Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 13:37

les-animaux-denatures.jpg

 

 

Personnages :

 

Douglas Templemore, journaliste, membre de l'expédition, il va risquer sa tête pour protéger les "tropis".

Frances Doran : fiancée, puis épouse de Templemore

Kreps : géologue et paléontologue, chef de l'expédition

Sybil Greame : paléontologue anglaise, darwinienne, athée

Cuthbert Greame : son mari, paléontologue

Le Père Dillingham (surnommé "Pop") : bénédictin irlandais, paléontologue, "orthogéniste" (finaliste, partisan de la théorie du "dessein intelligent")

Sir Arthur Draper : juge, favorable à Templemore

Vancruysen : "requin de la finance", veut réduire les tropis en esclavage et exploiter leur force de travail.

 

Le livre s'ouvre comme un roman policier, sur la découverte d'un cadavre. Pourquoi Douglas Templemore a-t-il tué son fils ?

 

Retour en arrière :

 

Des anthropologues découvrent par hasard, au fin fond de la Nouvelle Guinée, l'existence d'une tribu d'êtres vivants à mi-chemin entre le Sinanthrope et l'homme de Néanderthal, qu'ils surnomment "tropis", contraction "d'anthrope" et "pithèque". Découverte sensationnelle car le tropi, de son nom savant "Paranthropus Erectus", est peut-être le fameux "missing link" (chaînon manquant) entre les singes et les hommes.

 

Les tropis qui ne vivent pas dans les arbres, mais sur une falaise et sont troglodytes,  se montrent d'abord hostiles et bombardent l'expédition de "casse-têtes" (silex taillés), puis se laissent approcher et nouent des liens avec les hommes de l'expédition qui se prennent pour eux d'une affection sincère.

 

Mais un certain Vancruysen, un homme d'affaires australien, voit dans les tropis une potentielle main-d'oeuvre bon marché. Il s'arrange donc pour racheter en sous-main une société en sommeil, la Société Fermière de Takoma, qui détient les droits d'exploitation exclusif de la flore et de la faune du territoire où vivent les tropis.

 

Pour Douglas Templemore, il n'y a qu'une solution pour sauver les tropis, c'est de provoquer un procès qui permettra d'établir officiellement que les tropis sont des hommes.

 

Il imagine donc de concevoir un enfant avec une femelle tropi par insémination artificielle ; il le fait baptiser, l'inscrit à l'Etat-Civil et lui injecte, pendant la nuit, une dose mortelle de chlorhydrate de strychnine. Puis il se dénonce à la police.

 

Si le jury décide que son fils est un homme, Vancruysen ne pourra plus mener son projet à son terme, mais Doug sera pendu pour homicide volontaire, si les jurés décident au contraire que les tropis ne sont pas des hommes, Doug sera acquitté, mais Vancruysen pourra exploiter les tropis.

 

Après avoir entendu les avis contradictoires de plusieurs experts cités aussi bien par l'accusation que par la défense, les jurés se déclarent incompétents sur le fond et refusent de se prononcer.

 

Le procès est ajourné et l'affaire est transférée au Parlement britannique qui décide finalement d'accueillir les tropis dans la famille humaine "car les tropis ont des tabous".

 

Lors d'un second procès, Templemore est acquitté au nom de la "non rétroactivité" de la loi (au moment où il a tué son fils, le législateur n'avait pas encore décidé si les tropis étaient des hommes ou non et on ne peut être condamné pour un délit qui n'est pas prévu par la loi)

 

Les tropis sont placés sous un statut spécial de protection, sous le contrôle de l'ONU.

 

Le livre pose, sous la forme d'un conte philosophique, à la manière de Voltaire ou de Swift, deux sortes de probèmes : 

 

a) le problème de l'évolution : l'expédition, dirigée par Kreps a pour but de retrouver le crâne et le squelette d'un anthropoïde dont Kreps a découvert la mandibule et trois dents ; cette découverte pourrait conduire à celui du fameux "chaînon manquant" : l'homme "descend-il" directement des primates ou a-t-il un ancêtre commun avec les primates ? Cette deuxième hypothèse semble avoir les faveurs de Sybil (pour des raisons strictement scientifiques), ainsi que du Père Dillingham (pour des raisons scientifiques, mais aussi religieuses).

 

Le Père Dillingham est un scientifique de valeur ; parfois malmené, mais jamais caricaturé. C'est un partisan de l'orthogénèse, autrement dit du "dessein intelligent". Pour le Père Dillingham (Pop) l'évolution a un but, une direction. "Il pense (c'est Sybil qui parle) que les mutations ne se font pas au hasard, par sélection naturelle, mais qu'elles obéissent à une volonté de perfectionnement... Oh ! zut, dit-elle devant cette incompréhension persistante (de Doug). Il pense qu'il y a un plan et un architecte et que le Bon Dieu sait d'avance ce qu'il veut ! résuma-t-elle (p. 34).

 

Sybil estime, de son côté, que la sélection naturel a un rôle majeur, mais qu'elle n'est pas le seul facteur : "l'évolution est le produit de facteurs complexes, internes et externes, - de toutes sortes d'interactions. Je pense qu'on ne pourra jamais ramener l'évolution à un seul facteur (...) ; "les facteurs externes sont le climat, la nourriture, les autres animaux, la sélection, c'est que subsistent et prospèrent les formes les plus adaptables à ces facteurs, tandis que les moins adaptables disparaissent, les facteurs internes sont les forces de transformation, issues d'une sorte de volonté diffuse de l'espèce de se corriger peu à peu, de se rapprocher d'un prototype".

 

Le Père Dillingham n'est pas "créationniste, il admet l'évolution (et donc le darwinisme), il ne croit pas que "Dieu" a crée les espèces une fois pour toutes (fixisme) et que l'humanité dérive d'un couple primordial ; il n'interprète pas la Bible au pied de la lettre. Sybil ne rejette pas totalement l'hypothèse d'un "dessein", mais elle en fait le dessein de l'espèce et non d'un Dieu créateur. Vercors montre bien la différence entre une observation, une loi et une hypothèse.

 

b) le problème de la "nature humaine" : c'est le problème central du roman : qu'est-ce qu'un être humain ? Quelle est la limite entre l'homme et l'animal ? Les tropis fabriquent des outils, ont un langage rudimentaire, fument leur nourriture, enterrent leurs morts, mais les spécialistes qui s'affrontent devant le tribunal ne sont pas d'accord sur l'interprétation "naturelle" ou "culturelle" qu'il convient de donner à ces caractéristiques, pas plus qu'ils ne sont d'accord sur l'interprétation des caractères anatomiques, par exemple sur le rôle de la main : l'homme pense-t-il parce qu'il a une main (Aristote) ou a-t-il une main parce qu'il pense ? Ou de l'astragale (os du pied) dans la verticalisation, ou sur des caractéristiques biologiques comme l'interfécondité avec l'espèce humaine.

 

Vercors soulève un réel problème philosophique : les sociétés occidentales ont défini des "Droits de l'Homme", mais sans chercher à définir l'homme. A travers la fable des tropis, Vercors aborde la question du racisme (doctrine qui comporte dans le roman deux partisans déclarés : Julius Drexler et Eatons) : "Si l'on met en cause, sur des différences biologiques, l'unicité de l'espèce humaine, il n'existera plus de barrière où s'arrêter." (p. 167)

 

La  "preuve" qui est donnée de l'humanité des tropis assez étonnante : ils fument leur nourriture (la passent au feu) avant de la consommer. Les tropis qui ont accepté de vivre dans la réserve ont renoncé à cette pratique et mangent la viande sans la fumer. Les porteurs papous les dédaignent, mais vont consommer clandestinement la chair des tropis qui continuent à fumer leur nourriture (cette pratique étant associée au culte du feu), ce qui montre qu'ils les considèrent comme des hommes.

 

La conclusion du roman est qu'il n'y a pas de "nature humaine", que l'homme est un être de culture, un être qui s'est "arraché à la nature", un "animal dénaturé".

 

c) La conciliation des droits de l'Homme et des intérêts économiques :

 

La solicitude des Anglais envers les tropis, n'est pas tout à fait "désintéressée". Vandercruysen voudrait implanter une filature de laine en Australie en déportant les tropis de Nouvelle Guinée en Australie. Jusqu'alors, la laine australienne était exportée à l'état brut vers la Grande-Bretagne et transformée dans les filatures anglaises et non en Australie,  en raison du coût de la main-d'oeuvre australienne ; les industriels anglais réalisant une grosse plus-value (différence entre le prix d'achat de la laine brute et du prix de vente de la laine transformée).

 

La transformation de la laine en Australie, donc la maîtrise de la totalité du processus, entraînerait à terme la ruine de l'industrie lainière anglaise. Les industriels anglais se joignent donc aux défenseurs des droits de l'Homme pour faire pression sur le Parlement britannique afin que les députés statuent sur l'humanité des tropis.

 

Peut-être Vercors s'est-il souvenu d'Adam Smith qui, dans La Richesse des nations, défend le principe de la spécialisation des échanges commerciaux.


 

d) Trois femmes et un homme :

 

Le roman commence par la découverte d'un crime, mais se poursuit pas l'évocation de la rencontre entre Doug et Frances. Doug revoit par hasard son ancien condisciple Cuthbert Greame qui lui parle de l'expédition, mais c'est Frances qui pousse Doug, à s'y joindre, alors qu'il n'est pas particulièrement intéressé au départ. Âgé d'une soixantaine d'années, Cuthbert a une ravissante épouse de trente ans, Sybil, avec laquelle Doug a eu, jadis, une brève liaison. Pendant le séjour de Doug en Nouvelle Guinée et alors que Doug et Frances se sont fiancés avant le départ de Doug et promis l'un à l'autre, Doug succombe aux charmes de Sybil. Il éprouve l'étrange besoin de se confesser de cette "passade" à Frances dans une lettre. Avec ce "triangle amoureux", nous sommes loin d'une conception naïve d'une spontanéité du désir. Loin de détacher Frances de Doug (malgré une première réaction de colère et de rejet), la relation entre Doug et de Sybil renforce l'attirance que Frances éprouve envers Doug. Frances finira par pardonner à Doug et même par se lier d'amitié avec Sybil.

 

La femelle tropi éprouve aussi des sentiments de jalousie. Elle accepte d'être avec Sybil sans Doug ou avec Doug sans Sybil, ou avec Doug et Sybil, mais elle n'accepte pas qu'ils soient ensemble et séparés d'elle.

 

Vercors montre que l'humanisation est consubstantielle au  développement de la culture  (l'art, la religion, le langage, la technique...) mais aussi à la complexification de l'instinct sexuel, du désir et de l'affectivité dans le processus d'évolution, mais il ne montre pas les problèmes particuliers que cette complexification pose à l'espèce humaine, avec l'augmentation constante de la taille du cerveau (l'homme pense parce qu'il a un cerveau et il a un cerveau parce qu'il pense) et comment les sociétés humaines ont essayé d'y faire face, en d'autres termes, il ne dit rien de la fonction principale de la culture (et notamment la religion, l'interdit, le rituel, le sacrifice) comme régulateur structurel des effets de la mimesis.

