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Le blog de Robin Guilloux

Ce blog a pour ambition de faire connaître et apprécier la région Centre et en particulier la ville de Bourges. Je souhaite y faire partager mes goûts pour la poésie, la littérature, la peinture, le cinéma... J'y aborde également des questions qui me tiennent à cœur, souvent liées à l'actualité, en particulier le système scolaire (je suis enseignant), mais aussi la politique au sens large du terme et les problèmes de société.

Balzac : "Le colonel Chabert" (4ème-3ème), Français/Histoire

Publié le 10 Février 2010 par Robin Guilloux

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"Je suis un enfant d'hôpital, un soldat qui pour patrimoine avait son courage, pour famille tout le monde, pour patrie la France, pour tout protecteur, le bon Dieu." (Hyacinthe Chabert)

Résumé :

Un homme que l'errance et les tribulations ont vieilli prématurément se présente à l’étude de Maître Derville à Paris. Il prétend être le colonel comte Chabert, donné pour mort à la bataille d’Eylau et souhaite  être réintégré dans la société et retrouver son nom, sa fortune et son épouse. Mais l’action se déroule en 1818 et la situation politique de la France a totalement basculé depuis 1815. La monarchie restaurée a écarté l’héritage révolutionnaire et impérial ; la comtesse Chabert, ex-Rose Chapotel, une ancienne prostituée rencontrée par Chabert, sous le Directoire, dans les allées du palais Royal, est devenue la comtesse Ferraud ; son mari, aristocrate de naissance, poursuit une haute carrière politique et n’est pas totalement satisfait de son mariage. Craignant une rupture de cette seconde union, la comtesse Ferraud souhaite donc que Chabert reste dans l’oubli.

Le Colonel Chabert fut publié dans sa forme définitive en 1844. L'ouvrage sera également republié sous forme de feuilleton en 1847 dans le supplément littéraire du Constitutionnel. Le Colonel Chabert est un hommage rendu aux grognards de l'Empire et une parenthèse dans la galerie des portraits balzaciens de « La Comédie Humaine ».

Le Colonel Chabert fait partie des Scènes de la vie parisienne. Même si on ne retrouve pas le personnage de Chabert dans La Comédie Humaine, de nombreux protagonistes du roman y sont repris, en particulier Derville.

 


Questions sur le roman (édition : Le Livre de Poche, préface, commentaires et notes de P. Barberis) :

- Essayez de préciser le contexte historique, politique et social du roman. Comment s'expriment les convictions personnelles de l'auteur ?

- Etudiez, au début du roman, l'alternance récit/dialogue/portrait/description. Quel est l'effet produit ?

- Etudiez de la page 33 à la page 35, depuis : "lorsque je revins à moi..." jusqu'à :  "et tous deux me transportèrent dans leur pauvre baraque", le récit de la "résurrection" de la fosse d'Eylau. Comment Balzac réussit-il à provoquer la pitié et l'horreur ?

- Etudiez le personnage de Derville dans le roman. Pourquoi accepte-t-il d'aider Chabert ? Est-il totalement désintéressé ? Montrez que sa rencontre avec Chabert va le marquer profondément.

- Montrez que la comtesse Ferraud est "l'antithèse" (cherchez ce mot dans le dictionnnaire) de Chabert. Peut-on comprendre son comportement ?

- Pourquoi Chabert renonce-t-il finalement à tout ?

Eléments de réponse :

Il est important de souligner l'ancrage historique du texte, élément essentiel de sa dimension psychologique et morale. Cette recherche permet aux élèves de se constituer des repères chronologiques. Elle met en évidence l'intrication entre l'histoire individuelle des personnages (le colonel Chabert, issu du peuple, colonel d'Empire, bonapartiste convaincu et le comte Ferraud, aristocrate émigré sous la Révolution et partisan de Louis XVIII) et la "grande Histoire".

L'intrigue couvre une période de l'Histoire de France aussi large que dense : la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la première Abdication, les Cent Jours, la deuxième Abdication, la première Restauration (Louis XVIII), la deuxième Restauration, le règne de Charles X, la Révolution de Juillet 1830,  la monarchie de juillet (Louis-Philippe).


1799 :  Chabert brasseur (page 24)... "le plus joli des muscadins" (page 40)

Février 1807 : Bataille d'Eylau ; Chabert rencontre Boutin à Stuttgart

18 juin 1815 : Mort de Boutin à Waterloo (page 42)

Juillet 1815 : "J'entrai à Paris en même temps que les cosaques" (campagne de Russie et première abdication de Napoléon).

Mars 1819 : Chabert se présente à l'étude de maître Derville.

