enfance" ce n'est pas un, mais deux livres "entrelacés" (dans la pension de Villars-de-Lans, le petit Georges s'amuse à entrelacer des bandes de papier verticales et horizontales de deux couleurs différentes, "une occupation dans laquelle j'excellais."), comportant alternativement deux textes apparemment sans lien l'une avec l'autre, mais dont on comprend peu à peu le rapport : l'évocation minutieuse d'un fantasme d'enfant, une cité utopique tout entière vouée au culte du sport et l'évocation par l'auteur de son enfance pendant la guerre. Philippe Lejeune (La mémoire et l'oblique, Paris, POL, 1991) parle de "biographie psychanalytique".

 

La cité olympique se révèle une allégorie du nazisme et de l'univers concentrationnaire ; dans le dernier chapitre, le chapitre XXXVIII, le narrateur rapproche d'ailleurs explicitement son "utopie" du célèbre ouvrage de David Rousset  "L'univers concentrationnaire", lu "des années plus tard", dans lequel Rousset montre que la structure des camps étaient commandée par deux orientations fondamentales : pas de travail, du sport, une dérision de nourriture.

 

 Les deux textes s'éclairent l'un l'autre, chacun disant ce que l'autre ne dit pas : d'un côté le récit empreint d'une souffrance indicible d'une vie d'enfant  juif pendant la guerre, "pauvre d'exploit et de souvenirs, fait de bribes éparses, de blancs, d'oublis, de doutes, d'hypothèses, de maigres anecdotes", de l'autre un récit d'aventure qui tourne court pour embrayer sur l'évocation d'un univers kafkaïen dans lequel l'absurde le dispute à l'atroce.

 

On retrouve, comme souvent chez Georges Perec le jeu sur la symbolique des lettres et des noms : "W" est le nom de l'île, la première lettre du nom de celui qui la découvrit (Wilson), mais aussi de Winckler, le "héros malgré lui" qui la découvre en se lançant à la recherche de son "homonyme noyé" Gaspar Winckler, un jeune sourd-muet disparu au cours d'un naufrage.

 

Le mot "disloqué" revient à plusieurs reprises dans la description géographique de l'île et évoque la  cassure d'où est sortie ce livre, semblable à la lettre "W", la moitié du titre.

 

L'autre moitié "Le souvenir d'enfance" (remarquer le singulier) tente, non pas de donner un sens, à ce qui n'en a pas mais "de reconstituer dans la trame de l'écriture les fils brisés qui rattachent  le narrateur à son enfance", non pas de "dire l'indicible", mais de parler à partir de l'indicible et malgré l'indicible.


 

W-ou-le-souvenir-d-enfance.gif

 

 

Questionnaire sur le roman (niveau première-terminale, classes préparatoires) :

 

1) Qui est le narrateur du premier récit ("l'utopie olympique") ?


2) Qui est le narrateur du second récit ("le souvenir d'enfance") ?


3) Quels sont les points communs entre les deux narrateurs ?


4) Quelle est la "mission" confiée à Gaspard Winckler ? Qui la lui confie ?


5) Réussit-il à s'en acquitter ? Montrez que le premier récit comporte deux parties distinctes.


6) Gaspar Winckler, Georges Perec et le jeune sourd-muet ne sont-ils pas, à certains égards une seule et même personne ?

 

7) Comparer le destin de la mère du narrateur du souvenir d'enfance à celui  de la mère du jeune Gaspard Winckler.


8)L'évocation de la cité olympique : comment le narrateur passe-t-il insensiblement du "grandiose" à "l'horreur" ?


9) En quoi la cité olympique de l'île de la Terre de Feu est-elle une "utopie", en quoi est-elle aussi une "contre-utopie" ?


10) Pouvez-vous expliquer le titre du livre ?


11) Résumez les données biographiques contenues dans le second récit (le souvenir d'enfance) ; l'alternance des deux récits : en quoi le second éclaire-t-il le premier ?