 

 

Extraits : (Albin Michel, Le Livre de Poche)

 

"- Le Père Dillingham pense que les mutations ne se font pas au hasard, par sélection naturelle, mais qu'elles ont provoquées, dirigées, qu'elles obéissent à une volonté de perfectionnement... Oh ! zut, dit-elle devant cette incompréhension persistante. Il pense qu'il y a un plan, un architecte, que le Bon Dieu sait d'avance ce qu'il veut ! résuma-t-elle.

 

- Ce n'est pas un crime, dit Douglas en souriant. 

 

- Non, c'est une ineptie." (p.34)

 

"Pourquoi - si nos capacités cérébrales n'ont d'autre fin que la prospérité biologique de l'espèce humaine - notre cerveau s'occupe-t-il en même temps gratuitement de tout autre chose ? Et s'il s'agit de cet "autre chose", dans ce cas c'est une belle faillite." (p. 36)

 

" - Je veux dire... qu'il y a dans les mobiles des actions humaines... quelque chose de... de particulier, de... quoi, de spécifique, de tout à fait unique, qu'on ne retrouve dans aucune autre espèce. Quand ce ne serait, par exemple, que... que, d'une génération à l'autre, notre comportement est différent. Il change constamment. Les animaux ne varient jamais dans leur manière d'être, même en mille ans. Tandis que dans la façon de considérer la vie, et donc de la vivre, entre mon grand-père et moi, il y a autant de distance qu'entre une tortue et un casoar." (p. 38)

 

"Peut-être est-ce la survivance des anciennes croyances dans lesquelles on m'a élevée : je me prends parfois à me dire qu'il faut absolument savoir si vos tropis ont une âme, ou s'ils n'en ont pas. Après tout, le plus mécréant d'entre nous ne peut tout à fait rejeter l'idée que l'homme a reçu, seul, une étincelle divine. Oui, n'est-ce pas de là que vient notre malaise ? Si l'homme est tout doucement venu de l'animal, à quel moment   a-t-il reçu cette étincelle ? Avant d'être tropi ou après ? Ou pendant ? N'est-ce pas toute la question, Doug, en définitive : est-ce que vos tropis ont une âme ?" (p. 53)

 

"Il s'agit de faire en sorte que toute l'humanité soit enfin obligée de se définir une bonne fois elle-même. De se définir sans équivoque, d'une façon irrécusable et formelle. De telle manière que ses droits et ses devoirs envers ses membres cessent d'être fondés confusément sur quelques traditions discutables, des sentiments transitoires, des commandements religieux ou des obligations sectaires, qu'on peut à chaque instant attaquer ou contredire ; mais qu'ils le soient solidement sur la claire notion de ce qui, en vérité, distingue spécifiquement les hommes du reste de la création." (p. 93)

 

" - Devons-nous en conclure, dit Sir Arthur, que la psychologie, pas plus que la zoologie, n'est apte à définir à quelle place précisément se trouve la frontière qui sépare la bête de l'homme ?


  - Je le crains." (p. 148)

 

" - Cest vrai, convint Sir Peter. L'esprit métaphysique est propre à l'homme. L'animal ne le connaît pas." (p. 149)

 

"  - Cela ira plus loin. Car on vous a montré aussi que si l'on met en cause, sur des différences biologiques, l'unicité sacrée de l'espèce humaine, il n'existera plus de barrière où s'arrêter." (p. 157)

 

" Le rapport du comité Summer fut donc que les tropis ayant montré par une pratique rituelle de l'adoration du feu des signes d'esprit religieux, devaient être admis dans la communauté humaine." (p. 206)

 

" - Cela montre qu'il ne dépendait pas des tropis d'être ou de n'être pas des membres de la communauté humaine, mais bien à nous de les y admettre." (p. 208)

 

" - Les tropis, grâce d'ailleurs à l'accusé - ont été légalement admis dans la communauté humaine. Ils participent aux droits de l'homme. Rien non plus ne menace d'autres peuples arriérés ou sauvages, que l'absence de toute définition légale était seule à mettre en danger." (p. 209)

 

" - L'affaire des tropis nous a du moins appris une chose, dit Frances : l'humanité n'est pas un état à subir. C'est une dignité à conquérir. Dignité douloureuse. On la conquiert au prix des larmes..." (p. 212)

 

Lectures complémentaires :

 

Lucien Malson, Les enfants sauvages, 1964, UGE, coll. 10/18

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Plon, coll. Terres humaines

René Girard, Des choses cachées depuis le commencement du monde, recherches avec J.-M. Oughourlian et Guy Lefort, Grasset

 

Biographie :

 

Jean Bruller, dit “Vercors”, est né le 26 février 1902 à Paris, de l'union d'une mère française (Ernestine Bourbon, institutrice) et d'un père d'origine hongroise (Louis Bruller, éditeur) qui est venu de Hongrie à Paris. L'histoire de son père, arrivé à Paris et auquel des amis de ses parents vont trouver un emploi, a inspiré la nouvelle La marche à l'Étoile publiée pendant l'Occupation. Après des études d'ingénieur électricien, dont il obtient le diplôme à l'École Breguet (ESIEE-Paris). En 1923, il devient dessinateur humoristique et illustrateur dans la lignée de Gus Bofa. Il illustre en particulier l'album pour enfants Patapoufs et Filifers, fable d'André Maurois sur les méfaits de la ségrégation, et écrit 21 recettes pratiques de mort violente.

 

Pacifiste jusqu'en 1938, il est mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale à Mours St-Eusèbe près de Romans au pied du massif du Vercors. Il entre ensuite dans la Résistance, encouragé par Pierre de Lescure, et prend le pseudonyme de Vercors. En 1941, il co-fonde, avec Pierre de Lescure, les Éditions de Minuit, maison d'édition clandestine et y publie sa nouvelle Le Silence de la mer en 1942. Il participe également au Comité national des écrivains (CNE) et au Mouvement de la paix. Il a écrit ses souvenirs dans La Bataille du silence. Il fait partie de la Commission d'épuration de l'édition, mais il en démissionne en raison de l'inégalité des sanctions à l'encontre des écrivains, collaborateurs avec l'Allemagne nazie, et à l'encontre de leurs éditeurs, jamais pénalisés. Il refuse dans le même temps de participer à l'établissement d'une « liste noire » et renvoie les auteurs au jugement de leur conscience.

 

 

En 1960, il fait partie, avec Sartre, des signataires du Manifeste des 121 écrivains et artistes qui déclarent « le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie ». En guise de protestation contre la torture pratiquée en Algérie, Vercors refusa la Légion d'honneur.

  

Dans Le Silence de la mer, Vercors ne dédie pas son livre à un grand résistant ou à une figure de la liberté mais à Saint-Pol-Roux, "Poète assassiné". Saint-Pol-Roux mourut de chagrin en 1940 quand son manoir contenant tous ses textes inédits est pillé, peu après qu'un soldat allemand a violé sa servante et blessé sa fille. Tout comme Le Silence de la mer  veut évoquer une résistance muette au bord des cris, cet homme qui meurt brisé, presque futilement, est le symbole même de la lutte silencieuse de Vercors.

 

Il est aussi connu pour un roman philosophique, Les Animaux dénaturés, dont fut tirée la pièce Zoo ou l'assassin philanthrope. Il meurt à Paris le 10 juin1991.

 

Le fonds d'archives de l'écrivain est désormais consultable à la bibliothèque de l'Université du Maine rebaptisée Vercors depuis. (source : wikipidia)

 

 


 


 

 

 


 


 

 

 

 


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 28 novembre 2011 1 28 /11 /Nov /2011 15:04

les bonnes

 

Jouée pour la première fois en 1947, Les Bonnes de Jean Genet,  est une pièce en un acte à trois personnages : Claire et Solange (les bonnes) et "Madame" et un troisième personnage que l'on ne voit pas "Monsieur", l'amant de Madame.

 

Il s'agit d'une parodie de vaudeville, ces pièces comiques à trois personnages : le mari, le femme et l'amant qui se déroulent dans le milieu bourgeois et tournent autour du thème de l'adultère.

 

Dans les vaudevilles, les domestiques ne jouent pratiquement aucun rôle, ils apparaissent seulement pour dire : "Madame est servie." Ce n'est pas le cas dans Les Bonnes où les servantes occupent la scène pendant toute la pièce, ce sont elles les personnages principaux, alors que "Madame" et "Monsieur" sont des personnages secondaires.

 

Madame est un personnage superficiel et frivole, alors que les bonnes, Claire et Solange, sont des êtres extrêmes, excessives, passionnés et intenses.

 

La pièce se déroule dans un seul lieu, la chambre de "Madame".

   

Chaque soir, Solange et Claire, qui ont passé leur vie et vieilli au service de "Madame" ("elles ont vieilli, elles ont maigri dans la douceur de Madame"), se livrent à une sorte de "cérémonie" nocturne, au cours de laquelle, en son absence, elles déchargent leur haine et se libèrent de la tendresse servile qu'elles éprouvent envers "Madame" : Claire joue le rôle de Madame en revêtant ses habits et ses souliers et en se parant de ses bijoux, Solange, celui de la domestique ; toutes deux disent tout ce qu'elles pensent et ressentent, mais taisent pendant leur service diurne. Il s'agit d'une sorte d'exorcisme, de cérémonie secrète, de théâtre dans le théâtre : les spectateurs assistent à une comédie où les personnages se donnent la comédie ; ce jeu de miroir crée un certain malaise car la représentation dans la représentation (cf. Hamlet de Shakespeare) tend à détruire l'idée du théâtre comme représentation.

 

Claire a écrit une lettre de dénonciation à la police dans laquelle elle accuse Monsieur, l'amant de Madame, de vol. Monsieur téléphone : remis en liberté, il attend Madame dans un café. Madame survient ; Claire et Solange reprennent leur rôle de domestiques obéissantes et zéles. Madame joue le rôle de la femme forte, de la maîtresse d'un criminel emprisonné, fidèle à son amant jusqu'au bout, elle rêve qu'elle l'accompagne au bagne. La beauté de Madame, sa richesse et son héroïsme dans le malheur sont insupportables pour Claire. Elle a obtenu le résultat inverse de celui qu'elle recherchait : en voulant détruire Madame, elle l'a revêtue d'une auréole héroïque et sublime.

 

Claire prépare le tilleul empoisonné, mais ne peut s'empêcher de faire part à Madame du coup de téléphone de Monsieur, sachant que l'on fera une enquête sur l'écriture des lettres et que leur auteur sera découvert. Madame part sans boire le tilleul.

 

Claire ordonne à Solange de lui apporter le tilleul empoisonné, préparé pour Madame ; elle le boit, tandis que sa soeur reste immobile "les mains croisées, comme des menottes."