"Le comte Ferraud rentra sous le Consulat et resta constamment fidèle aux intérêts de Louis XVIII" (page 60)... "La Restauration vint. La fortune politique du comte Ferraud ne fut pas rapide." ... "Au commencement de l'année 1818, la Restauration fut assise sur des bases en apparence inébranlables."

Juin 1819 : Derville effectue ses visites à Chabert, chez le nourrisseur Vergniaud, puis à la comtesse dans son hôtel particulier ; tentative manquée de transaction dans le cabinet de Derville. La comtesse emmène Chabert dans sa maison de campagne de Groslay.


Août 1819 : Derville réclame en vain à la comtesse le paiement de ses honoraires et de ses frais.

"Quand je pense que Napoléon est à Saint-Hélène." (page 90)
( mort de Napoléon à Saint-Hélène : 1821)

1822 : Derville rencontre le vagabond Hyacinthe au Palais.

En 1840, vers la fin du mois de juin :  Chabert à Bicêtre... "En 1820, il était déjà ici." (page 92)

Derville, qui a pris la vie parisienne en horreur, vend son étude à Godschal et se retire à la campagne avec sa femme. Balzac nous informe, par la bouche de Godschal, que tandis que son premier mari finit sa vie tragique à l'hospice de Bicêtre, dépouillé de son nom et de sa fortune, la comtesse Ferraud, devenue une "femme à la mode", une figure de proue du Faubourg Saint-Germain, n'a pour seul défaut que d'être "un peu trop bigote". Quant à Delbecq, qui l'a aidée à spolier Chabert, nous apprenons qu'il a été récompensé de ses bons et loyaux services par une charge de président de la cour d'appel de Guéret.

Il est intéressant de demander aux élèves de dresser une fresque succinte des principaux événements historiques, en y plaçant les événements importants du roman :

1795 : fin de la Convention
1795-1799 : le Directoire / Chabert "muscadin" (terme à expliquer)
1799-1804 : le Consulat
1804-1815 : l'Empire février 1807 : bataille d'Eylau / mort et résurection de Chabert
1812 : campagne de Russie
1815 : défaite de Waterloo / mort de Boutin
1815-1824 : la Restauration (Louis XVIII, roi de France l'épisode des "Cent Jours" / l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène / la réapparition de Chabert
1821 : mort de Napoléon Ier, empereur des Français.
1824 : mort de Louis XVIII
1824-1830 : règne de Charles X
1830 : Révolution de juillet
1830-1848 : règne de Louis-Philippe, roi des Français
1840 : retour des cendres de Napoléon de Saint-Hélène / rencontre entre Chabert et Derville à l'hospice de Bicêtre.

Balzac se sert de l'histoire tragique de Chabert pour conduire son propre "combat" contre le libéralisme triomphant depuis 1830 (cf. page 300-301). Nous sommes loin d'une vision optimiste de l'Histoire comme "progrès continu", mais plutôt dans une vision shakespearienne ("un conte plein de bruit de fureur, raconté par un idiot et qui ne signifie rien").

Catholique et légitimiste (partisan de la dynastie des Bourbons), Balzac "utilise" la figure "naïve", héroïque et chevaleresque d'un officier de l'Empire pour dénoncer par contraste une société désormais dominée par  le calcul, l'argent ("L' enrichissez-vous" de Guizot), les apparences, la recherche du confort et la réussite sociale et non plus par le mérite (valeur républicaine reprise par l'Empire), l'honneur et le courage (valeurs chevaleresques de l'Ancien Régime reprise par l'Empire et par la République à ses débuts).

"Le colonel Chabert" s'ajoute donc à la liste des ouvrages de Balzac qui critiquent l'éternelle "comédie humaine" (l'Histoire n'a pas de "sens", l'humanité ne progresse pas vraiment sur le plan moral), avec une distance et une ironie qui n'excluent pas la compassion  et l'indignation de l'homme de coeur (on retrouve cette ironie, encore plus accentuée, chez Flaubert et chez Stendhal).

Le point de vue de Balzac rejoint celui des moralistes du XVIIème siècle (La Rochefoucault, La Bruyère) et les considération d'un Bossuet et d'un Pascal sur la vanité du "monde", avec une dimension de "critique sociale" que l'on ne trouvait qu'à l'état embryonnaire chez les moralistes et les théologiens.

Dans Le colonel Chabert, comme dans le reste de La Comédie humaine, Balzac s'attache à exhumer les secrets enfouis, l'envers des apparences sociales.

Tout comme ses contemporains, Honoré de Balzac a été vivement frappé par l'accélération "frénétique" de l'Histoire et la succession incessante des régimes politiques (Flaubert s'en fera l'écho dans "Bouvard et Pécuchet" lorsqu'il évoque le grenier de la mairie du village où les deux copistes se sont retirés, grenier rempli de bustes en plâtre empoussiérés de tous les dirigeants, rois, empereurs... qui se sont succédé en France de la Première République au second Empire).