12) Que symbolise la cité olympique ? Montrez que le narrateur ne laisse aucun doute à ce sujet (voir chapitre XXXVIII)

 

Eléments de réponses :

 

Le narrateur du premier récit s'appelle Gaspard Winckler ; on n'apprend son nom qu'au cours du chapitre V (page 32) au cours du dialogue entre le narrateur et Otto Apfelstahl, le mystérieux inconnu du bar de l'hôtel Berghof, 18 Nurmbergstrasse ("Berghof" : S. Freud habitait 19, Berggasse à Vienne et Nuremberg est la ville où est né le nazisme et celle où il a été jugé ; par ailleurs le "Berghof" , également connu sous le nom de "nid d'aigle" ou Khelsteinhaus était une résidence d'Adolf Hitler conçue selon les plans de son architecte Albert Speer, située dans l'Obersalzberg, montagne des Alpes bavaroises, près de Berchtesgaden).

 

- Vous êtes Gaspard Winckler ? me demanda-t-il, mais en fait la phrase était à peine interrogative, c'était plutôt une constatation.

 

- Euh... Oui... répondis-je stupidement, et en même temps je me levai, mais il me retint d'un geste..."

 

Le narrateur du second récit est l'auteur, Georges Perec ; il s'agit d'un récit autobiographique. Georges Perec évoque son enfance de 1939 à 1945, de l'âge de 5 ans à l'âge de 10 ans.

 

Le père de Gaspard Winckler est mort des suites d'une blesssure, alors qu'il allait avoir six ans (chapitre I, page 15) ; il n'est pas question de sa mère, mais le narrateur est adopté par l'un des deux voisins de son père. Gaspard Winckler s'engage comme soldat en France, est envoyé en opération et déserte à l'occasion d'une permission (remarquer l'initiale du lieu : "V."), il est pris en charge par une organisation d'objecteurs de conscience et s'installe d'abord en Allemagne, puis à H., près de la frontière luxembourgeoise.

 

Points communs avec Georges Perec : la disparition précoce du père, le silence sur la mère (l'indicible), l'orphelin "recueilli", la prise en charge par une organisation caritative (Georges Perec : la Croix Rouge, Gaspard Winckler, une association d'objecteurs de conscience), l'initiale des deux prénoms : Georges/Gaspard. Ils sont tous les deux en situation irrégulière : Gaspard Winckler est un déserteur et Georges Perec est un enfant juif. Gaspard Winckler s'est engagé comme soldat, comme le père de Georges Perec (pour défendre la France, son pays d'adoption contre l'Allemagne), mais il déserte, alors que le père de Georges Perec est tué. 

 

S. Freud a montré dans la "Traumdeutung" (Le travail du rêve) à travers la notion de "condensation" que l'inconscient du rêveur pouvait "amalgamer" des caractéristiques disparates et logiquement inconciliables dans la réalité. Georges Perec s'identifie au père, "soldat héroïque", mais aussi à un "déserteur" : l'identification au père mort se double du sentiment de culpabilité du "survivant".

 

Il en est de même dans le domaine de l'art et de la création littéraire : Gradiva "est" à la fois une jeune fille réelle, une jeune fille rêvée, un fantasme et une sculpture sur un bas-relief, la vierge et sainte Anne "sont" aussi la mère biologique et la mère adoptive de Léonard de Vinci (cf. "Der Wahn und die Traüme in W. Jensens Gradiva", "Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen" et "Eine Kindheintserinnerung des Leonardo da Vinci""Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci").

 

Gaspard Winckler reçoit comme mission d'un mystérieux inconnu, Otto Apfelstahl, de se mettre à la recherche d'un jeune enfant d'une dizaine d'années disparu dans le naufrage du yacht le Sylvandre, au large de la Terre de Feu :  "Nous avons repéré Le Sylvandre dix-huit heures seulement après qu'il eut envoyé ses signaux de détresse. Il s'est éventré sur les brisants d'un minuscule îlot, au sud de l'île Santa Ines, par 54°35' de latitude sud et 73° 14' de longitude ouest. En dépit d'un vent extrêmement violent, une équipe de secours de la Protection civile chilienne a réussi à atteindre le yacht quelques heures plus tard, le lendemain matin. A l'intérieur, ils ont trouvé cinq cadavres et ils ont réussi à les identifier : c'étaient Zeppo et Felipe (les deux matelots maltais), Angus Pilgrim (le précepteur du jeune Gaspard Winckler, "spécialisé dans l'éducation des sourds-muets"), Hugh Barton ("un ami de Caecilia qui était en quelque sorte le commandant de bord") et Caecilia Winckler (la mère du jeune Gaspard, une célèbre cantatrice). Mais il y avait un sixième nom sur la liste des passagers, celui d'un enfant d'une dizaine d'années, Gaspard Winckler, et ils ne retrouvèrent pas son corps." (chapitre IX, page 69)