 

"Sans pouvoir dire au juste ce qu'est le théâtre, je sais ce que je lui refuse d'être : la description de gestes quotidiens vus de l'extérieur ; je vais au théâtre afin de me voir sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l'aide d'un personnage multiple et sous forme de conte), tel que je ne saurais - ou n'oserais - me voir ou me rêver. Les comédiens ont donc pour fonction d'endosser des gestes et des accoutrements qui leur permettront de me montrer à moi-même, et de me montrer nu, dans la solitude et son allégresse."

 

Jean Genet refuse donc le théâtre de divertissement, mais aussi le théâtre didactique, ainsi que la progression dramatique. L'action est secondaire, ce n'est qu'un pur prétexte, un fantôme, un squelette d'action (on retrouve cette caractéristique dans le théâtre moderne, chez Beckett et Ionesco, par exemple).

 

Ce qui est au centre, l'essentiel, c'est la cérémonie, la mort volontairement consentie de Claire, qui se meurt en buvant le tilleul empoisonné que Solange avait préparé pour la vraie "Madame".

 

Sorte de revanche de l'imaginaire sur le quotidien, de la nuit sur le jour, la cérémonie possède ainsi une densité beaucoup plus grande que la vie réelle.

 

Madame ne triomphe qu'en apparence, son triomphe est dérisoire, ridicule. Le vrai triomphe est celui des bonnes. Claire affronte volontairement la mort et tue symboliquement Madame. En parachevant ainsi la cérémonie par le sacrifice, elle acquiert, dans la volupté de l'échec et du désastre, une dignité poétique et sublime.

 

Il faut souligner cependant le caractère ambigu de ce triomphe ; le comportement des bonnes ne relève-il pas de ce que Nietzsche - et à sa suite Max Scheler dans L'Homme du ressentiment (Gallimard, coll. Idées) - nomme le "ressentiment", ce mélange d'orgueil et de rage impuissante des "faibles" envers les "forts" ; "Madame" pour Claire et Solange, n'est-elle pas ce "modèle-obstacle", évoqué par René Girard, censé détenir le secret de la "plénitude ontologique" ? Le couple Solange/Claire n'est-il pas, finalement,  l'allégorie de la littérature comme "revanche sur la vie" ? Les bonnes  triomphent dans la représentation théâtrale, comme Jean Genet dans l'écriture.

 

Les Bonnes subvertissent le théâtre traditionnel : la pièce ne raconte pas une histoire, elle ne montre pas de l'extérieur des gens en train d'agir, ce n'est pas non plus une étude psychologique, les personnages ne possédant ni unité, ni cohérence.

 

Claire apparaît comme plus forte que sa soeur aînée Solange, mais les deux personnages ont tendance à se confondre, elles sont les deux aspects d'un même personnage dédoublé.

 

Jean Genet montre la multiplicité de l'être, la coexistence dans un même individu de la force, de la faiblesse, du courage, de la lâcheté, de la sincérité, de la comédie, de la tendresse, de la cruauté, de la lucidité, de l'inconscience, etc. Le théâtre a pour fonction de renvoyer au spectateur une image de lui-même : nous sommes multiples.

 

Il accorde une grande importance au corps et au jeu scénique, lié au déplacement des corps dans l'espace scénique. Le corps doit "signifier" la "furtivité". ; Genet a demandé que certaines expressions de la pièce soient transformées pour rendre la situation plus ambiguë ; Les Bonnes sont un conte et une trop grande clarté pourrait en atténuer le caractère allégorique. "Afin qu'on y puisse croire, il faut que les actrices ne jouent pas selon un mode réaliste."

 

George Steiner, dans Réelles présences (NRF Gallimard, p. 54) voit dans Les Bonnes une série de "variations acérées" sur les thèmes de Mademoiselle Julie du dramaturge suédois August Strindberg : La pièce de Strinberg traite effectivement, comme Les Bonnes de la lutte des classes, de l´amour et du désir. Les personnages de Strindberg sont tous animés par la volonté de prendre une revanche les uns sur les autres, de se dominer les uns les autres. Cette recherche permanente de la domination les conduit immanquablement à connaître une fin tragique. Pour Strindberg, sur qui l'influence de Friedrich Nietzsche se fait sentir, les espoirs qu'entretiennent les individus d'échapper à leur destin social est une illusion.

 

 

 

 

 

 


 

jean-genet.jpg

 

La personnalité et l'oeuvre de jean Genet a fait l'objet de jugements contradictoires. François Mauriac parle de "littérature excrémentielle", tandis que Jean-Paul Sartre (saint Genet, comédien et martyre) dit de Genet qu'il est un "moraliste".

 

Genet a écrit son premier poème à l'âge de trente ans, à la prison de Fresnes : Le condamné à mort. Né à Paris, abandonné à sa naissance, Genet est placé par  l'assistance publique chez des paysans du Morvan. Elève pieux et studieux, il est retiré de l'école à la suite d'un vol qu'il n'a pas commis. Genet a donc fait l'expérience précoce de l'injustice et de l'abandon.

 

Il est placé dans une maison de correction à la Mettray (Indre et Loire) : "Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé qu'on voyait en moi (...) en moi-même, avec un peu de patience, de réflexion, je découvrais assez de raisons d'être nommé de ces noms." (1944)

 

Il s'évade et devient "ce qu'il a décidé d'être" : vagabond, prostitué, voleur, il erre sur les routes de France et d'Europe et connaît à plusieurs reprises la prison. : "Je décidai de vivre tête baissée et de poursuivre mon destin dans le sens de la nuit, à l'inverse de vous-mêmes et d'expérimenter l'inverse de votre beauté."

 

Emprisonné en 1942, il écrit des poèmes, puis un roman Notre-Dame des Fleurs, publié en 1948 et entreprend de donner un sens à sa vie en la magnifiant (et non en la justifiant). Il entreprend d'exprimer son admiration pour les criminels et de chanter les truands dans une "chanson de geste" du milieu.

   

   

 

Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 26 novembre 2011 6 26 /11 /Nov /2011 15:20

Le programme actuel n’est qu’un aperçu du programme complet que l’UPR présentera aux Français à l'automne 2011, dans la perspective des présidentielles 2012. Il comporte déjà les éléments phares de la stratégie de l’UPR pour la France – notamment la sortie de l'UE, sortie de l'euro et de l'OTAN –, s’inscrivant en rupture avec l’ensemble de la classe politique française.
Elle été adoptée en congrès le 25 mars 2007 par des Français de tout âge et de toute condition qui ont décidé de se rassembler pour rétablir la démocratie en France et rendre au peuple français sa souveraineté et son indépendance. Elle précise la spécificité des analyses, des propositions et du positionnement de l’UPR. La charte explique pourquoi il faut sortir de l'UE, sortir de l'euro et de l'OTAN.


Responsable à la une
Olga DARIC
Coordinatrice des actions militantes en Île-de-France
Je suis née en Yougoslavie, au lendemain du Non d... Lire la suite

congres UPR
Samedi 3 décembre à Nogent-sur-Marne
François Asselineau se déclarera officiellement candidat à l'élection présidentielle de 2012 et rendra public le programme complet de l'UPR


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 24 novembre 2011 4 24 /11 /Nov /2011 10:34

220px-JohnLocke.png

 

John Locke (Wrington, Somerset, 29 août 1632 - Oates, Essex, 28 octobre 1704) est un philosophe anglais, l'un des principaux précurseurs des Lumières. Il considère que l'expérience est l'origine de la connaissance (empirisme). Sa théorie politique est l'une de celles qui fondèrent le libéralisme et la notion d'« État de droit ». 

 

 

An Essay concerning the true original extent and end of civil government. (Everyman's Library), particulièrement le chapitre  "Of Property" ("De la propriété")

 

 

Contrairement à beaucoup de théories politico-juridiques, que ce soit chez Grotius, Hobbes ou J.-J. Rousseau, Locke pose l'existence d'un droit, le droit de propriété, antérieurement à l'existence de la société civile. Ce n'est pas le pacte social qui fonde, chez Locke, le droit de propriété, mais l'inverse.

 

D'autre part, pour Locke, dans l'état de nature, le droit de se défendre, de défendre ses biens et même de punir l'offenseur, existe également pour tous, car le droit de propriété découle de la loi divine.

 

Alors, à quoi sert la société civile et pourquoi les hommes ont-ils ressenti le besoin d'inscrire dans un pacte ce que la Providence avait déjà inscrit en eux ? Parce que les hommes ont la possibilité de désobéir à cette loi.

 

Or, dans l'état de nature, je n'ai que ma force pour garantir ma vie, mes biens et ma liberté et la loi naturelle n'est pas suffisante pour maintenir l'harmonie entre les hommes parce qu'elle n'est pas accompagnée de sanctions.

 

D'autre part, dans certains cas, il est difficile d'apprécier la réparation adéquate des préjudices subis et le préjudice peut être sous-estimé (ou surestimé).

 

Il en découle que le droit naturel de se défendre et de demander réparation peut devenir un ferment d'anarchie et de désordre.

 

C'est la raison, selon Locke, de la constitution de la société civile, chacun abandonnant aux mains d'un législateur désigné (et résiliable) la charge et le soin de faire respecter les lois et d'évaluer, non d'après son opinion subjective, mais en se référent aux dispositions acceptées par l'ensemble du "commonwealth", d'appliquer ces dispositions aux cas particuliers dont ils ont à juger.

 

Locke s'intéresse au problème du droit de propriété dans les états modernes ; il montre comment ces états se sont constitués, comment s'est introduit l'échange et l'usage de la monnaie.

 

Bien avant Adam Smith, Locke pose l'idée d'un transfert dans la sphère du gouvernement des pouvoirs et du rôle dévolu à la Providence dans l'état de nature, le gouvernement étant l'arbitre suprême, au-dessus de la sphère des échanges, des besoins et des intérêts particuliers.

 

Cette théorie se fixe avec Adam Smith, puis se déploie dans deux directions, celle de l'économie politique avec Ricardo, celle de la philosophie politique avec Hegel.

 

Locke est le co-auteur d'une "constitution des Etats de Caroline du Nord", nouvelle colonie anglaise aux Etats-Unis, constitution qui n'a pas été appliquée, mais dont les clauses concernant la liberté religieuse a néanmoins inspiré les moeurs politiques du nouvel Etat. Locke y stipulait que le partage des terres devait s'y faire de manière équitable et conformément aux besoins de chaque famille, c'est-à-dire à la surface des terres cultivables nécessaire à sa subsistance.

 

Tout ce que dit Locke à propos de l'usage du droit de propriété dans l'état de nature s'applique en effet à un tel type de société, puisque les hommes qui la fondent se trouvent dans la même situation que les premiers habitants de la terre, par exemple que les hommes vivant dans un pays comme l'Angleterre où les espaces disponibles égalaient les surfaces déjà prises.

 

Conformément à sa définition du droit de propriété par le travail et la mise en valeur de la terre, il ne fait aucun doute, pour Locke, que les terres de l'Amérique appartiennent de droit aux colons, autant qu'ils peuvent les mettre en valeur, et non aux Indiens, qu'ils soient nomades ou fixés dans des villages, dans la mesure où ils ne mettent pas la terre en valeur (sociétés de chasse et de cueillette) ; ce point mérite d'être souligné. C'est tout le problème de la fonction idéologique du concept de "droit naturel" au XVIIIème siècle et, plus généralement, de la reconnaissance des autres cultures. On sait que J.-J. Rousseau fait de l'appropriation l'origine de l'inégalité et ne reconnaît à la propriété qu'un droit limité à l'intérieur d'une société fondée sur un contrat légitime.