Ce que montre Balzac, parce qu'il est l'un des premiers à l'avoir compris, c'est l'importance de plus en plus grande de l'argent et l'intrication entre le pouvoir et la sexualité dans la société moderne, celle d'aujourd'hui qui est née à son époque.

Sous les changements politiques apparents et les idéaux affichés, ce qui se joue c'est l'affrontement de plus en plus âpre des intérêts individuels dans une société où le droit prend une importance grandissante pour arbitrer la multiplication des conflits. Derville qui a été "initié" au fonctionnement "réel" de la société par l'usurier Gobseck ne se fait du reste aucune illusion sur son rôle : "Il existe dans notre société trois hommes, le Prêtre, le Médecin et l'Homme de justice qui ne peuvent estimer le monde... le plus malheureux des trois est l'avoué (...) Nos Etudes sont des égoûts qu'on ne peut curer. Les drames humains, leur laideur et leur saleté, aboutissent dans ces bureaux d'enregistrement, dans ces secrétariats des crimes de la société."

- Etudiez de la page 33 à la page 35, depuis : "lorsque je revins à moi..." jusqu'à :  "et tous deux me transportèrent dans leur pauvre baraque", le récit de la "résurrection" de la fosse d'Eylau. Comment Balzac réussit-il à provoquer la pitié et l'horreur ?

La "résurrection" du colonel Chabert :

Plan du texte :

1) Chabert reprend conscience dans un univers :

a) à l'atmosphère asphyxiante et malodorante
b) peuplé de gémissements et de sons étouffés
c) dominé par un silence de mort

2) Chabert réagit par rapport à cet univers :

a) en l'explorant
b) en découvrant un outil providentiel

3) Chabert cherche à s'en libérer

4) il y parvient

5) il cherche à attirer l'attention

6) il est découvert et recueilli



Situation d'énonciation : Chabert raconte à Derville les circonstances de sa "résurrection". La scène se déroule dans l'étude du notaire. L'enjeu est très important pour Chabert puisqu'il s'agit de faire admettre l'invraisemblable. Il sait que tout va dépendre de la créance que Derville va accorder à son récit auquel personne n'a cru jusqu'alors.

1) "Lorsque je revins à moi".... "j'avais été réveillé." :

Chabert reprend conscience. Rôle prépondérant de l'odorat (méphitique = nauséabond, malsain) Champ lexical de la raréfaction, du néant : "peu d'air", "point d'espace", "rien", "point', "mourir".

2) "Mes oreilles tintèrent"... "soupirs étouffés" :
L'ouïe, les bruits. Pas la vue ("je ne vis rien) "gémissements", "soupirs étouffés" : s'agit-il d'hallucinations auditives provoqués par la blessure à la tête et l'état de confusion mentale dans lequel se trouve Chabert ou bien y a-t-il dans la fosse d'autres survivants ? Un univers obscur et malodorant à l'atmosphère raréfié, peuplé de gémissements et de soupirs étouffés.

3) "Mais il y a eu quelque chose de plus horrible"... "tombeau" :

Le silence (parce qu'il symbolise vraiment la mort).

4) "Enfin, en levant les mains".... "château" :

Le toucher : Chabert se met à explorer l'espace qui l'entoure. Champ lexical paradoxal (oxymorique) de la mort et du jeu. "fumier humain", "morts", "hasard", "insouciance", "précipitation", "pêle mêle", "cartes", "enfant", "château". L'image du "château de cartes" apparaît à deux reprises.

5) "En furetant"... "je périssais" :

Découverte d'un "outil" providentiel (un bras). Champ lexical de l'espoir et de la folie : ("heureusement", "inespéré", "frénésie", "enthousiasme", "fébrilité", "horreur"). Référence mythologique à Hercule (demi-dieu remonté des enfers), dimension épique. Mise en évidence du caractère miraculeux de sa survie et du concours de circonstances providentielles qui l'ont favorisée : le cheval, l'outil (le bras), les morts entrecroisés. Allusion au credo catholique : "Il est descendu aux enfers, le troisième jour, il est ressuscité des morts." (dimension "christique" de Chabert : bouc émissaire et "héros souffrant").

6) "Mais, avec une rage"... "aspirations" :

Chabert se fraye un chemin vers l'air libre, la lumière, la surface. Le mot "travail" correspond au mot "outil" : "je me mis à travailler"... travail de mineur qui creuse non pour descendre, mais pour remonter.