 

Otto Apfelstahl s'avère être le responsable d'une société de secours aux naufragés qui dépend du "Bureau Veritas" (la Vérité), "une organisation philanthropique chargée de rassembler toutes les données concernant les navires en détresse et, dans la mesure de ses faibles moyens, de leur porter secours."

 

Frédéric Yvan voit dans le personage d'Otto Apfelstahl (mi pomme, mi acier, c'est à dire "grenade", bombe à retardement) une "figure (légèrement satirique) de l'analyste" : "Etes-vous médecin ? Ma question - contrairement à ce que j'avais naïvement pensé - ne parut pas le surprendre. C'est à peine s'il sourit. - En quoi le fait que je ne fume le cigare qu'après mon repas du soir vous conduit-il à penser que je puisse être médecin ?" (page 33)... "Et ensuite ? - Et ensuite quoi ?" (page 65)

 

Le nom du personnage amalgame la possibilité du "transfert" et du "contre-transfert". Les personnages de Perec ne sont pas des "entités psychologiques", mais des constructions onomastiques, ce sont elles qui supportent le sens et construisent le réseau signifiant du récit.

 

Il y a là tous les ingrédients de l'incipit d'un roman policier et/ou d'un roman d'aventures traditionnels (ce que les anglo-saxons appellent un "thriller") destinés à créer du "suspens", à tenir le lecteur en haleine : la lettre armoriée, le rendez-vous dans un bar, le mystère du "motif", le thème de l'homme inconnu, la mission, les coïncidences étranges (le "détective" et la "victime" portent le même nom)... On pense à Jules Verne ("L'île mystérieuse"), à "Sans famille" ou "Le mousse" d'Hector Malot, aux romans-feuilletons du XIXème siècle, aux romans d'espionnage...  

 

Perec joue sur le triple sens du mot "histoire" (devenir historique, science du passé - l'allemand a deux mots distincts pour désigner ces deux sens : "Geschichte" et "Historie", alors que le français n'en a qu'un -  et enfin récit) et sur son étymologie : L'ouvrage d'Hérodote, le père des historiens, s'intitule Histoires ou Enquête, du grec Ἱστορία / Historía — littéralement « recherche, exploration », de ἵστωρ, « celui qui sait, qui connaît ». 

 

La mission précise confiée à Gaspard Winckler par Otto Apfelstahl est de retrouver et de sauver le jeune sourd-muet. Au cours du chapitre XI, Apfelstahl donne des précisions complémentaires au narrateur sur les circonstances de la mort du commandant de bord, des deux matelots, du précepteur, de la mère de l'enfant et sur le mystère de la disparition de ce dernier.

 

La deuxième partie du roman est précédée du signe (...) et d'une citation de Raymond Queneau ("Cette brume insensée où s'agitent des ombres, - est-ce donc là mon avenir ?") ; dans le chapitre XII (à partir de la page 93), il n'est plus question du jeune naufragé, le roman d'aventure traditionnel tourne court pour faire place à l'évocation de l'île "W", sa géographie, son Histoire et la description minutieuse des us et coutumes de ses habitants : "ce qui frappe dès l'abord, c'est que W est aujourd'hui un pays où le Sport est roi, une nation d'athlètes où le Sport et la vie se confondent en un même magnifique effort." (page 96) ; le lecteur est surpris par l'absence de solution de continuité (apparente) entre les deux parties du récit.