 

L'ouvrage de Locke s'adapte effectivement mieux à des pays comme l'Amérique où tout était à créer, qu'à des pays anciens, comme l'Angleterre, la France ou la Hollande. Le Traité du Gouvernement civil eut, comme on le sait,  une influence directe sur les rédacteurs de la Constitution américaine.

 

Locke se situe d'un point de vue (presque) exclusivement juridique et non économique, comme le fera Adam Smith.

 

La hantise de Locke n'est pas celle de la non mise en valeur d'un bien, mais celle du gaspillage, or, avec l'introduction de la monnaie, les propriétés se sont accrues dans des proportions considérables, un individu donné et sa famille pouvant posséder une surface bien supérieure à ses besoins. Si nous supposons que cet homme possède des esclaves, sa propriété produira alors un surplus qu'il pourra vendre et il pourra ainsi maintenir et même accroître sa propriété.

 

C'est du moins l'effet de la monnaie dans une société antérieure au contrat (nous restons ici dans la perspective de Locke d'une antériorité de la propriété par rapport au contrat évoquée au début de cette étude). Car ensuite, c'est au gouvernement qu'il appartient de fixer une sorte de minimum indépassable et de faire en sorte que les terres soient équitablement distribuées.

 

Le gouvernement devient alors une sorte de substitut de la Providence divine en plus efficace, car il possède la force de faire appliquer les lois (execution power).

 

Si un homme produit plus qu'il ne peut consommer, mais échange son surplus contre de l'argent ou des denrées, il est parfaitement dans son droit. Mais il devient insensé ("insane") s'il laisse pourrir une partie de sa récolte, car alors il vole la part qui revient à autrui (la communauté des propriétaires).

 

Cette condamnation du "gaspillage" étaye la thèse de Max Weber sur le rapport entre l'idéologie protestante et le capitalisme.

 

Mais la condamnation de Locke ne touche que la propriété terrienne et non le capital, la circulation marchande, le commerce terrestre et maritime,  intérieur et extérieur, dans lesquelles Adam Smith verra la véritable (ou plutôt la seconde, après l'agriculture) richesse des nations.

 

A l'heure où se pose la question, d'une "réglementation des flux financiers internationaux et du rapport entre la sphère financière et "l'économie réelle", la réflexion de Locke sur le rôle de l'Etat et sur la notion de "gaspillage" conserve tout son intérêt.

 

 

On comparera le point de vue de Locke sur la propriété avec celui de Hegel :

 

"La rationalité de la propriété ne se trouve pas dans la satisfaction des besoins, mais dans le fait que la simple subjectivité de la personnalité s'y dépasse. C'est seulement dans la propriété que la personne est en tant que raison. Il est vrai que (dans la propriété) la réalité de ma liberté (réside) dans une chose extérieure, c'est-à-dire qu'elle est une mauvaise liberté ; pourtant, la personnalité abstraite dans son immédiateté ne peut avoir d'autre réalisation que dans une détermination immédiate. " (Hegel, Philosophie du Droit)

 

"34. Dieu a donné le monde aux hommes en commun : mais, puisqu'il le leur a donné pour leur profit et pour en retirer les commodités de la vie, autant qu'ils en étaient capables, on ne saurait imaginer qu'Il ait souhaité voir le monde rester toujours indivis et inculte. Il l'a donné, pour s'en servir, à l'homme d'industrie et de raison, à qui son travail devait servir de titre, et non, pour satisfaire son caprice ou sa cupidité, à l'homme querelleur et chicanier. Celui qui avait à sa disposition, pour le faire fructifier, un lot aussi bon que ceux qu'on avait déjà pris, n'avait pas lieu de se plaindre et ne devait pas s'immiscer dans ce que le travail d'autrui avait déjà mis en valeur ; sinon, à l'évidence, ce qu'il briguait, sans l'ombre d'un titre, c'était le profit des peines d'autrui et non pas la terre que Dieu lui avait donnée, en commun avec d'autres, pour la travailler ; car les espaces disponibles égalaient la surface déjà prise et dépassaient à la fois les moyens d'utilisation de l'intéressé et le champ de l'industrie.

 

35. Certes, quand il s'agit des terres communes de l'Angletrerre, ou de tout autre pays dont le gouvernement étend sa compétence à un grand nombre de gens, qui ne maquent, ni d'argent, ni d'affaires, là, nul ne peut enclore, ni s'approprier une parcelle quelconque sans l'accord de tous ses copropropriétaires indivis ; car la terre reste commune par convention, c'est-à-dire en vertu du droit en vigueur, qu'il ne faut pas enfreindre. Bien qu'elle reste commune vis-à-vis de certains hommes, elle ne le reste pas vis-à-vis de l'humanité, mais elle constitue la copropriété de tel pays ou de telle commune. De plus, pour le reste des copropriétaires indivis, ce qui subsiste après un tel bornage ne saurait garder la valeur qu'avait le tout quand ils pouvaient tous s'en servir ; au lieu qu'il n'en allait nullement de même dans les premiers âges, quand s'est peuplée pour la première fois la vaste terre commune qu'était le monde. Le droit qui régissait les hommes favorisait plutôt l'appropriation. Dieu leur commandait de travailler et le besoin les y forçait. Le travail constituait la propriété ; on ne pouvait pas la leur ôter, dès qu'il avaient fixé ce travail quelque part. Nous voyons donc qu'il existe un lien entre le fait de veniur à bout de la terre ou de la cultiver et l'acquisition du droit de propriété. L'un valait titre pour l'autre. Si bien, qu'en donnant l'odre de dompter les choses, Dieu habilitait l'homme à se les approprier. La condition de la vie humaine, qui nécessite le travail et des matériaux à travailler, introduit forcément les possessions privées."

   

                         (John Locke, Deuxième Traité sur le Gouvernement Civil)

 


 


 


 


 


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 23 novembre 2011 3 23 /11 /Nov /2011 11:07

   7d922b1b1e bossi

 

Ce délectable roman policier, qui a pour cadre New York City ("Debout qu'elle est cette ville !") au début du XXème siècle, repose sur des bases véridiques : invité en 1909 par Stanley Hall à prononcer une série de conférences à la Clark University (Massachusetts), Freud traversa effectivement l'Atlantique en compagnie de Jung et de Ferenczy.

 

Appelés au chevet de la fille d'un célèbre concepteur de gratte-ciels, Carl et Sigmund vont très vite être entraînés dans une périlleuse aventure, aux côtés du pragmatique inspecteur Kahn, pourtant peu porté sur la psychologie des profondeurs. 

 

La jeune fille a assisté au meurtre de son père, mais ne se souvient de rien et le docteur Freud devra déployer toutes les finesses de la "talking cure" pour la guérir de son amnésie et d'un dédoublement de la personnalité.

 

Ce crime n'est que le premier d'une série qui vise à l'élimination des membres d'une société secrète à laquelle appartenait l'architecte...

 

En unissant leurs cerveaux et leurs biceps pour déjouer les pièges d'un esprit diabolique, obsédé par les rituels et les symboles alchimiques (ça, c'est dans les cordes de Jung), les trois hommes vont se heurter à de puissants intérêts.

 

La réussite de ce roman tient, à mon avis, à l'utilisation parodique des bonnes vieilles ficelles du roman populaire (sociétés secrètes, escaliers dérobés, coups de théâtre, rebondissements sensationnels...) : on pense aux aventures de Harry Dickson (Jean Ray) -  et à la confrontation entre le "pragmatisme" yankee de l'inspecteur New-Yorkais et  la culture savante de la "Mitteleuropa", incarnée par Freud, Jung et Ferenczy. La scène de fusillade dans la galerie des miroirs à Luna Park est un amusant clin d'oeil à La dame de Shanghai d'Orson Wells.


"Manhattan Freud est un petit chef d'oeuvre, écrit Jean-Christophe Grangé... Chaque phrase a la saveur délicate d'une tasse de thé, chaque crime la morsure acide d'un coup de poignard..."

 

Tout à fait d'accord !

 

 

 

Luc Bossi, Manhattan Freud, policier, Albin Michel, Le Livre de Poche, Prix des Lecteurs, sélection 2011


 

AVT2_Bossi_8047.jpeg

 

 

Né en 1972, Luc Bossi est producteur de films, scénariste pour le cinéma et la télévision. Manhattan Freud est son premier roman.

 

sigmund-freud-carl-jung.jpg

  

Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 20 novembre 2011 7 20 /11 /Nov /2011 11:22

le-desir-d-eternite.jpg

 

"La psychanalyse nous apprend que les émotions de notre enfance gouvernent notre vie, que le but de nos passions est de les retrouver. Ainsi, bien des hommes, prisonniers d'un souvenir ancien qu'ils ne parviennent pas à évoquer à leur conscience claire, sont contraints par ce souvenir à mille gestes qu'ils recommencent toujours, en sorte que toutes leurs aventures semblent une même histoire, perpétuellement reprise. Don Juan est si certain de n'être pas aimé que toujours il séduit, et toujours refuse de croire à l'amour qu'on lui porte, le présent ne pouvant lui fournir la preuve qu'il cherche en vain pour guérir sa blessure ancienne. De même, l'avarice a souvent pour cause quelque crainte infantile de mourir de faim, l'ambition prend souvent sa source dans le désir de compenser une ancienne humiliation de jeunesse. Mais ces souvenirs, n'étant pas conscients et tirés au clair, il faut sans cesse recommencer les actes qui les pourraient apaiser..."


                                         (Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité, p. 23)

 

Selon Ferdinand Alquié, la passion est une erreur, une "moindre conscience" d'une part et d'autre part, un refus affectif du temps : "le passionné est celui qui préfère le présent immédiat au futur de sa vie."

 

Mais la passion entretient aussi avec le passé un rapport privilégié. Le phénomène du "coup de foudre", évoqué par Alquié dans le lignes qui précèdent ce passage, nous donne le sentiment  que nous avons rencontré jadis, dans une vie antérieure, la personne qui nous émeut si soudainement. Ce qui est vrai du coup de foudre l'est aussi des autres passions comme la passion de séduire, l'avarice, l'ambition...

 

Toutes ces passions, selon Alquié, prennent leur source dans des événements douloureux, générateurs de frustration, mais inconnus de nous. La conduite répétitive qui caractérise beaucoup de passionnés, s'interprète comme une tentative, forcément vouée à l'échec, pour combler un traumatisme inconscient qui remonte souvent à l'enfance.