7) "Enfin, je vis le jour"... "neige" :

Chabert se retrouve à l'air libre et se rend compte qu'il est blessé à la tête à cause du contact avec la neige. "En ce moment, je m'aperçus que j'avais la tête ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades, ou la peau meurtrie de mon cheval peut-être , que sais-je, m'avait, en se coagulant, fait un emplâtre naturel." (p. 78) :  image du placenta, Chabert naît ou plutôt renaît "coiffé" (signe de chance selon la croyance populaire) ; symbole ironique ? Transformation du "négatif" (le sang des camarades, la peau meurtrie du cheval) en positif, alors que par la suite, ce sera le contraire. Tout ce qui pourrait avantager Chabert tournera à son désavantage. Chabert est un soldat "par essence" (les fameux "types" balzaciens), en dehors des champs de bataille, il est comme un enfant.

Le mot "neige" ajoute une dimension de réalisme historique au récit. Le lecteur sait que la "boucherie d'Eylau" a eu lieu en hiver et pense au célèbre tableau de Gros au milieu duquel Napoléon apparaît, à cheval,  tel un spectre blafard parmi les soldats mourants sur un champ de bataille qui est aussi un champ de neige. La neige, élément de "merveilleux" (elle estompe les contours du réel) et de pureté "naïve" (elle est associée aux premiers émerveillements de l'enfance).


8) "Cependant"... "champignon" : Il cherche à attirer l'attention

9) "Cette femme"... "baraque" :

Chabert découvert et recueilli.

La peur des Allemands qui se sauvent préfigure les réactions ultérieures vis-à-vis de Chabert. L'homme et la femme sont comme des parents, adoptifs ;  c'est une nouvelle naissance ("je sortis de cette fosse aussi nu que du ventre de ma mère") une renaissance, mais Chabert, enfant trouvé, a perdu à nouveau son identité (il ne retrouvera la mémoire que plusieurs mois plus tard).

Conclusion : montrer que la fosse commune d'Eylau, malgré toute son horreur apparaît comme un lieu plus amical, plus favorable et finalement moins hostile que le monde des vivants, paradoxe que la suite du récit ne fera que confirmer.

Pourquoi Chabert renonce-t-il finalement à tout ?

Balzac ne répond pas directement à cette question. Il laisse au lecteur la possibilité de se faire sa propre opinion. Mais il a pris soin, tout au long du roman, de nous faire "voir le monde" à travers le point de vue de Chabert.

On retrouve ici l'antique notion de destin (l'ananké de la tragédie grecque), mais ce ne sont pas "les dieux" qui tissent le destin des hommes, mais les autres  hommes, les situations, les événements. Chabert est d'abord décidé à reconquérir sa femme, sa situation, ses biens. Personne ne le prend  au sérieux ; on se moque de lui, on le prend pour un fou et on l'enferme quand il prétend à Stuttgart être le colonel Chabert ; il n'a plus les papiers qui pourraient confirmer son identité et son ami Boutin qui aurait pu témoigner en sa faveur est mort à Waterloo.

Cependant, Derville est prêt à l'aider et sa femme l'a reconnu. Et bientôt, des témoignages écrits en sa faveur arrivent d'Allemagne. Il lui reste donc une chance, une chance qui, d'infime, devient réelle.

C'est finalement lui et lui seul qui prend la décision de renoncer à tout. L'attitude du colonel Chabert est à l'opposé de celle du héros du roman d'Alexandre Dumas "Le comte de Monte-Cristo". Le comte de Monte-Cristo accomplit sa vengeance, Chabert y songe, puis y renonce.

1) Chabert pourrait peut-être chercher à "tout" récupérer. Il lui faudrait pour cela prouver de façon décisive son identité. S'il est vraiment établi qu'il est bien le colonel Chabert, son épouse se trouve dans une situation délicate (bigamie).

2) "Transiger" : c'est la solution proposée par Derville.

La première solution est difficile à envisager étant donné le problème des témoignages. Chabert a beaucoup changé physiquement, mais il y les fameuses pièces venues d'Allemagne (des dépositions écrites de la femme qui a recueilli Chabert au sortir de la fosse d'Eylau et du médecin-chef de l'hôpital d'Heilsberg), cependant le comte Ferraud est devenu un homme puissant et en vue et la situation politique a totalement changé.

Le rapport de forces est loin d'être en faveur de Chabert : nous sommes sous le règne de Louis-Philippe ; bonapartistes et républicains ont été écartés. D'autre part, la comtesse Ferraud, née Rose Chapotel, a eu deux enfants de son mariage avec le comte Ferrand. Chabert, homme d'honneur,  voudrait-il risquer d'exposer son ex-femme et ses enfants à un scandale public ? Comment envisager dans ces conditions une vie commune ? En tout état de cause, explique Derville à Chabert qui ne comprend pas grand chose aux subtilités et aux méandres de la justice civile, les tribunaux auront plutôt tendance à confirmer le second mariage, plutôt que le premier  à cause "d'une plus grande solidité des liens" (les deux enfants).