 

La dimension réaliste  du roman d'aventure fait place à  une dimension onirique (l'évocation d'une utopie). Ce passage d'un genre à l'autre n'est pas arbitraire, on comprend à la fin du roman la "motivation intime" de ce "hiatus diégétique" qui ne fait que refléter le rapport entre l'histoire personnelle de l'auteur et l'Histoire, ou plus exactement la "résonnance imaginaire" de l'Histoire dans son histoire intime. Le narrateur-relai de Georges Perec, Gaspard Winckler, part à la recherche de lui-même.

 

On remarque l'emploi du présent de l'indicatif (présent d'habitude ou à valeur descriptive), succédant aux temps traditionnels du récit (passé simple/imparfait/plus-que-parfait, futur dans le passé) ; quant au statut du narrateur, s'il est clairement identifié dans la première partie (narrateur interne, homodiégétique), il se transforme en "voix off", en narrateur externe, quasiment hétérodiégétique. Le narrateur n'est pas vraiment dans le récit, mais il ne lui est pas non plus totalement extérieur, comme dans les rêves.

 

Ce n'est pas un hasard si le jeune naufragé, Gaspard Winckler est sourd-muet ; sauver le petit Gaspard, c'est lui donner la parole, l'aider à parler ; son homonyme est donc en quelque sorte le double, le remplaçant du précepteur Angus Pilgrim (deuxième figure de l'analyste), mort au cours du naufrage. Le but du périple du  Sylvandre était d'aider à sortir l'enfant de son mutisme, à guérir de son rachitisme, à se développer, à vivre. Mais le narrateur suggère que l'enfant a été abandonné au cours du voyage, comme Georges Perec. Le prénom "Gaspard" fait référence à Gaspard Hauser, l'orphelin le plus mystérieux et le plus célèbre du XIXème siècle.

 

L'enfant représente la part muette de Georges Perec, l'enfant en lui et sa souffrance indicible, la souffrance de l'indicible. Ecrire "W ou le souvenir d'enfance", c'est essayer non pas de parler de l'indicible, mais de tenter une parole à partir de l'indicible, de renouer les fils brisés avec l'enfance meurtrie ("L'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie.").

 

Georges Perec entreprit en 1949, à l'âge de 13 ans,  une psychothérapie avec Françoise Dolto. Acte de foi dans les vertus du langage, "W ou le souvenir d'enfance" s'inscrit dans une démarche similaire. Dans W ou le souvenir d'enfance, Perec "travaille" alternativement sur les deux "matériaux" de la psychanalyse : les souvenirs et les rêves (ainsi que sur des dessins , souvenirs et récits non verbaux et des fantasmes, rêves éveillés ou "faux" souvenirs devenus vrais). Il reprendra cette analyse de 1956 à 1957 avec Michel de M'Uzan, puis, l'approfondira de mai 1971 à juin 1975 avec J.-B. Pontalis.

 

"La publication en mai 1975 de "W ou le souvenir d'enfance" apparaît signifier un point d'achèvement du travail psychanalytique ; Perec décide de mettre fin à son analyse avec Pontalis un mois plus tard." (Frédéric Yvan, Figure de l'analyste chez Perec, Savoirs et cliniques 1/2005 (n°6), pages 141-148)

 

La mère du petit sourd-muet s'appelle Caecilia, celle de Georges Perec, Cyrla, mais page 49, le narrateur précise : "Cyrla Schulevitz, ma mère, dont j'appris, les rares fois où j'entendis parler d'elle, qu'on l'appelait plus communément Cécile."

 

Otto Apfelstahl décrit de façon détaillée à Gaspard Winckler les circonstances de la mort de Cécilia Winckler. Georges Perec ne connaît pas les circonstances exactes de la mort de sa propre mère. On le voit sans cesse réduit aux conjectures, aux hypothèses. La précision du récit imaginaire vient combler les lacunes du réel.

 

Le deuxième récit, (chapitre II, page 17), commence par une assertion déceptive et paradoxale : "Je n'ai pas de souvenirs d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villars-de-Lans. En 1945, la soeur de mon père et son mari m'adoptèrent."