 

"La psychanalyse nous apprend..." : bien qu'il renoue avec l'analyse classique de la passion, F. Alquié n'en a pas moins recours à l'apport de la théorie psychanalytique. Le "pervers" se caractérise, selon Freud par une distorsion au niveau du but : "la disposition à la perversion, écrit Freud, est la disposition générale, originelle, de la pulsion sexuelle, laquelle ne devient "normale" qu'en raison de modifications organiques et d'inhibitions psychiques survenues au cours de son développement (S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, p. 146)

 

Selon Freud, notre histoire personnelle, les événements que nous avons vécus, se trouvent inscrits dans notre inconscient sous forme d'images, d'affects, de "complexes" qui reçoivent dans la théorie psychanalytique le nom de "traces mnésiques" (du grec mnémosumé = mémoire). Notre inconscient est donc constitué par une superposition de ces traces, des plus anciennes aux plus récentes (comme un site archéologique) ; tel événement, telle situation présente trouve un écho dans notre organisation psychique et peut lui faire subir une réorganisation. Inversement, les traces mnésiques viennent investir notre présent sous forme de "tendances" et donnent à tel ou tel de nos comportements une coloration particulière.

 

Mais ce qui distingue la passion, c'est son caractère répétitif, obsessionnel et le fait que le moi conscient investit une grande quantité d'énergie psychique sur un objet unique.

 

Mais tandis que la psychanalyse se refuse à porter sur la perversion une appréciation morale, le philosophe préoccupé d'éthique qu'est Ferdinand Alquié, trace une perspective axiologique, dans la lignée des grandes philosophies morales de l'antiquité grecque (Aristote, Platon, les Stoïciens) : la passion apparaît comme "subie" par la conscience, elle est le signe d'une impuissance, elle s'oppose à notre liberté et nous contraint à agir de façon répétitive. Nous n'agissons pas, nous sommes agis par nos passions. Elles nous installent dans une temporalité répétitive, sans avenir parce que sans devenir, sans réel changement. Elles nous rendent donc étrangers à nous-mêmes, à ces dimensions essentielles de nous-mêmes que sont le projet et l'avenir.

 

Au fond, le passionné ne vit pas le présent comme présent, car l'essence du présent est de se dépasser sans cesse (et de s'abolir, comme l'a montré saint Augustin) vers et dans l'avenir. Vivre le présent, c'est sortir de soi-même, c'est ek-sister, se transcender. Or les passions nous installent dans l'être, elles nous font une fois pour toutes et nous interdisent toute "néantisation" (les bouddhistent parlent de "lâcher prise"), tout dépassement.

 

Le "séducteur" dont le prototype est Don Juan, et dont on a suggéré que son comportement provenait d'une carence maternelle, est aveuglé par l'obsession d'être aimé. Mais aucune femme, dans sa vie présente, ne peut venir combler le manque d'affection ressenti dans le passé et oublié comme tel. Don Juan veut être aimé, mais son inconscient ne veut que d'un objet désormais inaccessible. Le passé du passionné dénature l'usage de sa raison : Don Juan posera toujours la conclusion avant la preuve ; Don Juan abandonne parce qu'il a été abandonné, dans son angoisse ancienne d'être abandonné, avant d'être abandonné le premier. Le désir ancien, ne trouvant pas à se réaliser, cherche des "substituts". La passion s'apparente donc à l'illusion : la passion est un quiproquo,  le passionné se trompe d'objet.

 

L'avare, c'est le deuxième exemple donné par F. Alquié, entasse et ne donne pas. L'interprétation que donne l'auteur de son comportement diffère quelque peu de celle de Freud. Selon ce dernier, l'avare n'a pas surmonté le "stade anal" : il accumule l'argent dans son cofre-fort comme l'enfant accumulait les matières fécales dans son intestin. Selon Alquié, l'accumulation est issue de la crainte infantile de mourir de faim. Quoi qu'il en soit de cette divergence, les deux interprétations se recoupent sur un point : l'avarice est une inhibition du développement, une marque d'infantilisme.

 

Dans la mesure où le souvenir de cette peur de mourir de faim n'a pas été clairement évoqué à la conscience, l'avare est condamné à accumuler toujours davantage. Son désir, dans la mesure où il n'est pas reconnu comme désir d'apaiser sa crainte infantile, est condamné à ne pas trouver d'apaisement durable ; l'argent ne peut constituer qu'un substitut momentané.

 

L'ambitieux n'a pas conscience, lui non plus, que son désir de réussir à tout prix a pour source le souvenir d'une ancienne humiliation ; il eût fallu qu'il fût reconnu au lieu d'être humilié. Les humiliations qu'il fait subir à autrui ne peuvent combler là encore ce désir ancien d'avoir été estimé par une personne bien précise (son père, par exemple). Toutes ses victoires sont des "revanches", mais sa conscience ne les reconnaît pas comme telles. Aussi est-il condamné à persévérer indéfiniment dans sa recherche effrenée de substituts.

 

La passion, on le voit, se déploie sur un mode répétitif, obsessionnel. La servitude du passionné vient de son ignorance de ce qui le passionne.

 

On remarquera la relation que fait Alquié entre "passion" et "erreur", héritage de la tradition socratique : "nul fait pas le mal volontairement." ; on fait le mal parce que l'on ignore le vrai bien. Le mal n'existe pas en soi, ce n'est qu'un bien dégradé, un manque d'être auquel on donne une valeur absolue.

 

Cette analyse débouche sur une éthique. Pour exister d'une façon plus authentique, nous devons essayer de nous connaître en clarifiant notre passé. Même si nous ne pouvons abolir les souvenirs pénibles du passé, nous devons chercher à en prendre conscience pour ne plus en être esclaves. 

 


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 22:34

le-travail-2.gif

 

Le travail, accomplissement ou servitude, ouvrage collectif publié par l'académie d'éducation et d'études sociales (annales 2004-2005) sous la direction de François-Xavier de Guibert.

 

Compte-rendu de la contribution de M. Jean-Marie Schmitz, directeur des établissements Lafarge au Maroc.

 

M. Jean-Marie Schmitz aborde trois points principaux :

1) La vision chrétienne du travail

2) Comment cette vision a permis à des chefs d'Entreprises et à des hommes politiques chrétiens d'améliorer progressivement les conditions de vie effroyables des ouvriers au début de l'ère industrielle.

3) "En tant que responsable d'Entreprise, je vous montrerai le réalisme de la doctrine sociale de l'Eglise et comment et à quelles conditions les théories modernes du management peuvent rejoindre ses enseignement et ses intuitions les plus constantes."

 

1) La vision chrétienne du travail :

 

A l'origine de la vision chrétienne du travail, il y a ce constat : fait à l'image et à la ressemblance de Dieu même et établi pour dominer la terre, l'homme est, dès son commencement, appelé au travail. Le travail est l'une des caractéristiques qui distinguent l'homme du reste des créatures. Il porte la marque particulière de l'homme.

 

Depuis la désobéissance d'Adam et Eve, le travail est associé à la fatigue et à l'effort, mais "il ne cesse pas d'être un bien parce qu'il permet à l'homme de participer à l'oeuvre du créateur." (Jean-Paul II, Laborem exercens)

 

De là découlent les quatre traits essentiels de la vision chrétienne du travail :

a) le travail est un devoir de l'homme

b) le travail est fait pour l'homme et non l'homme pour le travail

c) Le travail est prioritaire par rapport au capital

d) Le travail est source de droits pour le travailleur

 

2) Les initiatives des catholiques sociaux face à la "loi d'airain" du libéralisme économique du XIXème siècle :

 

NB : "Loi d'airain" : l'expression est du futur Léon XIII, alors jeune évêque de Pérouse (il avait 36 ans en 1846)

 

Jean-Marie Schmitz cite André Piette, professeur d'économie politique : "Il n'est pas d'erreur plus répandue que d'attribuer à la montée du socialisme les lois et les diverses réalisations sociales qui ont jalonné les dernières décennies du XIXème siècle et les premières du XXème. En fait, la plupart d'entre elles ont été dues à des catholiques sociaux, contre l'opposition de la plupart des socialistes qui voyaient d'abord, dans les réformes tentées, un moyen de retarder la révolution attendue (...), contre aussi la résistance de la plupart des milieux patronaux et conservateurs (A. Piette, Les chrétiens et le socialisme)

 

Il évoque l'action de Montalembert : en 1841, la première de nos lois sociales interdit l'emploi, dans les fabriques, d'enfants de moins de huit ans et des frères de Mun : lois sur les caisses de retraite le 18 juin 1850 et la préservation du bien de famille en 1898.

 

C'est encore Albert de Mun qui fut à l'origine des assurances sociales ; commencée en 1886, son action finit par aboutir en 1920 et en 1930, grâce à des lois votées malgré l'opposition, à la fois d'une large partie du patronat, de l'extrême-gauche et de la CGT, hostile à la cotisation des salariés. C'est sous son impulsion que fut votée; en 1884, la loi sur les syndicats, contre Clemenceau qui y voyait un retour aux corporations, abolies en 1791.

 

Ce sont des chefs d'Entreprises qui, sous l'impulsion d'un industriel grenoblois, Romanet, créèrent les allocations familiales, par un système de caisses par compensation. En 1930, il y avait 230 caisses, 32000 Entreprises et 1 880 000 salariés, malgré l'opposition de la CGT.

 

On rappelera aussi, plus près de nous, le rôle de François Ceyrac, président du CNPF, dans l'élaboration des grands accords sur la mensualisation des salaires, la formation professionnelle, l'indemnisation du chômage.

 

3) La doctrine sociale de l'Eglise et le management des Entreprises aujourd'hui :

 

J.-M Schmitz s'appuie pour cette analyse sur son expérience de DRH du groupe Lafarge, puis de la filiale Lafarge au Maroc : 1400 personnes, chiffres d'affaires : plus de 300 Millions d'euros, 1400 personnes, 140 cadres, dont seulement 4 Français.

 

Quelle est la finalité de l'Entreprise ?

 

"Produire des richesses dans un environnement où elle a des concurrents qui bougent et des clients dont les besoins évoluent."

 

L'Entreprise a donc une exigence de performance et de profit car, si elle ne fait pas de profits, elle n'assure pas sa perennité : "L'Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'Entreprise (...) Cependant, au profit, il faut ajouter d'autres facteurs humains et moraux, qui, à long terme, sont aussi essentiels pour la vie de l'Entreprise." (Jean-Paul II, Centisimus annus, § 35)

 

Cette réussite économique doit se traduire par un progrès social, en faisant bénéficier les collaborateurs de l'Entreprise de la richesse créée (augmentation des salaires, actionnariat, avantages sociaux...)

 

"L'Entreprise est faite pour l'homme et non l'homme pour l'Entreprise." (Olivier Lecerf, PDG de Lafarge jusqu'en 1989)

 

"Le travail est fait pour l'homme et non l'inverse." (Jean-Paul II)

 

Il s'agit, selon Jean-Marie Schmitz, de "concilier cette exigence d'efficacité et cet objectif humain qu'on peut percevoir comme antagonistes."

 

Il montre que la satisfaction des objectifs humains est une cause déterminante de la progression sur le long terme de l'exigence d'efficacité.