La seconde solution cadre mal avec l'image que nous avons de Chabert et avec son caractère. Chabert est un homme "tout d'une pièce" pour qui l'honneur compte avant tout. Il a du mal à envisager une solution qui le mettrait dans la situation humiliante d'un maître chanteur qui se contenterait de quelques miettes en échange de son silence.

Cependant, la solution conseillée par Derville est plus honorable : Chabert renoncerait à ses droits de mari mais son état civil serait pleinement reconnu, ainsi que ses titres ("général comte Chabert, grand officier de la Légion d'Honneur")  et  il recouvrirait une (petite) partie de sa fortune ;  mais la comtesse Ferraud déploie des trésors de séduction pour amadouer Chabert ; elle s'est aperçue que son ex-mari l'aimait toujours - Chabert envisage même avec Derville  la possibilité d'exercer son "droit d'époux"  - solution qu'elle repousse avec horreur et elle essaye d'en profiter pour "s'en tirer" à bon compte en ne lui versant rien.

Elle est présentée comme fautive : elle s'est remariée en sachant que son premier mari était vivant puisqu' elle a reçu des lettres de lui, avare et ingrate (elle doit tout à Chabert). On peut d'ailleurs considérer que c'est elle qui lui porte le coup fatal.

A sa décharge, on pourrait invoquer la condition féminine au XIXème siècle et la logique dans laquelle elle s'est enfermée, mais avec sa dureté de coeur, son avarice et sa rouerie d'ancienne courtisane, c'est un joli monstre au coeur froid. Son mari, le comte Ferraud vise la pairie héréditaire à laquelle un mariage avec une jeune fille de la vieille artistocratie pourrait le faire accéder rapidement, son mariage actuel est donc une entrave à ses ambitions et il laisse entendre involontairement à la comtesse Ferraud, en lui racontant une anecdote au sujet de Talleyrand, qu'il le regrette. Elle craint, à tort ou à raison, qu'il  ne verrait aucun invénient à le faire casser pour cause de nullité et à laisser sa femme à Chabert. C'est le point faible de la comtesse Ferraud et Derville, avec une acuité psychologique peu commune, parvient à le découvrir dès sa première entrevue avec la comtesse ("il met dans le mille", pour parler familièrement).

C'est pourquoi elle attire Chabert dans sa maison de campagne, lui présente ses enfants pour mieux le circonvenir et l'obliger à renoncer à tout, jusqu'à son nom.  Comédienne née, elle est sur le point de parvenir à ses fins à force de cajoleries et de larmes, mais Chabert surprend une conversation entre celle qui, selon la Loi, est toujours sa femme et son intendant, Delbecq :

" - Hé bien !, monsieur Delbecq, a-t-il signé ? (un acte de renconciation à son titre de mari, à son nom et  à ses biens) demanda la comtesse à son intendant (...)

  - Non, madame. Je ne sais même pas ce que notre homme est devenu. Le vieux cheval s'est cabré. ("le vieux cheval" surgit alors pour administrer à Delbecq une gifle magistrale).

  - Il faudra donc finir par le mettre à Charenton, dit-elle, puisque nous le tenons." (p.122)

Reste la troisième solution, celle que choisit finalement Chabert : le renoncement. Chabert se réfugie à l'hospice pour indigents de Bicêtre et n'est plus connu que sous un numéro. Les raisons de ce choix plongent peut-être leurs racines dans la petite enfance de Chabert : enfant trouvé, il n'a connu ni son père ni sa mère.

On peut évoquer aussi la lassitude (à quoi bon lutter ?), le dégoût pour une société dont les valeurs sont complètement à l'opposé des siennes et qui rejette ce "revenant", comme dit Paul Morand (comment Chabert pourrait-il converser, aller au bal, à l'opéra, vivre une vie mondaine et superficielle après avoir vécu une telle expérience, ne serait-il pas une sorte de "monstre", un objet permanent de curiosité ?), le sens du sacrifice, le renoncement du croyant qui a compris que le royaume du "bon Dieu" n'est pas "de ce monde"...

" - Comment, lui dit Derville, n'avez-vous pas stipulé pour vous quelque rente ?