 

Le narrateur, Georges Perec adulte, va s'employer à dire sur le peu dont il se souvient, presque rien : deux souvenirs antérieurs ne sont pas invraisemblabes, celui de la (fausse) lettre hébraïque spontanément tracée par l'enfant à l'âge de trois ans et qu'il assimile à la naissance (naître = naître à l'écriture) et celui de la pièce d'or avalée, mais le narrateur  suggère que ce peuvent être des fantasmes, le travail de "mémoire" s'appuie sur des documents de l'époque, sur des photographies : "sur la photo le père a l'attitude du père...." ou sur le témoignage de proches.

 

Mais il ne s'agit pas, à proprement parler de souvenirs. Le reste du récit qui évoque les années de guerre passées à Villars-de-Lans se caractérisent pas une très grande imprécision : emploi du conditionnel et de formules telles que "il me semble", "je crois que...", "il est possible que...", "je ne me souviens pas si....", "je ne sais pas, j'ai longtemps cru que...". Le roman est donc bâti sur un paradoxe : l'évocation de l'aventure de Gaspard Winckler et de la cité olympique (la fiction), est beaucoup  précise que les souvenirs personnels de l'auteur.

 

Les deux souvenirs d'injustices subies par l'enfant (la poussée dans l'escalier et la petite fille qu'on l'accuse faussement d'avoir enfermée dans un placard) peuvent être réels, mais font penser aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau et donc à un souvenir littéraire.

 

Dès le début du chapitre XII (Deuxième partie), la description géographique de l'île comporte des éléments dysphoriques : "Sa configuration générale affecte la forme d'un crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement disloquée." Le mot "disloqué" que l'on retrouvera au début du chapitre XIII (page 97) : "Désormais, les souvenirs existent, fugaces tenaces, futiles ou pesants, mais rien ne les rassemble. Ils sont comme cette écriture non liée, faite de lettres isolées incapables de se souder entre elles pour former un mot, qui fut la mienne jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans, ou comme ces dessins dissociés, disloqués, dont les éléments épars ne parvenaient presque jamais à se relier les uns aux autres (...)"

 

"bas-fonds que des récifs rendent extrêmement dangereux", "marécages pestilentiels"...

 

" mais que W ait été fondée par des forbans ou par des sportifs, au fond cela ne change pas grand chose. Ce qui est vrai,  ce qui est sûr, ce qui frappe dès l'abord, c'est que W est aujourd'hui un pays où le Sport est roi, une nation d'athlètes où le Sport et la vie se confondent en un même magnifique effort (...)" (page 96)

 

Nous sommes donc en présence d'une description grandiose d'une cité parfaite, composée d'êtres parfaits, animés d'un noble idéal où affleurent des notations "dysphoriques" sur la géographie, l'Histoire et l'origine des habitants.

 

Ces notations "dysphoriques" vont se multiplier au cours du récit, transformant le rêve grandiose en cauchemar.

 

"Utopie" : 1532 , du latin moderne "utopia" (Thomas Morus, 1516), forgé sur le grec "ou" (non) et "topos" (lieu)

 

a) L'Utopie : pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux


b) 1710 : plan d'un gouvernement imaginaire à l'exemple de la République de Platon. L'utopie de Fénelon dans Le Télémaque. (Le Petit Robert)

 

La cité olympique de W a toutes les caractéristiques d'une utopie: une île, une société organisée par des règles précises et immuables, une organisation du temps et de l'espace qui ne laisse rien au hasard : quatre villages situés aux points cardinaux de l'île, un stade par village, un stade central ; les compétitions sont parfaitement définies une fois pour toutes, ainsi que le lieu et le moment  où elles doivent se dérouler...

 

Mais le narrateur glisse peu à peu des détails dysphoriques : les vainqueurs sont portés en triomphe et nourris somptueusement, mais les vaincus sont privés de nourriture, les vaincus de certaines compétitions sont soumis à des traitements humiliants, voire mis à mort, on ne garde qu'une femme sur cinq, les sportifs sont dépersonnalisés : les vainqueurs portent le nom de celui qui a gagné pour la première fois l'épreuve.