 

L'efficacité d'une Entreprise est liée à trois éléments principaux :

 

1) La qualité des compétences qu'elle réunit

2) La façon dont est organisé leur travail commun (la synergie)

3) La motivation de chacun des collaborateurs

 

Il insiste particulièrement sur les deux derniers points : l'Entreprise réunit des tâches et des savoir-faire très divers : produire, vendre, acheter, investir, gérer, embaucher, former, développer les personnels...

 

Il faut que ces savoir-faire s'additionnent et se complètent ; cela suppose que l'on substitue aux structures pyramidales et cloisonnées des organisations et des modes de fonctionnement ouverts.

 

"Plus que jamais, aujourd'hui, travailler, c'est travailler avec les autres et pour les autres : c'est faire quelque chose pour quelqu'un." (Jean-Paul II, Centesimus Annus, § 31)

 

Il faut que les collaborateurs de l'Entreprise soient encouragés à développer leurs capacités d'initiative et à exercer leurs responsabilités, plutôt qu'à protéger leur tranquillité grâce à l'application docile de procédures et à l'anonymat que peuvent générer une Entreprise d'une certaine taille.

 

Il faut susciter la motivation à travers deux éléments : la rémunération et le sens du travail que l'on fait.

 

"L'homme tend vers le bien, mais il est aussi capable de mal ; il peut transcender son intérêt immédiat et pourtant lui rester lié. L'ordre social sera d'autant plus ferme qu'il tiendra davantage compte de ce fait qu'il n'opposera pas l'intérêt personnel à celui de la société dans son ensemble, mais qu'il cherchera plutôt comment assurer leur fructueuse coordination." (Jean-Paul II)

 

Mesures concrètes :

 

- Moduler la rémunération en deux parts : une part fixe et une part variable en fonction des résultats financiers de l'Entreprise et à la réalisation des objectifs des collaborateurs.

 

- Développer l'actionnariat salarié et les stock options pour les salariés.

 

- Développer le salariat au mérite

 

But : associer le personnel au sucès, sur le long terme, de l'Entreprise.

 

"Mais l'homme ne vit pas seulement de pain ; il a besoin de comprendre à quoi il sert."

 

J.-M. Schmitz insiste sur l'importance de la communication, outil stratégique de management : les gens doivent pouvoir poser des questions et avoir des réponses.

 

"Lorsque, dans une Entreprise, vous avez pu libérer la parole, des trésors d'information vous remontent sur les interrogations des gens, leurs sentiments sur ce qui ne va pas, le degré de compréhension des objectifs et des enjeux de l'Entreprise, qui vous permettent de diriger plus efficacement."

 

"Il faut faire passer la collectivité d'une "logique d'obéissance" à une "logique de responsabilité".

 

"La doctrine sociale de l'Eglise (...) reconnaît la légitimité des efforts des travailleurs pour obtenir (...) une participation plus large à la vie de l'Entreprise, de manière que, tout en travaillant avec d'autres et sous la direction d'autres personnes, ils puissent, en un sens, travailler à leur compte en exerçant leur intelligence et leur liberté."

 

"Le développement intégral de la personne humaine dans le travail ne contredit pas, mais favorise plutôt une meilleure productivité et une meilleure efficacité du travail lui-même." (Jean-Paul II, Centesimus Annus)

 

"L'Entreprise ne peut être considérée seulement comme une société de Capital, elle est en même temps une société de personnes." (Centesimus Annus, § 25)

 

Le président Olivier Lecerf a mis au point une Charte des valeurs de l'Entreprise chez Lafarge.

 

"Les valeurs de Lafarge se sont forgées à partir de références chrétiennes qui se sont laïcisées. Il nous paraît important que ces valeurs soient affirmées partout dans l'Entreprise."

 

"Ces valeurs sont le respect de l'autre, l'honnêteté, le dialogue ; elles libèrent les énergies et l'efficacité de l'action, même lorsque les modèles culturels historiques ne les ont pas privilégiés."

 

"Depuis que Lafarge est là, nous travaillons beaucoup plus, mais maintenant, nous savons à quoi ça sert, et finalement nous préférons ça." (des contremaîtres de l'usine de Pékin à Bertrand Colomb)

 

Extrait d'un document interne du groupe Lafarge, destiné aux patrons d'unité :

 

- "Votre responsabilité sera de le faire sans brutalité."

- "Votre courage sera de le faire sans faiblesse."

- "Vous les managerez dans le respect des principes et de l'éthique du groupe : honnêteté et franchise dans l'information, anticipation, recherche attentive des meilleurs solutions pour les personnes concernées, accompagnement..."

-  "Vous n'hésiterz pas à faire passer les obligations morales avant l'optimisation économique."

 

"Le vrai leadership est fait de profondeur personnelle, de sens de l'humain et de modernité (Abraham Zaleznik, professeur à l'université de Harvard)

 


 


 


 



 


 


 

 



 


 


 

 


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 19 novembre 2011 6 19 /11 /Nov /2011 20:08

St-Augustin-cc012.jpg

 

Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l'expliquer à la demande, je ne le sais pas! Et pourtant - je le dis en toute confiance - je sais que si rien ne se passait il n'y aurait pas de temps passé, et si rien n'advenait, il n'y aurait pas d'avenir, et si rien n'existait, il n'y aurait pas de temps présent. Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d'être alors que le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore ? Quant au présent, s'il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l'éternité.

 
Si donc le présent, pour être du temps, ne devient tel qu'en passant au passé, quel mode d'être lui reconnaître, puisque sa raison d'être est de cesser d'être, si bien que nous pouvons dire que le temps a l'être seulement parce qu'il tend au néant. [...] Enfin, si l'avenir et le passé sont, je veux savoir où ils sont. Si je ne le puis, je sais du moins que, où qu'ils soient, ils n'y sont pas en tant que choses futures ou passées, mais sont choses présentes. Car s'ils y sont, futur il n'y est pas encore, passé il n'y est plus. Où donc qu'ils soient, quels qu'ils soient, ils n'y sont que présents. Quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n'est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d'après ces images qu'elle a fixées comme des traces dans notre esprit en passant par les sens.

 
Mon enfance par exemple, qui n'est plus, est dans un passé qui n'est plus, mais quand je me la rappelle et la raconte, c'est son image que je vois dans le présent, image présente en ma mémoire. En va-t-il de même quand on prédit l'avenir ? Les choses qui ne sont pas encore sont-elles pressenties grâce à des images présentes ? Je confesse, mon Dieu, que je ne le sais pas. Mais je sais bien en tout cas que d'ordinaire nous préméditons nos actions futures et que cette préméditation est présente, alors que l'action préméditée n'est pas encore puisqu'elle est à venir. Quand nous l'aurons entreprise, quand nous commencerons d'exécuter notre projet, alors l'action existera mais ne sera plus à venir, mais présente. [...]

 
Il est dès lors évident et clair que ni l'avenir ni le passé ne sont et qu'il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l'avenir, mais qu'il serait exact de dire : il y a trois temps, un présent au sujet du passé, un présent au sujet du présent, un présent au sujet de l'avenir. Il y a en effet dans l'âme ces trois instances, et je ne les vois pas ailleurs : un présent relatif au passé, la mémoire, un présent relatif au présent, la perception, un présent relatif à l'avenir, l'attente. Si l'on me permet ces expressions, ce sont bien trois temps que je vois et je conviens qu'il y en a trois.

 

                                       saint Augustin, Confessions, Livre XI

 

Ce passage fait suite à une méditation sur la création du monde par Dieu. Dieu n'a pas pu créer le monde à un certain moment du temps, car il est éternel et immuable. Dieu a donc crée le temps en même temps qu'il a crée le monde et il domine tous les temps, passé, présent et avenir, de toute éternité.

 

Dans ce passage, Augustin s'interroge sur la nature du temps. Chacun croit savoir ce qu'est le temps, mais quand il s'agit de le définir, les difficultés surgissent car, à proprement parler, le temps "n'est" pas. En effet, aucune des "dimensions" sous lesquelles l'expérience humaine reconnaît le temps n'existe à proprement parler : le passé n'est plus, le présent tend sans cesse à rejoindre le passé et l'avenir n'est pas encore.

 

Qu'est donc que le temps ? Nous croyons tous savoir ce qu'est le temps. Mais nous le sentons davantage que nous ne sommes capables de l'expliquer à d'autres. Le temps est la dimension essentielle de notre existence : nous vivons dans le temps, nous savons que nous sommes nés à un  moment du temps que nous appelons le passé ; nous appelons présent le moment que nous vivons actuellement et futur ce qui n'est pas encore survenu.

 

Mais dire que le temps c'est le passé, le présent et le futur, ce n'est pas vraiment répondre à la question "qu'est ce que le temps ?", répondre à la question philosophique par excellence depuis Platon "Ti estin ?", la question de l'essence. 

 

La possibilité de répondre à une question portant sur l'essence suppose que ce sur quoi porte la question ait une permanence, une stabilité. Or le temps n'a ni permanence, ni stabilité... il paraît donc impossible de le définir !

 

"Or, je le déclare hardiment..." Pourtant, cette réalité apparemment indéfinissable existe. Et elle a trois caractères : la disparition, sans laquelle il n'y aurait pas de passé, le renouvellement, sans lequel il n'y aurait pas d'avenir et le fait d'être, sans lequel il n'y aurait pas de présent.

 

Mais, si le passé est ce qui a disparu et l'avenir ce qui n'est pas encore, comment peut-on affirmer qu'ils sont ? 

 

Il en est de même du présent : le temps présent "n'est pas" non plus, il n'a aucune permanence ; chacun de mes instants présents s'abolit dans le passé. Un présent immuable, un présent qui serait toujours le présent ne serait pas le présent (et ce ne serait pas non plus un "cadeau" !). Le présent n'est donc le présent que par rapport au passé et au futur. Pour qu'il y ait temps et pour qu'il y ait le présent, il faut que "quelque chose" puisse s'abolir, persister et advenir. Le présent implique l'existence de quelque chose qui "est". Si ce qui "est" persistait, ce ne serait plus le présent, mais l'éternité (l'éternité est donc un éternel présent). Seul Dieu est éternel ou, pour le dire plus exactement, seul Dieu "est". Il a crée le temps et domine tous les temps.

 

Le temps en tant que présent, passé et avenir, abolition, persistance momentanée (l'instant) et devenir est donc défini par rapport à ce qu'il n'est pas :  l'éternité. Le temps n'est pas l'éternité ; le paradoxe de l'instant, son "mystère", c'est qu'il ne peut être que dans la mesure où il va cesser d'être, le paradoxe du présent, c'est qu'il vit de mourir, d'instants et instants.

 

Il est donc commode, mais illégitime de prétendre qu'il "est". Le présent existe dans la mesure où il tend à n'être plus. Il en est de même du passé qui fut du présent qui n'est plus et du futur qui sera, lui aussi, un présent qui s'abolira, à son tour, dans le passé.

 

Pour Augustin, la dimension essentielle du temps, celle qui permet de le "définir", c'est le présent, car seul le présent "est" ; il n'est pas absolument, mais il est relativement. ce qui "est" vraiment dans le temps, c'est le présent, mais le présent ne peut être le présent qu'en tant qu'il se dépasse vers le futur (qu'il se "transcende"), c'est-à-dire qu'il tend à s'anéantir. Le présent est donc un être qui tend sans cesse vers la néant.