- Ne me parlez pas de cela ! répondit le vieux militaire. Vous ne pouvez pas savoir jusqu'où va mon mépris pour cette vie extérieure à laquelle tiennent la plupart des  hommes. J'ai subitement été pris d'une maladie, le dégoût de l'humanité... " (page 127)

On remarquera que c'est au moment où  le colonel Chabert est devenu le vagabond Hyacinthe que l'hésitation sur l'identité du "revenant" est définitivement levée ; Derville (ainsi que le lecteur) ont désormais la certitude que le vagabond Hyacinthe et le colonel Chabert  ne font qu'un : Derville l'informe que son affaire lui a causé beaucoup de frais ; Hyacinthe Chabert griffonne alors deux phrases sur un bout de papier à l'attention de la comtesse Ferraud qui s'acquitte immédiatement des honoraires de l'avoué. Balzac ne donne pas le contenu du message, mais on peut imaginer qu'il y menace son ancienne épouse de "tout révéler" ou de revenir sur son acte de renonciation.

La faiblesse de caractère et le défaut de volonté que l'on trouve chez d'autres personnages de La Comédie humaine (Lucien de Rubempré par exemple) sont à exclure. Chabert n'est pas de la race des vaincus, mais des vainqueurs ; il a aidé Napoléon à "conquérir l'Europe", il a conquis sa femme comme on conquiert un royaume, sans souci des convenances sociales et lui a donné son nom car "tel était son bon plaisir".

A Eylau, c'est lui, avec Murat, qui a évité la catastrophe (il ne faut pas confondre le "vrai" colonel Chabert, soldat efficace et courageux, avec le Chabert de Balzac, "personnage de papier" hissé sur le champ de bataille à la dimension mythologique d'un Achille).

Certes, depuis que les cavaliers de Murat lui sont "passés sur le corps" et malgré la protection providentielle de son cheval, "certains organes vitaux ont peut-être été atteints", mais il lui reste encore de nombreuses années à vivre. Sa vitalité sexuelle est intacte "Je vous veux, je vous veux tout de suite !" crie-t-il à la comtesse Ferraud ; il s'est lentement remis de sa blessure à la tête et a désormais "toute sa tête"...

Alors ? Ce qui a été profondément atteint chez Chabert, ce n'est pas sa vitalité, mais quelque chose de plus fondamental : la faculté de désirer. Chabert ne parvient plus à donner du prix aux objets (gloire, honneurs, pouvoir, argent, femmes...) ; ces objets sont désormais devenus pour lui à la fois inaccessibles et dérisoires. Il s'agit-là d'une expérience métaphysique et existentielle difficile à concevoir en dehors de certains états de dépression grave.

Mais Chabert n'est pas vraiment "dépressif". On ne sait pas s'il a atteint la sagesse suprême, s'il est devenu idiot ou s'il est retombé en enfance. Stéphane Vachon dit de Chabert qu'il est devenu  "sujet souverain, souverainement spleenétique" :

"Dernière plaisanterie jetée à la face de l'irrémédiable ou geste ultime d'un homme libre encore qui veut affimer sa liberté de choisir, refusant son nom, écrit Stéphane Vachon, Chabert revendique un numéro ("Pas Chabert ! Pas Chabert !... Je suis le numéro 164, septième salle"). Il y a là une saisissante préfiguration, dont la littérature du XXème siècle ne sera pas avare (on pense à Kafka, à Beckett, au personnage de Bartleby d'Hermann Mellville dans "Bartleby the scrivener"), de la déshumanisation des sociétés modernes.

A l'hospice, Chabert renoue avec ses origines, il efface ses constructions symboliques. Ni vivant, ni mort (...) il s'installe dans une situation qui ne lui offre aucune ressource sur le plan de l'action, qui semble le confiner dans l'impuissance à signifier à vie, qui lui interdit de se projeter dans l'avenir, de s'engager dans aucune entreprise définie. Sujet souverain, souverainement spleenétique, héros de l'anonymat, il ne meurt pas : quittant la salissure du monde, il s'installe dans une situation morte. Chabert a choisi la mort dans la vie. sans doute est-ce pour cela qu'un pensionnaire dit de lui qu'il demeure "un vieux malin plein de ressources et d'imagination".

Autres "pistes" d'étude :

Les lieux : Derville passe dans une même journée dans trois lieux différents : son étude, qui est elle-même divisée en deux : l'étude proprement dite, enfumée, obscure, malodorante, ensevelie sous les dossiers, lieu de "besogne" et de passage et, au-dessus, son confortable appartement privé et où il reçoit le soir sa clientèle, traite ses affaires les plus importantes et conçoit ses "plans de bataille", le luxueux hôtel particulier de la comtesse Ferraud  et enfin la masure du "nourrisseur" Vergniaud, dans un des faubourgs le plus déshérités de Paris. Si la société humaine est un "comédie", cette comédie a ses lieux scéniques ; elle s'organise à la manière d'un théâtre avec sa scène et ses coulisses, son envers et son endroit.

Les isotopies (les isotopies sont des réseaux de champs lexicaux qui sous-tendent une partie importante du texte ou le texte tout entier, qui le parcourent à la manière de rhizomes) : la renaissance, l'adoption, l'enfance, l'ensevelissement.

Le thème de l'ensevelissement réapparaît au moins à trois reprises : dans le récit de la résurrection de la fosse d'Eylau que fait Chabert à Derville, puis au moment où Derville lui explique qu'il va falloir plaider, Chabert se voit enseveli sous des montagnes de dossiers de procédure bien plus inextricables que la fosse d'Eylau : "J'ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre." (page 81)

On remarque que la masure du "nourisseur" Louis Vergniaud qui héberge Chabert est faite d'un mélange de terre et d'ossements et que le sol est en terre battue (cette masure et une laiterie et ce n'est sans doute pas un hasard, les thèmes de l'ensevelissement, de la (re)naissance et de l'enfance formant système). Derville est lui-même quasiment "enseveli" sous la charge du remboursement du prêt à taux usuraire de 14% que lui a consenti Gobseck pour acheter son étude. Balzac établit une analogie entre la fosse d'Eylau et l'étude de l'avoué : lieu sombre, poussiéreux, enfumé et malodorant, "égoût où se déversent tous les crimes de la société".

La référence à la mythologie grecque : à Hercule dans le récit de la résurrection de Chabert et à Agamemnon qui n'est pas cité, mais dont l'histoire est très proche de celle de Chabert (un guerrier assassiné par sa femme, Clitemnestre à son retour de la guerre avec la complicité de son amant, Egiste).

L'onomastique (la signification symbolique des noms et des prénoms des personnages) :

Les noms des personnages balzaciens ne sont pas choisis au hasard et font partie de la caractérisation des personnages. On remarque que Chabert et sa femme portent tous deux des prénoms de fleurs et/ou de minéraux : Rose (gare aux épines !) et Hyacinthe. Ce sont des prénoms populaires ; on ne connaît pas le prénom du comte Ferraud. Ces prénoms rattachent les deux personnages à un même milieu social et à la nature.

Hyacinthe, dans la mythologie grecque, est un jeune garçon d'une grande beauté (encore le thème de l'enfance), aimé par Apollon qui le blesse mortellement par accident  en s'exerçant avec lui au lancer du disque (c'est le dieu Zéphyr, jaloux d'Apollon qui a dévié le disque). De son sang naît une fleur : la jacinthe rouge (ou , selon d'autres versions, l'iris) : Chabert est "aimé de Mars", protégé par lui, mais périt par Vénus, la déesse de l'amour. La légende de Hyacinthe est liée selon Georges Dumézil aux rites initiatiques  de la Grèce archaïque (passage de l'enfance à l'âge d'homme) et au thème de la mort et de la résurrection de la nature ; le nom des deux personnages commence par la même syllabe ("cha" = "chat" ?) ; le chat, selon la légende, "retombe toujours sur ses pattes" et a plusieurs vies. Dans "Chapotel", il y a "chapeau" (on pense aux "Merveilleuses" sous le Directoire), mais il y a aussi "hôtel" : dans la première version du "Colonel Chabert", Rose Chapotel est femme de chambre dans un hôtel, dans la version définitive, c'est une courtisane.

Dans "Derville", il y a "ville"... Paris bien sûr qui n'a aucun secret pour Derville, mais qu'il quittera écoeuré quelques temps après sa dernière rencontre à Bicêtre avec Chabert pour vivre à la campagne avec sa femme.

Dans une société où rien n'est plus important que le nom : "se faire un nom" (Derville, Rastignac), "changer de nom" (Rose Chapotel devenant la comtesse Ferraud), "porter un grand nom" (le comte Ferraud), Le comte Chabert renonce finalement à son nom, à son identité, à son existence sociale pour ne plus être qu'un numéro. Balzac rejoint ici l'interrogation pascalienne sur l'identité (qu'est-ce que le moi, une "entité" psychologique, sociale, métaphysique, une illusion ?)

Derville est certainement l'un des personnages les plus intelligents et les plus "capables" de la "Comédie humaine" (avec  Rastignac et Vautrin, mais dans un tout autre registre) ; il a été initié au fonctionnement de la société par l'usurier Gobseck et ne se fait donc aucune illusion. Il est parfaitement lucide sur les "valeurs" qui mènent le monde : l'argent, la sexualité et le pouvoir, mais il est plus intelligent que Gobseck qui n'a pas compris que le capitalisme ne résidait pas uniquement dans la thésaurisation, mais aussi dans la dépense, la consommation et l'investissement (Gobseck mourra à demi fou au milieu des victuailles que lui offrent ses débiteurs et qu'il laisse pourrir plutôt que de les consommer).

Derville est un homme du monde qui apprécie les plaisirs de la capitale (le jeu, les spectacles, les soirées...), mais aussi un homme de réflexion et d'action. Il est le seul avoué sur la place de Paris à accepter de recevoir Chabert et de l'aider. Il y a une certaine fascination pour la dimension romanesque de l'existence chez Derville qui ressemble par certains côtés  à Balzac et qui en est en tout cas le porte-parole à la fin du livre. Il a une position "en surplomb". Son intérêt pour la cause de Chabert n'est pas tout à fait désintéressée : il est l'avoué de la comtesse Chabert, mais servir aussi les intérêts de son ancien mari est une façon habile d'avoir barre sur elle (il est dépositaire d'un secret dangereux). Cette situation pourrait d'ailleurs se retourner contre lui, mais Derville est un joueur et aime prendre des risques.

Balzac a parfaitement compris ce que n'avait pas compris Napoléon Ier, malgré tout son génie, mais que comprit son neveu : l'importance grandissante de la production et du pouvoir des détenteurs de la richesse (du capital) ; il a compris, comme Karl Marx que la bourgeoisie était "révolutionnaire" par essence (révolutionnaire sur le plan économique et conservatrice sur le plan politique). Rose Chapotel est bien plus avisée en affaires que son époux, le comte Ferraud : elle dépense  les revenus de son mari pour l'entretien de son train de vie et de son hôtel particulier, mais capitalise sa propre fortune.  Zola poursuivra l'analyse balzacienne en mettant en évidence le rôle grandissant du "prolétariat", les laissés pour compte d'une prospérité à laquelle ils contribuent par leur travail et qui surgit sur la scène de l'Histoire avec la Révolution de 48.

Cette oeuvre relativement courte (une longue nouvelle plutôt qu'un roman) a un statut à part dans l'oeuvre de Balzac. Elle se termine par la récapitulation par Derville des personnages de "La Comédie humaine" qui ont été spoliés, écartés, victimes de graves injustices : "Combien de choses n'ai-je pas apprises en exerçant ma charge ! J'ai vu un père dans un grenier, sans sou ni maillle abandonné par deux filles auxquelles il avait donné quarante mille livres de rente  ("Le Père Goriot"), j'ai vu brûler des testaments ("Ursule Mirouët"). J'ai vu des mères dépouillant leurs enfants ("Gobseck"), des maris volant leurs femmes ("La Muse du département" et "Le Père Goriot"), des femmes tuant leurs maris en se servant de l'amour qu'elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles ("La Rabouilleuse", "Le Colonel Chabert"), afin de vivre en paix avec un amant. J'ai vu des femmes donnant à l'enfant d'un premier lit des goûts qui devaient amener sa mort, afin d'enrichir l'enfant de l'amour ("La Femme de Trente ans"). Je ne puis vous dire tout ce que j'ai vu, car j'ai vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité (...)

On a souvent comparé l'oeuvre de Balzac à une cathédrale, (ampleur, conception "architecturale" de l'oeuvre dont chaque ouvrage est comme une pierre, personnages récurrents...) mais cette comparaison serait bien convenue si elle ne recelait un sens caché. L'oeuvre de Balzac, "Le Colonel Chabert", en particulier n'est pas une simple "peinture de la société de son temps", où si elle l'est, elle comporte un "point de vue" et ce point de vue est celui de la sotériologie (doctrine chrétienne du salut). Chabert  (et le roman lui-même) joue dans la "Comédie humaine" le même rôle que le Christ  crucifié : il est la "pierre angulaire" de la cathédrale, cette pierre "qu'ont rejetée les bâtisseurs" et qui est devenue la pierre de faîte". Il symbolise donc tous les "rejetés", tous ceux que "le monde" fait mourir (d'une manière ou d'une autre) et dont Balzac prend  le parti.

Prolongements :

lecolonelchabert_11.jpgAdaptations cinématographiques :

1943 : René Le Hénaff, avec Raimu dans le rôle de Chabert

1994 : Yves Angelo avec Gérard Depardieu, Fanny Ardant, Fabrice Luchini, André Dussolier et Claude Rich.





Pour une analyse des rapports entre écriture et cinéma :

 

 

 

LE COLONEL CHABERT
AU CINEMA

L’adaptation cinématographique :
théorie et mise en pratique
Par Gilles VISY
De l’Université de Limoges

L’adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire nous fait passer d’un point de vue interprétatif à un autre, et aboutit à une sorte de transcodage de l’écriture littéraire. A partir de l’étude du Colonel Chabert, écrit par Honoré de Balzac et adapté au cinéma par René Le Hénaff en 1943 et par Yves Angelo en 1994, Gilles Visy s’interroge, au travers de ce compte-rendu de son ouvrage Le colonel Chabert au cinéma (Editons Publibook), sur le rapport complexe qu’entretiennent le texte et l’image...

























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