 

La question de la sexualité qui est au coeur de la plupart des utopies est règlée par une épreuve au cours de laquelle les femmes sont lâchées sur le stade et violées par les vainqueurs, le sort des enfants est particulièrement tragique : ils sont élevés à part et ensemble par les femmes de façon heureuse et insouciante, puis deviennent "novices" (apprentis sportifs) et sont plongés du jour au lendemain dans la violence et à l'absurdité du "monde W"... La vie sur W est une guerre permanente et impitoyable de tous contre tous.

 

Il y a des règles, mais en même temps, il n'y en a aucune ; à tout instant les règles peuvent être détournées : "Mais l'on connaît assez le monde W pour savoir que ses Lois les plus clémentes ne sont jamais que l'expression d'une ironie un peu plus féroce. L'apparente générosité des règles qui déterminent l'accession aux postes officiels se heurte chaque fois au bon plaisir de la Hiérarchie : ce qu'un Chronométreur suggère, un Arbitre peut le refuser ; ce qu'un Juge propose, un Directeur en dispose ; ce qu'un Directeur concède, un autre peut le nier. Les grands Officiels ont tout pouvoir ; ils peuvent laisser faire, comme ils peuvent interdire ; ils peuvent entériner le choix du hasard ou lui préférer un hasard de leur choix ; ils peuvent décider, et revenir à tout instant sur leur décision."

 

Le monde W est donc à la fois une "utopie" et une "contre-utopie". Perrec montre qu'il n'y a en fait aucune différence entre les deux. La contre-utopie n'est pas une "déviation" de l'utopie, mais une conséquence logique liée à l'essence même de l'utopie.

 

Dans le titre du roman "W ou le souvenir d'enfance", il faut remarquer que le mot "souvenir" est au singulier ; il s'agit d'un seul et unique souvenir, la disparition de la mère ; "ou" a un double sens ; il s'agit à la fois d'une conjonction (= et)... c'est les sens du "ou" dans le conte philosophique de Voltaire "Candide ou l'optimiste", mais aussi d'une disjonction (= ou bien) :  "W" est un souvenir d'enfance (une utopie olympique imaginée par Georges Perec lorsqu'il était enfant), mais c'est aussi pour Georges Perec adulte, une manière de combler les vides de son histoire personnelle.

 

En reprenant cette utopie enfantine, en la "retravaillant", Perec tente de renouer les fils de son histoire, d'essayer de "concevoir" ce que l'enfant ne pouvait que subir.

 

La cité olympique symbolise évidemment le nazisme : "les orphéons aux uniformes chamarrés jouent L'Hymne à la Joie. Des milliers de colombes et de ballons multicolores sont lâchés dans le ciel. Précédés d'immenses étendards aux anneaux entrelacés que le vent fait claquer, les Dieux du Stade pénètrent sur les pistes, en rangs impeccables, bras tendus vers les tribunes officielles où les grands Dignitaires W les saluent."

 

Le narrateur dévoile la véritable nature de la société W : " Il y a deux mondes, celui des Maîtres et celui des esclaves. Les Maîtres sont inaccesibles et les esclaves s'entredéchirent." (page 218)... "Il faut les voir, ces Athlètes qui, avec leurs renues rayées, ressemblent à des caricatures de sportifs 1900, s'élancer coudes au corps, pour un sprint grotesque (...) il faut voir fonctionner cette machine énorme dont chaque rouage participe, avec une efficacité implacable, à l'anéantissement systématique des hommes..."

 

La fin du récit est tout à fait explicite : "Celui qui pénétrera un jour dans la Forteresse n'y trouvera d'abord qu'une succession de pièces vides, longues et grises. Le bruit de ses pas résonnant sous les hautes voûtes bétonnés lui fera peur, mais il faudra qu'il poursuivre longtemps son chemin avant de découvrir, enfouis dans les profondeurs du sol, les vestiges souterrains d'un monde qu'il croira avoir oublié : des tas de dents en or, d'alliances, de lunetttes, des milliers et des milliers de vêtements en tas, des fichiers poussiéreux, des stocks de savon de mauvaise qualité..."

 

Le dernier chapitre du roman, le chapitre XXXVII établit un parallèle entre entre le monde W et l'Univers concentrationnaire décrit par David Rousset : "La structure des camps de répression est commandée par deux orientations fondamentales : pas de travail, du "sport", une dérision de nourriture (...)"

 

Le roman se termine par les lignes suivantes qui montrent que tout peut toujours recommencer sous une forme ou sous une autre : "Jai oublié les raisons qui, à douze ans, m'ont fait choisir la Terre de Feu pour y installer W : les fascistes de Pinochet se sont chargés de donner à mon fantasme une ultime résonnance : plusieurs îlots de la Terre de Feu sont aujourd'hui des camps de déportation." (Paris-Carros-Blévy, 1970-1974)

 

Quelques remarques complémentaires :

 

- Les deux citations de Raymond Queneau placées respectivement au début de la première et de la seconde partie du récit donnent la clé de la démarche de Georges Perec : "Cette brume insensée où s'agitent des ombres, comment pourrais-je l'éclaircir ?" ; "Cette brume insensée où s'agitent des ombres, - est-ce donc là mon avenir ?"

 

- Remarquer la dédicace : "pour E" qui fait évidemment penser à "La Disparition" ; en hébreu, Hé est la lettre du souffle de vie. 

 

En français, la voyelle "e" (dans l'hébreu biblique, on n'inscrivait pas les voyelles) est considérée comme "féminine", notamment en prosodie (rimes féminines).

 

Georges Perec fait donc explicitement le lien, dès l'ouverture du roman entre "W ou le souvenir d'enfance" et "La Disparition" (roman "lipogramme" dans lequel la voyelle "e" n'est jamais employée), incitant ainsi le lecteur à  voir dans "La Disparition" autre chose qu'un simple jeu formel. "E" symbolise évidemment la mère disparue ; c'est à elle que le roman est dédié.

 

- Le nom du yacht "le Sylvandre", est aussi le nom d'un coléoptère, d'un papillon. Le papillon symbolise la transformation, au cours de la vie terrestre et/ou après la mort (cf. Elisabeth Kübler-Ross découvrant au  camp de concentration nazi de Majdanek les papillons noirs dessinés par les enfants avant de mourir).

 

Dans un excellent roman policier paru récemment chez JC Lattès (collection 10/18, Grands détectives), "Séduction" de Catherine Gildiner, le symbolisme du papillon est évoqué à travers un dialogue imaginaire entre la narratrice et l'héroïne du roman, Kate Fitzgerald, et la fille de Sigmund Freud, Anna Freud :

(...) "Les papillons ne voient jamais leur mère. Après l'accouchement, la femelle de retrouve jamais le père, sauf socialement, ni les oeufs qu'elle pondra. Ils deviennent des chenilles, puis des chrysalides dont ils émergent complètement formés et s'éloignent libres de liens affectifs, complexes d'Oedipe ou lassitude maternelle." Tout en versant l'Earl Grey dans la passoire en argent, j'ajoutai : "Ce n'est pas étonnant qu'on désigne ce phénomène comme une métamorphose."

 

- Les Grecs croyaient que, après la mort, l'âme quittait le corps sous forme de papillon, le saviez-vous ? Leur symbole pour l'âme était une jeune fille aux ailes de papillon, qu'ils nommaient - c'est digne d'intérêt - Psyché."

 

- Le blason dans la lettre adressée au narrateur, Gaspard Winckler, par Otto Apfelstahl est une sorte de test de Rorschach (du moins en ce qui concerne  trois des cinq figures) : "Je ne parvins à reconnaître clairement que deux des cinq symboles qui le composaient : une tour crénelée, au centre, sur toute la hauteur du blason, et, au bas, à droite, un livre ouvert, aux pages vierges ; les trois autres, en dépit des efforts que je fis pour les comprendre, me demeurèrent obscurs ; il ne s'agissait pas pourtant de symboles abstraits, ce n'étaient pas des chevrons, par exemple, ni des bandes, ni des losanges, mais des figures en quelque sorte doubles, d'un dessin à la fois précis et ambigu, qui semblait pouvoir s'interpréter de plusieurs façons sans que l'on puisse jamais s'arrêter sur un choix satisfaisant : l'une aurait pu, à la rigueur, passer pour un serpent sinuant dont les écailles auraient été des lauriers, l'autre pour une main qui aurait été en même temps racine ; la troisième était aussi bien un nid qu'un brasier, ou même une couronne d'épines, ou un buisson ardent, ou même un coeur transpercé."