 

Ce texte nous invite à réfléchir sur les catégories du langage et en particulier sur le sens du verbe "être". Définir, c'est dire ce qu'est une chose (Ti esti ?), mais l'idée d'être renvoie à une stabilité, à une immuabilité qui ne convient pas au temps.

 

Ce texte fondamental dans l'histoire de la philosophie a inspiré des penseurs aussi divers que Kant (le temps comme forme a priori de l'aperception transcendantale dans la Critique de la Raison pure) : le temps ne dérive pas de l'expérience, il est la condition préalable (a priori) de toute expérience possible, Husserl, le fondateur de la phénoménologie,  ou Heidegger dont l'oeuvre majeure, Etre et Temps (Sein und Zeit, 1932) porte précisément sur le rapport entre le "Dasein" et le Temps, la réalité humaine étant définie par son rapport "existential" au temps sous la forme du souci, de l'angoisse, de l'être pour la mort (il ne faut pas prendre le mot "angoisse" dans un sens pathologique, mais existentiel). Pour Heidegger, le "Dasein" (la conscience et l'existence humaine) n'est pas simplement "dans le temps" comme les autres "étants", ce qui le distingue fondamentalement des choses et des autres êtres vivants.

 

"Le temps a l'être seulement parce qu'il tend au néant.", écrit saint Augustin, assimilant le temps à l'homme dans sa relation à Dieu et à l'éternité. En tant que créature, l'homme, comme le temps, tend au néant ; seul Dieu subsiste éternellement. Les Confessions expriment le désir d'échapper au temps pour accéder à l'éternité en vivant en Dieu de la vie même de Dieu, expérience mystique qu'Augustin relate dans "la vision d'Ostie" dont le récit s'inspire des Ennéades de Plotin et qui lui ouvre les perspectives lumineuses de la vie éternelle, ou mieux - car une telle expérience est, par définition éphémère -  d'accepter la temporalité en essayant de vivre de telle sorte que la temporalité de la condition terrestre préfigure l'éternité de la vie divine.

 

La "définition" augustinienne du temps ne cerne pas un réalité "objective", un milieu neutre (le temps de la physique qui n'est pas le temps, mais du temps spatialisé, comme l'a montré Bergson), mais une modalité fondamentale de la réalité humaine dans son "être au monde" comme conscience transcendantale, expérience intime de la temporalité néantisante.

 



 

 


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Vendredi 18 novembre 2011 5 18 /11 /Nov /2011 22:28

colloque-bergson-fondation-simone-et-cino-del-duca-2865444.png

 

Eléments biographiques :

 

Henri Bergson nait le 18 octobre 1859 

Elève au lycée Condorcet, très doué en Sciences et en Lettres, Bergson refuse de préparer Polytechnique et entre en 1878 à l'Ecole Normale Supérieure. Il obtient l'agrégation de Philosophie en 1881 et enseigne à Angers, puis à Clermont-Ferrand.

1889 : soutenance de thèse : Les données immédiates de la conscience, mention "honorable"

1897 : Matière et Mémoire - professeur à Paris

1900 : Maître de conférences à l'E.N.S., professeur au Collège de France

1900 : Le rire

1907 : L'évolution créatrice

1919 : L'énergie spirituelle (articles et conférences)

1922 : Durée et simultanéité

1928 : Prix Nobel

1932 : Les deux sources de la morale et de la religion

1934 : La pensée et le mouvant

Bergson est attiré par le catholicisme, mais renonce à se convertir par solidarité avec les autres juifs persécutés

Il meurt le 4 janvier 1941

Sa femme, sa fille, Paul Valéry (académie française) et Edouard Le Roy, son successeur au Collège de France suivent sa dépouille.

 

Henri Bergson a fait preuve d'un très grand courage personnel et d'une impressionnante dignité en assumant ouvertement son judaïsme et en refusant les hautes protections dont il aurait pu bénéficier. On sait moins qu'il joua un rôle politique et diplomatique important pendant la première guerre mondiale : il fit partie d'une mission chargée de convaincre les Américains d'entrer en guerre aux côtés des Alliés et entre les deux guerres, auprès du président Wilson et du gouvernement américain ; il est l'un des inspirateurs de la société des nations (SDN), l'ancêtre de l'organisation des nations unies (ONU), ainsi que de l'UNESCO. Bergson pensait que l'éducation et la culture était appelées à jouer un grand rôle dans le maintien de la paix par le développement de l'intelligence, du repect de l'autre et de l'esprit critique.

 

C'est en 1881-1883, alors qu'il est professeur à Angers que Bergson devient bergsonien. Séduit par l'évolutionnisme mécaniste de Spencer, il songe à rédiger une thèse d'épistémologie et médite sur les notions fondamentales de la science moderne. Influencé par la théorie de l'évolution, il réfléchit sur la notion de temps et fait une découverte capitale : ce que la science appelle "temps" n'est pas réellement le temps, la durée concrète et vivante : on pourrait imaginer une accélération du cours du temps et un vieillissement plus rapide, sans que la science ait à modifier aucune de ses lois. La science nie la durée sans s'en apercevoir ; quand le savant prétend mesurer le temps, c'est l'espace qu'il mesure (l'espace parcouru par un mobile en mouvement supposé uniforme) ; une heure comporte 6 fois 10 minutes : temps homogène, calqué sur l'espace, différent de la durée psychologique, telle que ma conscience l'éprouve. Une heure ne "passe" pas de la même manière selon que je m'ennuie ou que je me passionne.

 

La durée intérieure n'est ni homogène, ni mesurable, ni accessible aux prises de la science.

 

Espace et durée :

 

Les sciences de la matière sont des sciences de l'espace, l'intelligence excelle à connaître l'espace car elle s'est d'abord exercée sur le monde extérieur, sur la nature, mais elle ne comprend pas la vie. L'homme a été pressé par les exigences de l'action (homo faber) ; dans ce long commerce avec la matière, l'intelligence a pris des habitudes bien enracinées : celle d'expliquer en divisant, en analysant, en mesurant. La mesure est liée à l'analyse de l'espace : mesurer, c'est reporter une unité de longueur sur une longueur donnée, c'est l'acte essentiel des sciences de la matière. Bergson ne critique pas la science, mais le scientisme, la tendance à hypostasier la science, à en faire un absolu, la mesure de la vérité, à vouloir tout expliquer par la science ; la science atteint en effet la vérité, mais uniquement dans son domaine, le domaine spatial. 

 

Façonnée par l'action sur le monde extérieur, l'intelligence a tendance à ignorer la durée, la vie, elle ne peut comprendre le mouvant indivisible de toute vie, notamment de la vie intérieure concrète, fluide et continue. Pour connaître le mouvant, la vie, la durée, il faut faire appel à l'intuition (autre concept clé chez Bergson), "sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec lui, avec ce qu'il a d'unique, d'inexprimable."

 

L'évolution créatrice :


a) La plupart des évolutionnistes nient toute création ; ils déduisent les formes les plus complexes de la vie à partir des formes élémentaires, ils déduisent la vie de la matière. Selon Darwin, le milieu sélectionne mécaniquement les êtres vivants, seuls les mieux adaptés survivent ; l'oeil se réduit à des éléments optiques et nerveux. Pour Bergson, l'évolution ne trace pas une voie tracée d'avance.

 

b) Pour Bergson, l'évolution n'a lieu que parce que "l'élan vital" (ou l'élan créateur) fait sugir des formes vivantes de plus en plus complexes, des nouveautés imprévisibles qui sont autant de solutions originales à un problème posé par les nécessités vitales. L'évolution créatrice s'oppose donc à l'évolutionnisme matérialiste. L'esprit est de la matière évoluée, complexifiée, la matière a l'esprit comme origine lointaine. L'étendue matérielle est la retombée de l'élan vital, l'extension une tension qui s'est détendue, une durée morte, une durée dont l'élan s'est figé. La matière est un produit dévitalisé de l'élan vital, de l'esprit éteint.

 

c) L'intelligence n'est pas un perfectionnement de l'instint, l'intelligence et l'instinct sont deux solutions différentes, aussi élégantes l'une que l'autre, au problème de l'adaptation biologique. 

 

instinct : l'élan vital donne à l'animal des instruments tout faits et l'aptitude innée à s'en servir.

intelligence : il donne à l'animal humain les moyens de fabriquer des outils.

 

L'intelligence suppose la conscience, le choix, la liberté, mais l'aptitude à utiliser les choses, la technique n'est pas une connaissance profonde et intime. La science demande : "Comment ça marche ?" et non "Que signifie cela, qu'est que cela véritablement ?"

 

L'intuition rassemble la sympathie divinatrice de l'instinct et la clairvoyance de l'intelligence. Dans l'intuition, L'élan vital se réfléchit lui-même comme dans un miroir.

 

Extrait de L'évolution créatrice :

 

"Je constate d'abord que je passe d'état en état. J'ai chaud ou j'ai froid, je suis gai ou je suis triste, je travaille ou je ne fais rien, je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord.

 

Je parle, en effet, de chacun de mes états comme s'il faisait bloc. Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de résider dans le passage d'un état à l'état suivant ; de chaque état pris à part, j'aime à croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se produit. Pourtant un léger effort d'attention me révélerait qu'il n'y a pas d'affection, pas de volition qui ne se modifie à tout moment ; si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait de couler. Prenons le plus stable des états internes, la perception visuelle d'un objet extérieur immobile. L'objet a beau rester le même, j'ai beau le regarder du même côté, sous le même angle, au  même jour : la vision que j'en ai n'en diffère pas moins de celle que je viens d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant. Ma mémoire est là, qui pousse quelque chose de ce passé dans ce présent. Mon état d'âme, en avançant sur la route du temps, s'enfle continuellement de la durée qu'il ramasse ; il fait, pour ainsi dire boule de neige avec lui-même." (Henri Bergson, L'Evolution créatrice)

 

Commentaire et intérêt philosophique du texte :

 

L'erreur de la pensée classique, selon Bergson, réside dans le fait d'avoir divisé le changement, le mouvement, ce qui n'est possible que si, sous le changement, on suppose une texture, un tissu toujours identique ; c'est ce que met en relief Descartes dans la Méditation II (le morceau de cire) et Kant dans La Critique de la Raison pure, (Analytique des principes, deuxième analogie) : on ne peut comprendre le changement, selon Kant, qu'en le réduisant à la relation a priori de causalité. Or la catégorie de la causalité suppose encore celle de substance. La pensée classique, donc, fait du changement le changement de quelque chose qui demeure. Or, selon Bergson, ce faisant, on se trompe. En effet, il n'y a pas de moments, "d'états", c'est artificiellement qu'on les distingue. Le changement, en réalité, est continu, perpétuel.