 

Sur les cinq figures, deux sont "clairement reconnaissables" :  la tour  crenelée et le livre ouvert ; elles ne sont pas susceptibles d'interprétation en ce qui concerne leur identité, mais seulement en ce qui concerne leur signification et trois sont "ambiguës" et susceptibles d'interprétations et de projections.

 

"Un serpent sinuant dont les écailles auraient été des lauriers" : l'utopie nazie, "une main qui aurait été en même temps une racine" : le passé et l'avenir, l'inné et l'acquis, le "ça" et le "moi", l'émergence du sujet... ; "un nid, un brasier, une couronne d'épines, un buisson ardent, un coeur transpercé" : la mère disparue.

 

L'ambiguité des figures recouvre l'ambivalence des affects ; le nazisme : fascination (les lauriers) / compréhension critique (le serpent) - les figures parentales, le judaïsme, la culpabilité : la dépendance (la racine) / l'autonomie, l'émergence du sujet (la main) - la disparition de la mère : souffrance précise et intolérable (un brasier, une couronne d'épines, un coeur transpercé) / souffrance exprimée et banale (un nid, un buisson ardent). Le nid symbolisant la première naissance et le buisson ardent symbolisant la souffrance, la parole et la délivrance (la renaissance).

 

Le livre ouvert aux pages vierges : l'écriture (plus précisément la biographie psychanalytique) et la tour (la mise en sécurité du "moi" ) ; le livre et la tour : la mise en sécurité du moi en vue de l'émergence du sujet, à travers l'élucidation psychanalytique.

 

Perrec sait bien que la psychanalyse ne promet pas la sécurité totale (la régression vers la relation fusionnelle avec la mère, le "sentiment océanique" intra-utérin), l'absence de souffrance, la "guérison" (l'idée fausse que l'on s'en fait si guérir, c'est guérir de notre humanité), mais, comme le dit Freud, l'échange d'une "souffrance précise" et intolérable subie et incomprise contre une "souffrance banale", assumée et comprise.

 

La tour ne représente donc pas (seulement) la "sécurité régressive"  et/ou la défense du moi contre les pulsions (le refoulement et la dénégation) ; elle est surmontée de créneaux et d'un chemin de guet ; la cure psychanalytique comporte des aspects et des moments "régressifs", mais son but ultime est l'accession à la lumière, la prise de conscience : "Who es war, soll ich werden." ; "Là où c'était, je dois advenir" "Partout où/Chaque fois qu'/ il était inconscient, un élément doit parvenir à la conscience du Moi, c'est un travail de civilisation comme l'assèchement du Zuydersee" ("Es ist Kulturarbeit wie die Trockenlegung der Zuydersee.")

 

 


 poster-ludwig-hohlwein-jo-berlin-1936-46153


Etonnamment diverse et originale, l'oeuvre de Georges Perec (1936-1982) a renouvelé les enjeux de l'écriture narrative et poétique ("Les Choses", Prix Renaudot 1965, "Espèces d'espaces") ; inventeur de nouvelles formes d'autobiographie ("La Boutique obscure", "W ou le souvenir d'enfance", "Je me souviens"), chroniqueur du renoncement au monde ("Un homme qui dort"), Georges Perec a transformé le langage en un "jubilatoire terrain de jeux et d'inventions" ("Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?", "La disparition", "Les revenentes"). Il fut l'un des membres les plus importants de l'OULIPO (Ouvoir de Littérature Potentielle) ;  "La Vie mode d"emploi" (Prix Médicis 1978), offre la synthèse de toutes ses recherches.

 

 

Georges Perec, "W ou le souvenir d'enfance", L'imaginaire Gallimard / Denoël.

 

 "Un homme qui dort" (1974) de Georges Perec et Bernard Queysanne avec Jacques Speisser, voix off de Ludmilla Mickaêl :


 



 


Commenter cet article

clovis simard 18/02/2012


Mon Blog(fermaton.over-blog.com),No-10. THÉORÈME DU RING.  Nul ne guérit de son enfance ?