 

"Je constate d'abord que je passe d'état en état" : Bergson part d'une opinion courante qui n'a pas encore été soumise à la réflexion et à la critique philosophique. Si je prête une attention superficielle à ma vie intérieure, je constate que je passe par une série d'états différenciés. Bergson en donne trois exemples : le passage d'une sensation de chaleur à une sensation de froid, le passage d'un sentiment à un autre : la joie, puis la tristesse, le passage de l'activité à l'inertie. C'est ce passage d'un état à un autre que l'opinion définit comme "changement".

 

"Mais ce n'est pas assez dire..." : Or, en définissant ainsi le changement, objecte Bergson, nous nous trompons ; nous concevons en fait le changement comme le passage d'un état à un autre, d'une essence stable à une autre essence stable. Comme si nous étions tout entiers perception de chaleur, puis perception de froid, sentiment de gaité, puis de tristesse, tout entiers "travailleurs", puis "inactifs".

 

"Pourtant un léger effort d'attention me révélerait..." Mais pour peu que nous prêtions attention à ce qui se produit en nous, nous comprendrions que notre vie psychique est tout entière dans ses modifications, elle est fluence de part en part. Cet effort d'attention, ce n'est pas à l'esprit d'analyse qu'il faut le demander, car l'intelligence analytique, au moyen des concepts, divise le donné en états distincts, mais à l'intuition. En effet, seule l'intuition, qui est la véritable attention à ce qui se passe réellement en nous, peut nous faire connaître la vraie nature du temps qui est durée pure.

 

Tout se modifie en nous, à tous moments, aussi bien ce qui tient à notre affectivité (émotions, sentiments, plaisir, douleur...) que ce qui tient à un acte de l'esprit qui doit aboutir à l'exécution d'une action (la volition).

 

On pourrait croire qu'il y a davantage de stabilité dans un acte de volonté que dans un état affectif parce que lorsque nous exerçons notre volonté, nous nous sentons tout entiers tendus vers un but unique, mais il n'en est rien.

 

Le changement ne peut se comprendre qu'à partir du changement et non à partir de la stabilité, car si nous admettons qu'il y a des états stables, nous arrêtons le temps réel, le temps vécu, la durée qui ne cesse de couler et nous nous interdisons de la comprendre. La continuité n'est pas divisible. 

 

"Prenons le plus stable des états internes..." : l'exemple le plus défavorable sera le plus apte à conforter la thèse, s'il s'avère qu'il l'illustre encore. La perception d'un objet immobile paraît beaucoup plus stable qu'une sensation, un sentiment ou une volition, parce que rien ne nous semble plus stable qu'un objet. Or, même si l'on admet que l'objet ne change pas et même si je m'oblige à le regarder fixement, ma vision de cet objet n'est jamais la même. La vision que j'ai actuellement de cet objet a vieilli d'un instant. Elle a donc changé, au moins sous le rapport du temps.

 

"Ma mémoire est là..." : La fin du texte fait intervenir la notion de mémoire, notion centrale dans la psychologie bergsonienne (Matière et Mémoire). C'est la mémoire qui unifie mes états de conscience et me permet de ressentir cet instant comme présent par rapport à un instant révolu. Il s'agit, en l'occurence, non pas de la mémoire habitude que j'exerce quand je récite une leçon que j'ai apprise par coeur, mais de la mémoire pure, où le souvenir est représentation pure. 

 

Le passé  est conservé dans sa totalité et vient sans cesse "pousser" l'instant présent. Le texte se clôt sur une comparaison : ce processus est à l'image d'une boule de neige qui, tout d'abord de petite taille, se grossit continuellement en roulant sur une pente. Ainsi en est-il de notre vie intérieure ; mon état d'âme actuel est nourri du souvenir d'un état antérieur, comme le suivant le sera de mon état actuel et de tous mes états antérieurs. Tout change sans cesse, rien ne se répète, mais rien n'est vraiment détruit, oublié.

 

Faire du changement une série d'états juxtaposés, c'est dénaturer le temps en l'assimilant à l'espace. Le temps, la durée, procèdent de l'instinct vital qui n'existe que comme continu que dans la mesure où il change constamment.

 

Chaque moment n'existe pour ma conscience que dans sa propre différence avec un autre moment ; c'est donc la différence et l'hétérogénéité des "moments" qui fonde la continuité de la durée. On ne peut rien comprendre à partir de l'immuable ; coïncider avec la durée vécue, c'est s'éveiller à une certaine manière de philosopher : "La pensée du mouvement met la pensée en mouvement."

 


 


 

 


 


 


Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 15:21

ces-miracles-qui-nous-derangent.jpg

 

 

Alphonse Maillot, Ces miracles qui nous dérangent, pour ne pas se tromper de signe, aux éditions du Moulin

 

Docteur en théologie de l'université de Strasbourg, pasteur de paroisse, Alphonse Maillot fut un infatigable lecteur de la Bible. Formateur biblique de l'Eglise réformée de France, il contribua, par ses conférences et séminaires autant que par ses ouvrages, à faire redécouvrir l'esprit des Evangiles.

 

Ce livre, Ces miracles qui nous dérangent, n'a rien perdu de son actualité.

 

Les miracles de Jésus nous gênent souvent. Il constituent des obstacles, des pierres d'achoppement, voire des scandales pour l'homme moderne qui a de la peine à "avaler" ces histoires aussi peu scientifiques que rationnelles.

 

"Les prédicateurs "orthodoxes" sentent que ces histoires peuvent paraître anachroniques, ils insistent sur la puissance et la miséricorde du Christ, mais ils ne répondent pas à la question : "Pourquoi Jésus n'a-t-il pas guéri tous les malades ?"

 

Les prédicateurs "à la page" traitent ces récits de miracles de manière symbolique. Ils en tirent certains messages, mais ceux-ci n'ont pas besoin de la réalité du miracle pour être vrais. La prédication serait la même sans le miracle.

 

Les prédications sur les miracles de Jésus sont désormais relativement rares, sauf dans certains milieux charismatiques où on essaye de les reproduire.

 

Pour l'auteur, cependant, il n'y a pas de textes plus modernes et plus urgents à expliquer que les récits des miracles dans les Evangiles.

 

Les récits des miracles tiennent une place importante dans les Evangiles, par exemple dans l'Evangile de Marc et, si l'on les enlève, il ne reste plus grand chose. Voilà, pour l'auteur, une première raison de parler de miracles. En voici une seconde :

 

"En oubliant les miracles, nous prêchons un Jésus tronqué, et quand nous les réduisons à de purs actes symboliques, nous faisons de Jésus un mythe, nous réduisons l'incarnation à un discours."

 

Alphonse Maillot montre que dans bien des cas le miracle est nécessaire pour authentifier le message. Cette authentification a rendu le message insupportable parce qu'imparable. Ce qui n'était qu'une parole parmi d'autres est devenu la Parole avec un P majuscule. Il ne faut pas oublier que ce sont ses miracles qui ont mené Jésus à la croix.

 

Alphonse Maillot ne nie pas que les miracles ne soient pas possibles aujourd'hui ; il croit, en particulier, pour en avoir fait l'expérience, à une efficacité de la prière, mais il dit redouter ces communautés où il n'y a plus QUE des miracles, où tout est décentré vers le spectaculaire et où Jésus devient une caricature.

 

Il raconte à ce sujet une petite anecdote : il a vu, un jour, un guide qui photographiait le panneau indicateur : "Ici Issoire, église romane du XIIème-XIIIème siècle", au lieu de photographier l'église elle-même et il a été pris d'un fou rire irrésistible. Sans doute ce guide mettait-il de l'ordre dans ses futures photographies, comme on met un marque page dans un livre.

 

Mais il ne faut pas prendre le panneau pour l'église romane, le signifié pour le signifiant, le signe pour ce qu'il désigne.

 

Nous ne voyons QUE le miracle. Nous nous obnubilons sur le miracle.

 

On se dit :  "Ah ! Ce Jésus, qu'il était fort, qu'il était puissant ! Ce n'est pas moi qui pourrais faire de telles choses !" ... Alors que les miracles sont là, selon l'auteur, pour nous montrer que nous pouvons refaire, à notre manière, ce que Jésus a fait. Mais nous voulons rester spectateurs, au lieu de devenir acteurs du Royaume, nous voulons applaudir un homme, au lieu de devenir ses disciples.

 

Il n'y a pas beaucoup de miracles dans l'Ancien Testament. Le mot hébreu pour miracle est le mot "ôth" qui signifie "signe". Les astres, signaux pour régler le calendrier (Genèse, I,14), l'arc-en-ciel, le Déluge, la circoncision, le sang de l'agneau pascal, le don et le respect du Shabbat, la marque sur le font de Caïn sont des "ôths", des signes. On voit bien qu'il ne s'agit pas de phénomènes stupéfiants, extraordinaires, mais de signaux de bonté et de fidèlité, de signes de reconnaissance entre Dieu et les hommes.

 

"Le miracle est finalement que Dieu consente à marcher réellement avec les hommes."

 

"L'Ancien Testament n'est pas construit sur des miracles accumulés et successifs. Le psaume XIX s'évertue à montrer que la seule parole claire de Dieu à l'homme est à rechercher dans la Torah, dans les Ecritures, "Israël n'a pas besoin de miracles."

 

Mais si nous lisons les Evangiles synoptiques, nous trouvons le récit d'une trentaine de miracles, ce qui est à la fois beaucoup et peu en trois ans de vie publique (un par mois !)... "Il fit beaucoup de miracles.", écrit Matthieu, sans préciser. Jésus a donc fait des miracles, beaucoup de miracles, et peut-être plus de trente miracles, mais il n'a pas fait de miracles "à la chaîne". Il n'a pas guéri TOUS les malades.

 

Si nous lisons attentivement le récit de la Tentation au désert, nous nous rendons compte que le diable demande à Jésus de faire des miracles : transformer les pierres en pain, donner du pain à tous, résoudre définitivement les problèmes économiques, se donner en spectacle, obtenir, en se prosternant devant "le prince de ce monde" le pouvoir, la puissance, la possession. Or Jésus refuse ce monde paradisiaque dont beaucoup rêvent encore, comme il refusera de descendre de la croix : "Si tu es vraiment le fils de Dieu, descends de la croix pour que nous croyions en toi !"

 

Il y a une relecture par Jésus des miracles (signes) de l'Ancien Testament : Elie et la veuve de Sarepta (Luc), Elysée et le général syrien Naamân, la manne, Jonas et la conversion des Ninivites. Jésus veut nous dire que le miracle, c'est le fait que la Parole de Dieu va être reçue par ceux à qui elle ne semblait pas être destinée.

 

 

 

 

 

 

Par Robin Guilloux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

  • : Le blog de Robin Guilloux
  • Le blog de Robin Guilloux
  • : culture Culture
  • : Ce blog a pour ambition de faire connaître et apprécier la région Centre et en particulier la ville de Bourges. Je souhaite y faire partager mes goûts pour la poésie, la littérature, la peinture, le cinéma... J'y aborde également des questions qui me tiennent à cœur, souvent liées à l'actualité, en particulier le système scolaire (je suis enseignant), mais aussi la politique au sens large du terme et les problèmes de société.
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés