Jean-Paul Brighelli souligne sur son blog Bonnet d'âne la nature fantasmatique du capitalisme financier, faisantnotamment allusion à Sade et au fantasme de jouissance et de toute puissance, "le jouir à mort" dans lequel Lacan voit l'ubris fondamentale : le refus du
manque.
La crise de 1929 était une crise de la surproduction, une asymétrie entre l'offre et la demande (surproduction) qui entraîna un effondrement des prix et une
inflation galopante (production de liquidités fictives). Elle était, comme on le sait, due, à l'origine, à une surproduction agricole et touchait (en partie) aux besoins fondamentaux,
contrairement à la crise actuelle, sauf si nous allons, comme on peut le craindre, vers une "stagflation".
Le paradoxe de la crise actuelle réside dans la rencontre des deux aspects : l'impératif du jouir à mort et l'impossibilité de jouir.
Les chercheurs de l'école de Palo Alto parlent d'injonction paradoxale", du genre : "Ne m'obéis pas !" ou "Fais ce que TU veux" !", génératrice, selon eux, de
schizophrénie : je ne peux pas obéir à l'ordre de désobéir.
L'injonction paradoxale du capitalisme financier porte sur la limite ontologique telle que définie par Lacan et démontrée par l'absurde par Sade. On peut manquer de
tout, sauf du manque (et "posséder la "joie parfaite") et on peut ne manquer de rien, sauf du manque et souffrir le martyre. C'est la limite ontologique du désir, sa différence avec le
besoin.
Le deuxième aspect est la limite existentielle, dueaux circonstances, du genre "Tu as oublié d'acheter du beurre !" - et là,
nous savons à peu près faire (satisfaire des besoins).
Le paradoxe risible, au fond, quand on y pense (encore Sade !), c'est que la société de consommation et les gens du château des fantasmes du "jouir à mort"
continuent à nous enjoindre de ne pas nous soucier du désir, qu'il savent y faire.
Or, depuis la crise de 2008, engendrée par l'impératif économico-financier du "jouir à mort" : inciter les pauvres à acheter des maisons de riches à crédit et
à consommer à crédit... se réassurer pour garantir les crédits que les pauvres ne pourront pas rembourser, mettre les pauvres à la rue quand ils ne peuvent plus rembourser les mensualités de leur
crédit (c'est-à-dire transformer la pauvreté en misère)... il n'y a pas pénurie de parfum, ni encore pénurie de beurre, mais on commence à regarder à deux fois le prix du beurre avant de sortir
son porte-monnaie, y compris les trentenaires, pourtant dûment formatés.
A l'exception des gens du château des fantasmes qui organisent les séances de jouissance collectives, tortures comprises, chères au divin marquis - et à
commencer par les Grecs qui, pour leur malheur ont intégré la "maison commune", nous sommes tous plus ou moins dans la même situation que les pauvres qui ont acheté des maisons de riches et
n'arrivent pas à les rembourser.
Fred Uhlman, L'ami retrouvé, 1971, traduit de l'anglais par Léo Lack, titre original : Reunion, introduction d'Arthur Koestler, NRF
Gallimard, paru également en folio.
L'ami retrouvé raconte l'amitié impossible entre le narrateur Hans Schwarz, fils d'un médecin juif, et un jeune aristocrate, Conrad von Hohenfels, pendant la montée
du nazisme. La mère de Conrad déteste les juifs, et son père n'y fait guère attention. Les parents de Hans, qui soupçonnent les vexations que subit le jeune homme au lycée, décident de l'envoyer
en Amérique, chez son oncle, où il fera des études de droit à l'université de Harvard dans le Massachusetts et où il deviendra avocat. Il essaiera d'oublier l'enfer de son passé, qui se
rappellera à lui de façon tragique.
Après ses études, Hans reçoit une lettre ; celle-ci provient du Karl Alexander Gymnasium, son ancien lycée, accompagnée d'un fascicule contenant une liste de
noms dans lequel il retrouve tous les noms des anciens élèves, morts pendant la guerre. Il reconnaît les noms d'anciens élèves de sa classe mais il ne veut pas regarder à la lettre H par crainte
de voir le nom de son ami Conrad. Juste avant de jeter le fascicule, il se décide à regarder les H et découvre le nom de son ami et c'est à ce moment que l'on comprend le vrai sens de l'amitié.
En effet, il découvre que son ami Conrad a été exécuté en raison de sa participation à la tentative d'assassinat contre Hitler.
Le livre est précédé d'une préface d'Arthur Koestler qui, qualifiant le livre de « chef-d'œuvre mineur » et de « roman en miniature », le situe
entre le roman et la nouvelle.
Fred Uhlman, né le 19 janvier 1901 à Stuttgart (Allemagne), mort à Londres en 1985, est un écrivain et un peintre britannique d'origine allemande.
Dans sa jeunesse, il fréquenta le lycée Eberhard Ludwig de Stuttgart. Ses matières préférées étaient le français, l’allemand, l’histoire et les mathématiques. Il
débuta des études de droit en 1927 à l’université de Tübingen, puis à Fribourg et Munich ; il devint avocat.
Il ne put maintenir son cabinet dans l’Archivstrasse à Stuttgart en raison de ses activités au SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), et quitta son pays pour
Paris le 24 mars 1933, échappant ainsi au sort qui attendait de nombreux juifs. À Paris, il se livra à des occupations diverses : création d’un cinéma pour enfants, journalisme, vente de
tableaux, commerce de poissons tropicaux. C’est là aussi qu’il débuta une carrière de peintre.
En mars 1936, son séjour à Tossa del Mar en Espagne coïncida avec le début de la guerre civile mais il eut le temps d’y rencontrer sa future épouse, Diana, fille de
Sir Henry Page Croft, membre du parlement britannique. Il fut alors obligé de quitter l’Espagne pour le Royaume-Uni en 1938, pays dont il ne connaissait ni la langue, ni les coutumes.
Là-bas, il installa le Comité des Artistes refugies, un centre anti-nazi pour les réfugiés et les combattants d’Espagne, mais quelques mois plus tard, alors que sa
femme attendait son premier enfant, considéré comme suspect, étant d'origine alemande, il fut fait prisonnier à l’île de Man par les Britanniques en juin 1940. Il fut enfermé au camp
d’Hutchinson, où les internés passaient leur temps à peindre ou à écouter des conférences. Il put continuer à exercer son ancienne passion, la peinture. Fred Uhlman témoigne :
Libéré, Fred Uhlman deviendra un Britannique accompli et un peintre célèbre. Il meurt à Londres en 1985. (d'après Wikipedia)
I/ Questions sur le roman :
1) Qui est le narrateur ?
2) Est-ce un récit totalement autobiographique ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur la biographie de l'auteur. Quels sont les points communs entre le
narrateur et l'auteur ?
3) "Il entra dans ma vie en février 1932 pour n'en jamais sortir" : à l'aide de votre manuel d'Histoire, explicitez le contexte historique de la première phrase de
ce récit.
4) Quel âge a le narrateur au moment où débute l'histoire ? Quel âge a le narrateur au moment où il la raconte ?
5) Relevez, dans la première page une anticipation.
6) Le "nouveau venu" : en quoi est-il différent des autres élèves ?
7) Précisez la composition et les centres d'intérêt des deux "coteries" de la classe. Pour quelles raisons respectives leurs membres cherchent-ils à attirer Conrad
von Hohenfels ?
8) Chap. III : quelle idée le narrateur se fait-il de l'amitié ?
9) Chap. IV : qu'est-ce qui attire le plus le narrateur chez Conrad von Hohenfels ? Qui est la duchesse de Guermantes ?
10) Au moyen de quels "stratagèmes" le narrateur essaye-t-il d'attirer l' attention de Conrad von Hohenfels ?
11) Chap. V : "Trois jours plus tard, le 15 mars - je n'oublierai jamais cette date -, je rentrais de l'école par une douce et fraîche soirée de printemps..." Le
narrateur s'attendait-il à la réaction de Conrad ? Par quoi le narrateur est-il surpris ?
12) Comment sa joie se manifeste-t-elle ?
13) Cette joie est-elle complète ? Pourquoi ?
14) Chapitre VI : mettez en évidence la dimension poétique de l'amitié entre le narrateur et Conrad. Cherchez des renseignements sur Friedrich Hölderlin.
15) Chapitre VII : les rumeurs de l'Histoire... Conrad et le narrateur s'intéressent-ils à la politique ? Qu'est-ce qui les intéresse le plus ?
16) Le narrateur et Conrad réagissent-ils de la même manière face à la question du mal ?
17) De quoi le narrateur prend-il conscience en lisant des ouvrages d'astronomie ?
18) De quoi les deux garçons discutent-ils ?
19) Quels sont leurs centres d'intérêt communs ?
20) Quelle idée se font-ils des "filles" ?
21) Dans quelle région d'Allemagne le narrateur habite-t-il ? Comment se traduit la fierté que le narrateur éprouve envers cette région (son histoire, sa culture,
ses paysages...)
22) Le narrateur se sent-il plus juif que souabe ou allemand ?
23) Que pense-t-il du "sionisme", de l'antisémitisme, de "l'assimilation" ? En quoi partage-t-il les idées de son père ?
24) Que pense le père du narrateur du nazisme ? Pourquoi se sent-il en sécurité ?
25) Pourquoi le narrateur rechigne-t-il à présenter tout de suite Conrad à ses parents ?
26) Comment les parents du narrateur réagissent-ils à la première visite de Conrad ? Pourquoi le père du narrateur se met-il au garde-à-vous ? Pourquoi le narrateur
a-t-il honte de son père ? Comment les parents du narrateur réagissent-ils par la suite ?
27) Que symbolisent pour le narrateur les deux griffons qui "gardent" l'entrée de la demeure des Hohenfels ?
28) Chap. XV : "Tous deux savions que les choses ne seraient jamais plus comme avant et que c'était la fin de notre amitié et de notre enfance." Que s'est-il passé
?
29) Chap. XVI : "Et la fin de fut pas longue à venir. La tempête, qui avait commencé à souffler de l'est, atteignit la Souabe. Sa violence s'accrut jusqu'à la force
d'une tornade et ne s'apaisa que douze années plus tard lorsque Stuttgart fut aux trois quart détruit. Ulm, la ville médiévale, un amas de décombres et Heilbronn une ruine où douze mille
personnes avaient péri." Comment s'appelle cette figure de style ? De quelle "tempête" s'agit-il ?
30) En quoi consistait l'enseignement dispensé au Karl Alexander Gymnasium ?
31) En quoi consiste l'enseignement dispensé par le nouveau professeur ?
32) Les élèves sont-ils tous d'accord, au début, avec Herr Pompetzki ?
33) Montrez que son arrivée dans l'établissement inaugure une ère nouvelle.
34) Montrez que la lettre de Conrad au narrateur exilé en Amérique, traduit la folie qui s'est emparé de l'Allemagne.
35) Chap. XVIII : Comment les parents du narrateur meurent-ils ? Pourquoi envoient-ils leur fils aux Etats-Unis ? Pourquoi se refusent-ils à quitter l'Allemagne
?
36) Pourquoi le narrateur hésite-t-il à prendre connaissance du sort de Conrad von Hohenfels ?
37) "Von Hohenfels, Conrad, impliqué dans le complot contre Hitler. Exécuté."
Quelles réflexions suscite la dernière phrase du roman ? Quel lien peut-on établir entre la dernière phrase du roman et le titre français du récit : "L'ami
retrouvé" ?
II/ Expliquez et commentez cette appréciation d'Arthur Koestler sur L'Ami retrouvé :
"Lorsque je lus pour la première fois L'ami retrouvé de Fred Uhlman, j'écrivis à l'auteur que je considérais cette oeuvre comme un chef d'oeuvre mineur, qualficatif
qui exige peut-être une brève explication. Il avait trait à la petite dimension du livre et à l'impression qu'en dépit de ce qu'il avait pouir thème la plus affreuse tragédie de l'Histoire
humaine, il était écrit dans un ton mineur plein de nostalgie...
De par son format, L'ami retrouvé n'est ni un roman ni une nouvelle, mais un récit. Le volume et la qualité panoramique (expliquez cette expression) lui font
défaut, mais ce n'est pas non plus une nouvelle parce que celle-ci traite généralement d'un épisode, d'un fragment de vie, alors que le récit aspire à être quelque chose de plus complet : un
roman en miniature. Fred Uhlman y réussit admirablement, peut-être parce que les peintres savent comment adapter la composition à la dimension de la toile."
III/ Eléments de réponse :
L'ami retrouvé n'est pas une véritable autobiographie, le roman ne raconte pas exactement la vie de l'auteur, Fred Ulhman ; il s'agit d'une autobiographie
romancée: certains éléments sont réels (la montée du nazisme, la persécution contre les Juifs... ). L'auteur s'est servi d'éléments de son histoire
personnelle et en a inventé d'autres : l'amitié entre Hans Schwartz et Conrad von Hohenfels.
1932 est une date fatidique qui scelle le destin de l'Allemagne pendant près de quinze ans ; cette date correspond à l'année qui précède l'accession d'Adolf Hitler
au pouvoir.
Quand débute cette histoire, le narrateur, Hans Schwartz a 16 ans ; il vit à Stuttgart, en Allemagne. Au moment où il la raconte, il a plus d'une quarantaine
d'années et il vit aux Etats-Unis.
"Plus d'un quart de siècle a passé depuis lors, plus de neuf mille journées fastidieuses et décousues, que le sentiment de l'effort ou du travail sans espérance
contribuait à rendre vides, des années et des jours, nombre d'entre eux aussi morts que les feuilles déssechées d'un arbre mort." (p. 13 dans l'édition NRF Gallimard) :
il s'agit d'une anticipation et d'une ellipse narrative : le narrateur évoque en très peu de lignes un grand nombre d'années, la durée du récit est beaucoup plus
courte que la durée de l'histoire.
Le nouveau venu est différent des autres élèves par sa réserve, son élégance...
Il produit un effet considérable, aussi bien sur les professeurs que sur ses condisciples ; il est vu à travers le regard du narrateur.
Les deux "coteries" sont, d'une part les élèves qui appartiennent à la noblesse, d'autre part ceux qui se piquent de s'intéresser à l'art, au théâtre, à l'opéra, à
la culture.
Chaque coterie espère attirer Conrad, la première parce qu'il appartient à l'une des plus illustres familles allemandes, la seconde parce qu'elle pressent que
Conrad est cultivé, mais aussi par snobisme. Mais Conrad garde toute sa réserve et se prête sans se donner. Il ne fera partie d'aucune des deux coteries.
Le narrateur se fait une idée noble et héroïque de l'amitié. Il puise ses modèles dans l'antiquité grecque où l'amitié était une valeur fondamentale (l'amitié
d'Achille et de Patrocle dans l'Iliade, la phalange thébaine)
C'est le patronyme de Conrad von Hohenfels qui attire d'abord le narrateur, le fait qu'il appartient à l'une des plus grandes, des plus anciennes et des plus
illustres familles allemandes. La duchesse de Guermantes est un personnage de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Comme Marcel Proust, le narrateur éprouve une fascination pour
les membres de l'aristocratie et pour leurs noms de famille. Il pense que les aristocrates sont d'une espèce supérieure, qu'ils sont essentiellement différents des autres êtres humains, comme ils
cherchent d'ailleurs à le faire croire. Il s'agit d'une illusion (le snobisme) que Marcel Proust, qui était, comme le narrateur, d'origine juive et fils de médecin, mettra des années à surmonter,
mais qui inspirera une partie de son oeuvre.
Le narrateur emploie trois stratagèmes successifs pour attirer l'attention de Conrad : il essaye de briller dans les matières littéraires, puis en gymnastique, puis
il apporte au lycée sa collection de monnaies antiques et fait mine de l'examiner au moment où Conrad passe à côté de lui.
Le narrateur ne s'attendait pas à la réaction de Conrad, il voyait en lui un être "autosuffisant", inaccessible ; il est surpris par le fait que Conrad recherche,
lui aussi, l'amitié - et donc qu'il en a besoin, qu'il manque de quelque chose, et qu'il est aussi timide que lui : "Quand je l'eus presque rattrapé, il se retourna et me sourit. Puis
d'un geste étrangement gauche et encore indécis, il serra ma main tremblante. C'est toi, Hans ! dit-il, et, tout à coup, je me rendis compte, à ma joie, à mon soulagement et à ma
stupéfaction, qu'il était aussi timide que moi et, autant que moi, avait besoin d'un ami..."
La joie du narrateur se manifeste de façon spontanée, naïve : "Je riais, je parlais tout seul, j'avais envie de crier, de chanter, et je trouvais très difficile de
ne pas dire à mes parents combien j'étais heureux, que toute ma vie avait changé et que je n'étais plus un mendiant, mais riche comme Crésus." (p. 36-37)
Sa joie n'est pas parfaite car il ne peut s'empêcher de se poser des questions : il se demande si Conrad ne l'aura pas déjà oublié dès le lendemain, s'il n'a pas
trop visiblement montré son désir d'avoir un ami et si les parents de Conrad ne lui auront pas conseillé de ne pas se lier d'amitié avec un juif. (p. 38)
Le chapitre VI est sans doute le plus beau du livre ; il comporte de magnifiques évocations de paysages : "Le samedi, Conrad et moi prenions un train omnibus
pour aller passer la nuit dans l'une de ces nombreuses et vieilles auberges aux lourdes boiseries, où l'on pouvait trouver à bon marché une chambre propre, une chère excellente et du vin de la
région. Nous allions parfois dans la Forêt-Noire, où les sombres bois, qui exhalaient l'odeur des champignons et les larmes des lantisques, étaient émaillés de ruisseaux à truites sur les rives
desquels se dressaient des scieries. Il nous arrivait aussi de gagner les sommets montagneux et, dans les bleuâtres lointains, nous pouvions voir la vallée du Rhin au cours rapide, les Vosges
bleu lavande et la flèche de la cathédrale de Strasbourg..."
L'amitié entre Conrad et Hans est placée sous le patronnage de Friedrich Hölderlin qui y naquit et y mourut. Hölderlin est un grand poète allemand, contemporain de
Goethe et de Schiller, il fut l'ami de Hegel et de Schelling. Les thèmes de son oeuvres sont la nostalgie de la belle harmonie du monde grec, l'amitié, la réconciliation du paganisme et du
christianisme, de la nature et de l'esprit, l'errance, l'aspiration à la patrie spirituelle...
Chapitre VII : les deux amis ne se préoccupent pas de politique ; les rumeurs de ce qui se passe à Berlin, très loin vers le nord ne les touchent pas. Cette absence
de préoccupation est préoccupante ; ils vivent loin de Berlin et leur programme d'Histoire n'évoque pas l'Histoire moderne ; il s'arrête bien avant Napoléon et porte principalement sur la Grèce
et sur Rome.
Ils n'ont pas les clés pour comprendre les événements. Conrad a le courage de se démarquer de sa famille et de son éducation en fréquentant un garçon juif, mais il
est profondément imprégné, à son insu, des préjugés familiaux. Il deviendra une proie facile à séduire pour la propagande hitlérienne. Quant à Hans, en tant que victime des persécutions
antisémites, il ne peut évidemment adhérer à l'idéologie nationale-socialiste, mais il se montre assez naïf ; il a tendance à penser, comme son père, qu'il s'agit d'une maladie passagère, d'un
simple accès de fièvre.
La question du mal est au coeur du roman, comme elle est aussi au coeur des relations entre Conrad et Hans, parce qu'elle détermine ce que Conrad, se servant d'un
terme philosophique à la mode dans les années 30, appelle leur "Weltauschuung" (vision du monde). Le conflit éclate à l'occasion d'un événement concret, la mort d'un enfant dans un
incendie. Hans est révolté et ne parvient pas à concilier cette mort absurde avec l'existence d'un Dieu bon ; il pose l'éternelle question que Job posait à Dieu : Pourquoi ? Conrad n'a pas d'idée
déterminée sur la question et va voir le pasteur pour lui demander son avis. Ce dernier lui donne des explications dont il n'arrive pas à se souvenir, mais qui le rassurent. L'auteur souligne ici
les limites de l'obéissance ; Conrad se comportera de la même manière en politique, comptant sur Adolf Hitler et sur le Parti nazi pour résoudre les problèmes de l'Allemagne.
Le narrateur s'intéresse à l'astronomie et s'interroge sur la place de l'homme dans l'univers. La conscience de l'absurdité du mal et l'interrogation sur le "sens
de la vie" sont familiers à la conscience juive. Conrad partage les préoccupations du narrateur et accepte, dans une certaine mesure, ses remises en question, mais c'est finalement le conformisme
qui l'emporte.
Le narrateur habite la Souabe, une région au sud de l'Allemagne, limitrophe de la Bavière.Les Souabes doivent leur nom au
peuple germanique des Suèves. Le souabe est parlé dans le Württemberg, dont la capitale est Stuttgart (en souabe : Schtuagerd) et dans le Schwaben (Souabe), département occidental de l’Etat de
Bavière, dont la capitale est Augsburg. C’est Napoléon qui a rattaché une partie de l’ancien duché de Souabe au royaume de Bavière. Il voue un culte à la région où il vit, ses paysages, ses
richesses artistiques et architecturales, sa culture, ainsi qu'aux grands hommes qui l'ont illustrée.
Le narrateur se sent d'abord allemand, ensuite souabe et ensuite juif. Le narrateur ne comprend pas la nécessité du "sionisme" (création d'un Etat juif en
Israël), il ne prend pas plus que son père la mesure de la virulence de l'antisémitisme de Hitler et des nazis et ne pense pas que les Allemands acceptent de suivre Hitler sur ce terrain ; comme
ses parents, il se sent pleinement allemand et souabe : "Combien je comprenais mon père et combien je le comprends encore ! Comment eût-il pu, lui ou quiconque au XXème siècle, croire au diable
et à l'enfer ? Ou aux mauvais génies ? Pourquoi échanger le Rhin, le Neckar et le Main, contre les lentes eaux du Jourdain ? Pour lui, le nazisme n'était qu'une maladie de peau sur un corps
sain..."
Le père du narrateur se sent en sécurité, lui et sa famille car c'est un notable, un médecin apprécié de la population et qu'il a fait la guerre de 14 dans l'armée
allemande ; il a même été décoré de la croix de fer.
Le narrateur rechigne à présenter Conrad à ses parents car il ne veut "partager" Conrad avec personne ; il considère, en quelque sorte, que Conrad lui
"appartient".
La mère du narrateur accueille Conrad avec beaucoup de gentillesse et de naturel, mais son père se met au garde à vous, s'incline, dit à quel point il est honoré
par la présence de Conrad dans sa maison et raconte une anecdote déplacée. Le narrateur se sent humilié à en pleurer de rage par le comportement de son père, son manque de naturel et sa
servilité. Le narrateur note qu'ultérieurement sa mère accueille toujours aussi gentiment Conrad et que son père se montre plus détendu et plus naturel.
Si le narrateur et ses parents reçoivent désormais régulièrement Conrad, Conrad ne reçoit le narrateur qu'en l'absence de ses parents. Les Hohenfels habitent une
somptueuse demeure, remplie de tableaux de maîtres, de meubles de style... Le narrateur croit reconnaître Adolf Hitler sur une photographie, dans le boudoir de la mère de Conrad. Cette dernière,
aristocrate polonaise ultra catholique, méprise et déteste les juifs.
Les deux griffons qui gardent l'entrée de la demeure des Hohenfels représentent la morgue aristocratique, le mépris envers les étrangers, les non aryens, les
juifs... Toute leur attitude proclame : "Interdiction aux étrangers d'entrer dans cette demeure !"
"Tous deux savions que les choses ne seraient jamais plus comme avant et que c'était la fin de notre amitié et de notre enfance." : le narrateur s'est rendu à
l'opéra de Stuttgart avec ses parents pour assister à une représentation de Fidelio de Beethoven, sous la direction de Wilhelm Furtwängler ; Conrad,qui était avec ses parents, a fait
semblant de ne pas le voir et ne l'a pas salué.
"Et la fin ne fut pas longue à venir. La tempête qui commencé à souffler de l'est atteignit la Souabe..." Cette figure s'appelle une métaphore filée (une
comparaison qui s'étend sur plusieurs lignes) ; le narrateur compare la nazisme à une tempête qui ravage tout sur son passage et ne laisse que ruines et désolation.
L'enseignement dispensé par le nouveau professeur d'Histoire, Herr Pompetzki, est un enseignement idéologique destiné à démontrer l'existence et la
supériorité de la race "aryenne". Les élèves les plus cultivés et les plus intelligents ne sont pas d'accord avec cet enseignement et émettent, entre eux, des objections, mais Herr Pompetzki
parvient à convaincre les autres.
Son arrivée inaugure une ère nouvelle ; désormais, le narrateur est en butte aux railleries et aux persécutions.
La lettre de Conrad au narrateur témoigne de l'efficacité de l'endoctrinement nazi et de la naïveté politique de Conrad ; il écrit à Hans, exilé en Amérique et dont
les parents vont bientôt se suicider qu'il croit en Hitler : "Lui seul peut préserver notre pays bien-aimé du matérialisme et du bolchévisme."... Il l'a rencontré : "sa personnalité et sa
sincérité m'ont impressionné plus que je ne l'eusse cru possible."... "j'ai fait récemment sa connaissance alors que je me trouvais à Munich avec ma mère." (une mère qui aura finalement gagné le
combat contre Hans et ce qu'il représente)... La suite de la lettre est un chef d'oeuvre de cruauté inconsciente et d'ironie involontaire : "Je suis plus fâché que je ne saurais dire de ce que,
pour un certain temps - peut-être un an ou deux - il n'y aura pas place pour toi dans cette Nouvelle Allemagne. Mais je ne vois pas pourquoi tu ne reviendrais pas plus tard. L'Allemagne a besoin
de gens comme toi et je suis convaincu que le Fürher est parfaitement capable et désireux de choisir, parmi les éléments juifs, entre les bons et les indésirables." Il cite ensuite Hölderlin,
leur poète de prédilection : "Car celui qui vit près de son lieu d'origine répugne à le quitter.", puis exprime sa satisfaction que les parents de Hans aient décidé de rester en Allemagne (où,
rappelons-le, ils finiront par se donner la mort). Conrad ne réfléchit plus, heureux que sa liberté ait été entièrement prise en charge ; A. Hitler est pour lui un nouveau sauveur et le doute
instillé dans son esprit par Hans n'auront servi qu'à le réassurer dans de nouvelles certitudes (la foi luthérienne et la foi en A. Hitler). La dernière partie du roman que l'on pourait intituler
"la trahison de Conrad doit être remise dans le contexte historique ; Hitler ménagea au début l'aristocratie allemande, comme l'avait fait la République de Weimar et lui promit de rétablir ses
privilèges.
Trop âgés, les parents du narrateur ne veulent pas quitter l'Allemagne ; ils considèrent l'Allemagne, la Souabe comme leur patrie. Ils envoient leur fils en
Amérique pour le sauver car ils savent que, contrairement à ce que pense Conrad, il n'y aucune place pour les juifs dans la nouvelle Allemagne.
Le narrateur hésite à regarder à la lettre "H" sur la liste de ses anciens condisciples morts pour faits de guerre, car il a peur de ce qu'il risque de trouver. Le
livre se clôt sur cette dernière phrase : VON HOHENFELS, Conrad, impliqué dans le complot contre Hitler. Exécuté.
La phrase n'est suivi d'aucun commentaire ; l'auteur laisse au lecteur le soin de comprendre le sens de cette phrase et d'en déduire toutes les implications.
Conrad, finalement, n'aura pas été nazi jusqu'au bout, il aura finalement ouvert les yeux sur la folie mégalomaniaque de Hitler et le caractère suicidaire de sa
politique, il aura participé au complot destiné à l'éliminer et aura payé de sa vie son engagement.
Cette dernière phrase est particulièrement émouvante parce que, au-delà de l'Histoire, au-delà des malentendus, au-delà de la mort, l'or pur de leur amitié et du
"doute fécond" auront fini par guider Conrad.
Non, Conrad n'aura pas oublié Hans et Hans pourra se souvenir éternellement de Conrad. Castor et Pollux seront éternellement unis, par-delà la mort, dans la
constellation de l'amitié retrouvée.
Notes :
1- "Castor et Pollux" : il est question à plusieurs reprises dans le récit de "Castor et Pollux" ; leurs condisciples surnomment le narrateur et Conrad "Castor et
Pollux", les plus malveillants les surnomment "Castor et Pollack".
2 - "Von HOHENFELS, Conrad, impliqué dans le complot contre Hitler. Exécuté."
1 - Dans la mythologie grecque, Castor (en grec ancien Κάστωρ / Kástôr) et Pollux (Πολυδεύκης / Polydeúkês), appelés Dioscures (Διόσκουροι / Dióskouroi, c'est-à-dire « jeunes de
Zeus ») sont les fils jumeaux de Léda. Leurs sœurs sont Hélène et Clytemnestre.
Ils prennent part à la chasse du sanglier de Calydon et à l'expédition des Argonautes. Ils combattent Thésée pour récupérer leur sœur Hélène que celui-ci a ravie et
enlèvent à leur tour les filles de Leucippe.
Avatars grecs de la figure indo-européenne des dieux jumeaux, les Dioscures sont le symbole des jeunes gens en âge de porter les armes. Ils apparaissent comme des
sauveurs dans des situations désespérées et sont les protecteurs des marins. Le feu de Saint-Elme est considéré comme leur manifestation physique ; ils sont associés à la constellation des
Gémeaux.
2- Le complot des généraux :
Le complot du 20 juillet 1944 est l’événement le plus marquant de la Résistance allemande au nazisme.
Il fut essentiellement planifié par des militaires souhaitant le renversement du régime nazi afin de pouvoir négocier la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le
complot comprenait deux étapes étroitement imbriquées. La première phase consistait en l’assassinat d’Adolf Hitler ; la seconde en la prise du pouvoir et la mise en place d’un nouveau
régime, en détournant de son objectif le plan d’urgence établi par les nazis, l’Opération Walkyrie, prévu pour permettre à l’armée de réprimer une insurrection.
La première phase du complot échoua. Si la bombe placée par le colonel Claus von Stauffenberg dans une des salles du Wolfsschanze explosa, le Führer ne fut que
légèrement blessé. L’incertitude sur le sort de Hitler et l’impréparation des conjurés, retardèrent en outre le lancement du coup d’État. Ce retard, combiné à l’annonce de la survie du Führer
permirent à ses partisans de faire échouer le complot.
L’échec du complot fut suivi par une répression particulièrement féroce, accrut le rôle de Heinrich Himmler et renforça la méfiance de Hitler à l’égard du corps des
officiers, à l’exception de ceux de la SS.
Moncef Marzouki est devenu président de la République tunisienne. Mais le pacte avec les islamistes pourrait bien n'être qu’un marché de dupes.
Moncef Marzouki, le 12 décembre 2011 à Tunis. REUTERS/ Zoubeir Souissi
Par Samy Ghorbal
Moncef Marzouki, le nouveau président de la Tunisie, est un «cas». Une énigme politique et
psychologique. Ce médecin de 66 ans, militant des droits de l’homme, résistant inflexible à la dictature de Ben Ali, devenu «contestataire par la force des choses», est en effet un des
personnages les plus controversés de la scène politique tunisienne. Séduits par son intransigeance et ses airs de Don Quichotte, ses partisans, jeunes et souvent exaltés, mettent en avant son
parcours d’opposant irréductible. Et sa volonté farouche d’en finir avec les symboles et l’héritage du passé. Ils le voient comme l’homme de la rupture définitive avec l’ancien régime.
Don Quichotte ou démagogue teigneux?
Ses détracteurs, tout aussi nombreux, le dépeignent comme un démagogue teigneux et lui reprochent d’avoir sacrifié ses convictions démocrates et humanistes sur
l’autel d’une alliance contre-nature avec les islamistes d’Ennahda. Ils le considèrent, avec un mélange de condescendance et d’affliction, comme un «idiot utile» et lui prédisent un destin à la
Bani Sadr (le premier président de la République islamique d'Iran, allié de l'ayatollah Khomeini qui le destituera ensuite). Les observateurs, de leur côté, ne cachent pas leurs doutes et leur
perplexité. Marzouki, «l’arabiste de gauche», qui aura été un des grands animateurs de la campagne, a tiré à boulets rouges sur tous ses adversaires non-islamistes. Le tribun vindicatif
saura-t-il s’élever au-dessus de la mêlée pour se glisser dans l’habit présidentiel? Sera-t-il capable «d’habiter la fonction»? Accessoirement, pourra-t-il, avec les maigres pouvoirs qui lui
ont été concédés, être autre chose qu’un président fantoche?
Il avait manqué d’être molesté
En attendant, une chose est sûre: à défaut d’avoir convaincu, Moncef Marzouki a réussi un incroyable retournement de situation. Il était rentré en Tunisie dès le
18 janvier, après neuf années d’un exil volontaire à Bobigny, en banlieue parisienne. Son arrivée s’était déroulée dans un relatif anonymat, seuls quelques dizaines de ses partisans étant venus
l’accueillir à l’aéroport. Rien de comparable avec la marée humaine provoquée, quelques jours plus tard, par le retour de l’autre grand paria de la politique, Rached Ghannouchi, le leader
historique des islamistes d’Ennahda, exilé à Londres, en Angleterre. Son incursion sur la place de la Kasbah, occupée par des milliers de manifestants hostiles au gouvernement de transition mis
en place au lendemain de la chute de Ben Ali, avait viré au fiasco: accueilli aux cris de «Dégage, dégage!», il avait manqué d’être molesté et avait du être promptement exfiltré. Dans les
semaines qui avaient suivi, il avait encaissé sans broncher les rebuffades du microcosme tunisois et les commentaires désobligeants sur sa mise négligée ou ses lunettes qui lui mangeaient le
visage. Pour tous, la cause était entendue: Marzouki était un has been et son parti, le CPR, une coquille vide. Personne, alors, ne se serait aventuré à parier ne serait-ce qu’un
dourou (cinq millimes) sur le destin présidentiel de cet homme, tant il paraissait esseulé.
Il en fallait plus, cependant, pour décourager cet écorché vif endurci par les harcèlements et l’exil, et qui fut l’un des premiers à s’élever publiquement contre
les abus policiers du régime Ben Ali. Originaire de Douz, une bourgade du Sud, aux portes du désert, mais né à Grombalia, non loin de Tunis, Moncef Marzouki est envoyé dans la meilleure école
du pays, au collège Sadiki. C’est dans cet établissement bilingue unique en son genre, fondé en 1875 par le grand réformateur Kheireddine Pacha, qu’il apprend à s’exprimer et à écrire avec
autant d’aisance en arabe qu’en français. Il découvre les classiques et dévore les œuvres de Dostoïevski. A l’indépendance, les vicissitudes de la politique contraignent sa famille à l’exil, et
c’est à Tanger, où son père, partisan de Salah Ben Youssef, l’ennemi juré de Bourguiba, s’est réfugié, qu’il achève sa scolarité. Au lycée français. Boursier, il s’inscrit à la faculté de
lettres de Strasbourg. En psychologie. Un an plus tard, il entreprend des études de médecine. Il fait sa spécialité, en neurologie, puis bifurque sur la médecine communautaire et sociale. Pour
se mettre au service des autres. Des pauvres.
Marié à une Française —dont il a divorcé il y a une quinzaine d’années— et père de deux filles, Myriam et Nadia, il décide, en 1979, de rentrer au pays et
s’installe à Sousse. Insensiblement, le médecin social se transforme en militant associatif. Il publie des chroniques, écrit des essais. Très vite il rejoint la TDH, la Ligue tunisienne des
droits de l’homme. En 1989, sur un malentendu, il accède à sa présidence en 1989, en remplacement de Mohamed Charfi, un brillant juriste qui venait d’être nommé ministre de l’Education. «Il
fallait une personnalité indépendante et consensuelle, qui ne rue pas dans les brancards, pour ne pas compromettre l’ouverture du régime en direction de la société civile, se souvient un
protagoniste de l’affaire. Il faut se souvenir du contexte: c’était alors le Printemps de Tunis. Ben Ali n’avait pas encore montré son vrai visage de dictateur.»
Candidature à la présidentielle d’octobre 1994
Mais Marzouki est un homme au caractère entier et bien trempé. En août 1990, en pleine guerre du Golfe, il refuse de joindre sa voix au concert de louanges à
Saddam Hussein et dénonce comme également inacceptables, sur le plan de la morale et du droit, l’agression programmée de la coalition contre l’Irak et l’invasion du Koweït. Cette prise de
position lui vaut d’être traité de «suppôt du sionisme». La ligne rouge est franchie quelques mois plus tard, quand il s’indigne du traitement réservé aux suspects islamistes dans les postes de
police et les sinistres sous-sols de la Dakhiliya, le ministère de l’intérieur. Marzouki, devenu l’empêcheur de torturer en rond, est poussé sans ménagement vers la sortie au Congrès
de la Ligue de février 1994. On lui reproche son intransigeance suicidaire.
Tout juste déboulonné de son poste, par bravade, il annonce sa candidature à la présidentielle d’octobre 1994. Transgression suprême. Et début de la traversée du
désert. Il est arrêté quelques semaines, puis remis en liberté mais harcelé et privé de passeport. Son téléphone est en perpétuel dérangement. Les rangs de ses proches s’éclaircissent. Ses
connaissances changent de trottoir quand elles le croisent. Mais pas question de transiger. En juillet 2000, la politique prend définitivement le pas sur sa vie, quand il est révoqué de la
fonction publique. Devenu «un médecin sans patient, un écrivain sans lecteur et un chef de famille sans famille» (la formule est du journaliste tunisien Taoufik Ben Brik), il est condamné
à un an de prison ferme pour «diffusion de fausses nouvelles», mais laissé en liberté, car le ministère, qui ne voulait pas l’embastiller et en faire un symbole, a interjeté appel. Sa peine
sera ramenée à un an avec sursis en septembre 2001. Entre-temps, en juillet, Moncef Marzouki, avec une poignée de militants de gauche, a fondé son propre mouvement, le CPR, le Congrès Pour la
République. Il veut dénoncer la mascarade du régime et mise sur la «résistance civile et pacifique» pour faire abattre le système. Il en faut plus cependant pour secouer la torpeur politique et
citoyenne qui semble s’être emparée du peuple tunisien dans son ensemble. De guerre lasse, en décembre 2001, Marzouki, qui a récupéré son passeport, s’exile volontairement en France, à Bobigny,
où des amis de son comité de soutien lui ont obtenu un poste de professeur associé à la faculté de médecine.
Personne ne donne cher de ses chances
Quant il rentre en Tunisie, au lendemain de la chute du régime honni, personne ne donne cher de ses chances. L’homme, qu’on dit aigri, détone: il est trop exalté,
trop intransigeant, trop austère et trop cassant. Il donne l’impression d’un intellectuel égaré dans un monde qui n’est pas le sien et dont il ne maîtrise pas les codes: la politique, qui est
l’art du compromis réaliste. Mais surtout, il est seul. Son mouvement est resté à l’état de projet. Car même s’il possède quelques réseaux au sein de la diaspora française, il ne dispose
d’aucune implantation territoriale en Tunisie. Et l’intelligentsia et les milieux d’affaires se méfient de ce personnage qui a ouvert les portes de son parti à des islamistes repentis,
transfuges d’Ennahda, et qui professe la radicalité et la rupture. Marzouki, qui a fait vœu de pauvreté, n’en a cure. Déterminé à faire campagne seul, il rêve d’enrôler les jeunes, les
chômeurs, les exclus, les familles des martyrs et des blessés de la Révolution, toutes les catégories qui ne se reconnaissent pas dans les orientations trop pragmatiques et les manières trop
policées des partis issus de l’opposition légale au régime, qu’il s’agisse du PDP d’Ahmed Néjib Chebbi, du FDTL de Mustapha Ben Jaafar ou d’Ettajdid, d’Ahmed Brahim.
«Vieille gauche laïcarde francophone»
Au début, la mayonnaise ne prend pas. Marzouki est inaudible. Les sondages le créditent d’un ou deux points de pourcentage. Plus les semaines passent, et plus son
discours se radicalise. Il plaide pour l’annulation de la dette extérieure de la Tunisie, qu’il qualifie «d’odieuse». Le médecin prend des accents de Fouquier-Tinville et se transforme
en procureur implacable de «l’argent politique», qui corrompt la campagne. Il réserve ses flèches les plus dures aux partis de l’ancienne opposition à Ben Ali, qu’il accuse d’être
devenus les otages des forces réactionnaires et contre-révolutionnaires. Il fustige la «vieille gauche laïcarde francophone, totalement déconnectée des vrais problèmes de la société
tunisienne». Mais pas question de diaboliser les islamistes, «d’authentiques patriotes» avec lesquels il est possible de s’entendre et de faire un bout de chemin ensemble. Même
s’il se défend d’être devenu leur valet, et même s’il réfute l’idée selon laquelle le CPR, noyauté, serait devenu une succursale d’Ennahda, force est de constater que, sur les réseaux sociaux
comme au sein de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la Révolution, mise en place début mars, les deux formations font cause commune et tirent dans le même sens. Très vite,
une stratégie d’alliance se dessine, car Ennahda pressent qu’elle ne pourra pas gouverner seule.
Le décollage du CPR intervient courant avril. Il se manifeste d’abord sur les réseaux sociaux. «Même si le discours de Marzouki trouve naturellement de l’écho
auprès des Facebookers, qui apprécient les positions tranchées, l’adhésion initiale a été trop massive pour être complètement spontanée, note un spécialiste de l’Internet
tunisien. La dynamique en faveur du CPR a été amplifiée par les internautes pro-Nahdaoui. Ils ont en quelque sorte amorcé la pompe.» Dans les coulisses, de généreux bienfaiteurs
commencent aussi à s’activer. Un homme va jouer un rôle discret mais fondamental aux côtés de Marzouki: Nasr Ali Chakroun, le patron et fondateur de GlobalNet, un des principaux
fournisseurs d’accès Internet du pays.
«Déchets de la francophonie »
Arc-bouté sur la défense de l’identité arabo-musulmane de la Tunisie, Marzouki prône l’abandon de la langue française dans l’enseignement et l’arabisation totale
des programmes. Dans une tribune parue sur le site d’Al-Jazeera, fin octobre, le chef du CPR s’insurge contre le «cancer linguistique» que représente «le créole
franco-arabe» en usage sur la toile et dans certains médias privés, et qu’il souhaite «criminaliser», sans autre forme de procès. A l’en croire, ce sabir constitue l’une des dimensions d’un
projet ourdi «par les forces aliénées et antirévolutionnaires qui vivent avec la hantise de la victoire des islamistes et des arabistes.» Ses lieutenants, décomplexés, à l’instar de
l’inénarrable Tahar Hmila, en rajoutent. Ainsi, pour le doyen des représentants du CPR à la Constituante, les manifestants rassemblés début décembre aux portes de l’Assemblée pour dénoncer les
velléités de dictature légale de la troïka victorieuse des élections ne seraient rien d’autre que des «déchets de la francophonie». Les déchets apprécieront.
Le score réalisé par le CPR le 23 octobre ouvre à Marzouki les portes de la présidence. Avec 29 sièges, son parti est devenu la deuxième formation du pays, après
Ennahda (89 sièges). Il dame le pion au FDTL et au PDP. Personne ne l’avait imaginé si haut. Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste, lui a peut-être involontairement donné un coup de
main en avertissant, quelques jours avant le vote, que son parti n’accepterait pas un trucage des élections. «Ces déclarations menaçantes ont inquiété l’électorat, explique un sondeur.
On pensait qu’elles profiteraient aux formations centristes. Mais en réalité, les électeurs effrayés par Ennahda se sont rabattus sur le parti qui affichait la plus grande proximité
politique avec le mouvement islamiste: le CPR. »
Pendant les négociations, Marzouki, fidèle à sa réputation, se révèle un partenaire coriace. Il met son veto à la reconduction dans ses fonctions d’Habib Essid,
le ministre de l’Intérieur, qu’Ennahda souhaitait maintenir pour rassurer l’appareil sécuritaire. Il exige et obtient la présidence de la République, au grand dam de Mustapha Ben Jaâfar, le
leader du FDTL, l’autre partenaire de la coalition, qui se serait bien vu au palais de Carthage. Mais il doit céder sur ses prérogatives. Le véritable chef de l’exécutif sera le Premier
ministre, Hamadi Jebali, dont la formation, Ennahda, trustera tous les postes de souveraineté. Désorientés par la tournure des tractations, certains militants du CPR commencent à s’interroger:
et si le pacte avec les islamistes se révélait, à l’usage, n’être qu’un marché de dupes?
Je vous rappelle le travail à faire pour la Rentrée : répondre à des questions sur un texte de Claude Lévi-Strauss, extrait de Race et Histoire
(1961), qui se trouve dans votre manuel, page 23, Philo., terminales STG, STI, STL, ST2S, Vladimir Biaggi et Guillaume Monsaingeon (Nathan)
L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous
sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles
auxquelles nous nous identifions. "Habitudes de sauvages cela n'est pas de chez nous ", " on ne devrait pas permettre cela ", etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson,
cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la
culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens.
Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à
l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire " de la forêt ", évoque aussi un genre de vie
animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la
culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. [...] Ainsi se réalisent de curieuses situations où
deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique.
Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les
indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la
putréfaction.
Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres
formes) : c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier.
En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou " barbares " de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare,
c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire (1961)
I/ compréhension
1°) Quelle est l'origine du mot "barbare" ? Que nous apprend cette étymologie ?
"barbare" : "il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposés à la valeur
signifiante du langage humain."
barbare (du grec barbaros) : qui ne parle pas un langage humain
Les Grecs avaient donc tendance à considérer que ceux qui ne parlaient pas grec n'étaient pas vraiment des hommes. Mais cette tendance n'est pas propre aux Grecs ;
selon Claude Lévi-Strauss, elle est universelle, "elle tend à réapparaître chez chacun de nous." (on parle "d'ethnocentrisme"). Nous avons du mal à nous "décentrer", à accepter les cultures
différentes de la nôtre.
Bon courage pour les autres questions. Répondez directement sur le côté droit de la feuille et n'oubliez pas de mettre votre nom
!
2°) Le mot "sauvage" provient du latin selva, qui désigne la forêt. En quoi les mots sauvages et barbare sont-ils proches ?
3°) "Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit en la barbarie." Pourquoi un tel paradoxe (idée déroutante, qui contrarie l'opinion commune) détruit-il l'idée même
de barbarie ?
4°) Précisez le sens du mot "culture" dans ce texte.
II/ Réflexion
5) Peut-on diire qu'il existe des peuples civilisés et d'autres pas ? Précisez le sens possibles du mot "civilisation"
6) Dans l'Histoire récente, des hommes ont considéré que certains peuples n'étaient pas civilisés. Quelles en furent les conséquences ?
Dans son premier discours, le nouveau Chef de l’Etat de la Tunisie démocratique, pays de l’émancipation de la femme, a prononcé une phrase qui va susciter
énormément de commentaires : "Nous protègerons les femmes qui portent le niqab, celles qui portent le hijab et les safirat".
Ce dernier terme signifie littéralement "celles dont le visage est découvert" mais dans la pratique, est devenu synonyme de femmes impudiques, mal élevées, ou
encore celles qui ne se conforment pas aux principes religieux. Le Chef de l'Etat, qui a une excellente maîtrise de la langue arabe, a donc utilisé un terme considéré unanimement comme péjoratif
à l'égard des non-voilées, qu’il a indirectement stigmatisées.
M. Marzouki maîtrise trop bien la langue arabe pour avoir commis un lapsus.
A part cette phrase malheureuse, ce discours ne marquera pas les esprits. M. Marzouki n’a pas trouvé la bonne posture. Il s’est voulu ferme en étant
consensuel.
Ce fut un catalogue de bonnes intentions qui toutes coulent de source (l’emploi, la santé, les droits de la femme, la dignité, le développement régional…). Il a
promis une rupture avec le passé mais n’a pas su indiquer une direction comme on l’aurait voulu d’un Chef de l’Etat censé fédérer et incarner la nation.
A la fin de son discours, il a convoqué le registre émotionnel. Et ses larmes qu’il a difficilement retenues quand il a rendu hommage aux martyrs, n’étaient
pas feintes.
Pour conclure, disons : « peut mieux faire » et « les Tunisiens espéraient mieux ». Les Tunisiennes surtout.
L’APL, réunie le 10 décembre 2011 en son comité, déplore que le prix Jacqueline-de-Romilly, destiné à distinguer « la capacité des professeurs de lettres classiques
à mettre en oeuvre des pratiques innovantes dans leur enseignement des langues et cultures de l'Antiquité », porte le nom de celle qui a durant toute sa vie défendu l’idée d’un enseignement bien
plus substantiel, plus ouvert et aussi plus distancié à l'endroit des modes et nouveautés.
En effet, les critères d'attribution de ce prix proclament comme allant de soi, de façon d'ailleurs fort peu humaniste, que ce qui est nouveau est par nature
meilleur et souhaitable, comme si plusieurs siècles de pédagogie devaient nécessairement s'effacer devant notre glorieuse et virtuelle modernité.
Ces critères donnent à croire en outre que l’état désastreux des langues anciennes vient d'un manque « d’innovation » de la part des professeurs et non d'une
politique qui a conjugué leur caractère constamment optionnel, la concurrence des enseignements d'exploration et une pédagogie qui, précisément sous couvert d’innovation, n’aboutit le plus
souvent qu’à désorienter les élèves et à les détourner de l'étude de ces langues.
ALTEREUSSIT est le nom d’un centre de formation et de soutien scolaire qui s’est ouvert à Bourges en septembre
2009. Il est dirigé par un ancien professeur de mathématiques de l’enseignement privé sous contrat ayant également eu l’expérience de la direction d’établissements
scolaires.
Il se trouve boulevard d’Auron, à deux pas du Palais du même nom. Il est
fréquenté par un public varié : enfants du primaire, collégiens, lycéens, adultes et dispense des formations « sur mesure », du plus insolite : langue des signes, japonais,
russe, chinois, portugais, photographie, coiffure, onglerie, maquillage… au plus classique : mathématiques, français, philosophie, histoire géographie, langues vivantes, gestion, Droit,
informatique…
Les professeurs sont des spécialistes de leur discipline, passionnés de pédagogie, en activité ou récemment retraités,
diplômés de l’Education nationale. Une seule passion les anime : la réussite de leurs élèves.
Le centre dispense une multiplicité de services qui vont du cours particulier à l’aide aux devoirs, avec des formules de
prise en charge complètes et à géométrie variable.
Il est ouvert tous les jours, sauf le dimanche, de 9 heures à 20 heures, sans interruption.
L’activité s’articule autour de deux grands axes : le soutien scolaire sous toutes ses formes et la formation
professionnelle destinée aux salariés d’Entreprises, leur permettant de valider leurs droits individuels à la formation et de progresser dans la classification hiérarchique des conventions
collectives.
Le centre peut proposer, en outre, des préparations aux divers concours administratifs et paramédicaux qui sont
dispensés par des formateurs expérimentés dans le domaine.
L’originalité d’ALTEREUSSIT est de répondre à toute demande de formation et de s’adapter exactement aux desiderata du
client. En effet, les formations sont essentiellement individuelles.
Pousser la porte d’ALTEREUSSIT, c’est entrer dans le monde du savoir.
"Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages..."
Zone
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes La religion seule est restée toute neuve la religion Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X Et toi que les fenêtres observent la honte te retient D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières Portraits des grands hommes et mille titres divers
J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom Neuve et propre du soleil elle était le clairon Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent Le matin par trois fois la sirène y gémit Une cloche rageuse y aboie vers midi Les inscriptions des enseignes et des murailles Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent J'aime la grâce de cette rue industrielle Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes
[...]
Extrait de Zone - Apollinaire, Alcools (1912)
Zone est le poème d'ouverture du recueil Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire. Ce poème appartient au cycle de Marie, en référence au peintre
Marie Laurencin, rencontrée par Guillaume Apollinaire en 1907.
Après avoir changé le titre initialement prévu du recueil : Eau de vie en Alcools, Apollinaire décida de placer Zone en tête de
l'ouvrage, lui donnant ainsi la valeur d'un Manifeste.
Le poème étonne tout d'abord par sa longueur (6 pages dans l'édition de la Pléiade) et sa disposition typographique : aux deux vers isolés du début succède une
strophe de trois vers, une autre de huit vers, puis de dix, sans ponctuation, comme tous les autres poèmes du recueil. Le poète a conservé la structure du vers (majuscule/blanc), mais ces
derniers ne comportent pas de rimes (vers libres) et sont de longueurs variées, généralement de plus de 12 syllabes, ce qui est totalement révolutionnaire à l'époque, bien que l'on trouve, ça et
là, des alexandrins ("Une cloche rageuse y aboie vers midi").
Zone évoque un homme qui marche dans Paris en regardant la ville qui l'entoure, tout en réfléchissant à sa vie, en évoquant son passé, des choses vues
ailleurs qui l'ont frappé.
C'est un poème circulaire qui s'étend sur 24 heures. Le mot "zone" vient d'un mot grec (dzonè) qui signifie "ceinture" : "Le troupeau des ponts bêle ce
matin..." / "Tu es seul le matin va venir..." Le poète y mélange le présent et le passé, employant des verbes au présent se rapportant à des souvenirs d'enfance et de jeunesse, comme s'ils
étaient actuels :
"Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Tu es dans le jardin d'une auberge aux environ de Prague..."
Zone a un aspect autobiographique, Apollinaire y fait allusion à la fin de sa liaison amoureuse avec Marie Laurencin :
"Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont
ensanglantées
C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au
déclin de la beauté (...)
Où l'on remarque le jeu sur les pronoms personnels "je", "tu" qui revient souvent dans le poème, symbole de dédoublement et de division du "moi".
L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie
et dans l'angoisse
C'est toujours près de toi cette image qui passe..."
Le poète évoque plus explicitement une autre expérience douloureuse qui le marqua profondément, son emprisonnement à la prison de la Santé en septembre 1911, accusé
de complicité de vol parce qu'une de ses relations avait dérobé des statuettes au Louvre :
"Tu es à Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en état d'arrestation..."
En tant que dissection, transformation, reconstruction du monde quotidien, par l'insertion dans une phrase complexe ou une suite de strophes d'un vers isolé
qui semble ne pas avoir de rapport avec le contexte ou même le contredire, Zone est une transposition littéraire et syntaxique des formes discontinues et juxtaposées du cubisme
analytique.
Organisation du poème :
Adieu au monde ancien
Salutation à la Tour Eiffel
Modernité du christianisme
Nostalgie de la foi
Poésie de la vie quotidienne :
- Poésie des journaux et des affiches
- Poésie des usines et des bureaux
Elan de ferveur mystique
Poétique de la verticalité
Voyage imaginaire
Compassion pour les déracinés
Le poète rentre chez lui
Le poète s'adresse pour commencer au symbole du modernisme et des prouesses de la technique, devenu également celui de la ville de Paris, la Tour Eiffel. Construite
pour l'exposition universelle de 1889, cette structure en fer puddlé qui fut, pendant une trentaine d'années le plus haut monument du monde, (324 mètres),
est le symbole même du cosmopolitisme, de l'ouverture au monde et de la modernité triomphante.
En s'adressant à elle et en la comparant à une "bergère" gardant le troupeau de ses ponts - la Tour Eiffel est construite au bord de la Seine - le poète transforme
ce symbole en une allégorie qui condense à la fois l'audace et l'élégance du monument ; le poète s'est amusé à commencer le poème par un jeu de mots, un double calembour : "bergère"/ "berge-erre"
; "bêle"/"belle", figure "vulgaire", abandonnée depuis les "grands rhétoriqueurs" du XVème siècle et pourchassée par les classiques et même par les Romantiques (Victor Hugo : "le calembour est la
fiente de l'esprit qui vole.") On ne trouve pas moins de onze calembours, homophones ou paragrammes dans Zone : "La jeune fille laide qui veut de marier avec un enseignant de
Leyde", "Les émigrants qui espèrent gagner de l'argent en Argentine", "soleil cou coupé".
La Tour Eiffel fut loin de faire l'unanimité et fut décriée par de nombreux artistes, comme en témoigne cette Lettre ouverte du 14 février 1887 à M.
Alphand, commissaire de l'exposition universelle :
"Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu'ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute
notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l’histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse Tour Eiffel,
que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel" (...) Parmi les signataires se trouvait les noms de Meissonnier,
Gounod, Garnier, Sardou, Boullat, Coppée, Leconte de Lisle, Huysmans, Maupassant et Zola.
Robert Delaunay, La Tour Eiffel
Guillaume Apollinaire inscrit d'emblée son recueil dans un contexte polémique, celui de la querelle des anciens et des modernes. La tour, alliance de la hardiesse
et de l'art est l'image même de la poésie nouvelle. En prenant parti pour elle, Apollinaire plaide en faveur de l'innovation et oppose le monde futur au monde ancien (l'antiquité grecque et
romaine), dont il est "las" (le "tu" représentant le poète qui s'adresse à lui-même).
Tel le dieu Janus aux deux visages, le dieu des carrefours que l'on célébrait, dans l'antiquité, le regard du poète n'est pas entièrement tourné vers l'avenir - on
retrouve la même ambiguïté dans Le Pont Mirabeau qui succède à Zone dans le recueil : le poète aspire à concilier en lui-même et dans son art le passé et l'avenir, comme il
cherche à se réconcilier avec la femme aimée et avec lui-même.
L'antiquité grecque et romaine est la référence suprême de l'art classique, le passé culturel et artistique de l'occident ; Apollinaire ne rejette pas cet
héritage, mais l'imitation servile des anciens, le néo-classicisme, la peur d'inventer des formes nouvelles. L'antiquité grecque et romaine, c'est aussi le paganisme, opposé au christianisme qui
fut, en son temps, une religion nouvelle et dans laquelle, le poète voit une forme de nouveauté éternelle : "La religion seule est restée toute neuve." "Seul en Europe, tu n'es pas antique, ô
christianisme..."
"L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X" : éloge paradoxal d'un pape qui avait précisément condamné le "modernisme", mais cet éloge d'un pape
"conservateur" montre bien l'ambiguïté et la complexité de l'attitude de Guillaume Apollinaire vis-à-vis de la "modernité".
Apollinaire s'est certainement souvenu de saint Augustin : "Gardez-vous de vous attacher à ce monde qui est vieux et de refuser la nouvelle jeunesse que vous offre
le Christ."
Le modernisme est à l'époque une tendance théologique considérée par les courants intransigeants, dominant les autorités catholiques d'alors, comme déviante et
menant à l'hérésie. S'appuyant sur une nouvelle lecture de la Bible, les modernistes acceptent l'idée d'une évolution dynamique de la doctrine de l'Église par opposition à un ensemble de dogmes
fixes.
Dans la constitution apostolique Lamentabili sane exitu (1907), Pie X condamne formellement 65 propositions dites « modernistes », rappelées dans
l'encyclique Pascendi.
Apollinaire a bien perçu la dimension de "démesure" de la modernité, à l'opposé de la sagesse antique ; Apollinaire n'est pas "futuriste" comme Marinetti, il
n'aime pas les objets modernes pour eux-mêmes, mais pour la part de rêve qu'ils permettent de libérer ; "même les automobiles ont l'air d'être anciennes...." : l'automobile n'est qu'un moyen de
transport, elle appartient au monde des objets utilitaires, au monde horizontal. La Tour Eiffel, au contraire, appartient au monde vertical ; pointée vers le ciel, elle relève, comme les
avions, d'une poétique du vol, de l'imagination ailée et se rattache au thème de l'Ascension, des anges et des oiseaux :
"C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur..."
Né en Italie autour du poète Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909), le futurisme est un mouvement littéraire et artistique européen du début du
XXe siècle (de 1904 à 1920), qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, la machine, la vitesse.
Le poète est le témoin de la fin d'une certaine culture européenne et de phénomènes nouveaux : le développent de la société industrielle, l'exode rural,
le nivellement des modes vie, la perte de la conscience individuelle (la société de masse et l'avénement de la figure du "travailleur"), l'essor et la domination de la science et de la
technique, le règne de la bureaucratie, la disparition du sentiment religieux...
"La modernolâtrie et la machinolâtrie futuriste,écrit D. Oster, peuvent apparaître comme des efforts dérisoires pour
récupérer une dimension épique que le stade industriel, par nature anticommunautaire, isolateur, schizoïde, ne saurait assumer concrètement."
On peut donc parler, à propos de ce poème, de "lyrisme paradoxal".
"La honte te retient d'entrer dans une église et de t'y confesser" : le poète exprime la nostalgie de l'innocence, de la pureté, de la grâce, mais la honte du
jugement d'autrui l'emporte. Comment être chrétien dans une société qui ne l'est plus ?
Le poète les voit les "prospectus", les "affiches", les "catalogues" comme des "objets qui chantent" ; il n'en retient que la gaité et la couleur, il n'en voit
pas l'aspect mercantile, comme si l'affiche vivait d'une existence autonome par rapport à la société marchande qui l'a engendrée. Pablo Picasso et Georges Braque intégreront dans leurs tableaux,
comme Apollinaire le fait dans Zone, des morceaux d'affiches et de journaux, détournés de leur fonction informative et publicitaire.
Juan Gris, Le petit déjeuner
Cette allègement, cette réconciliation qu'il n'ose chercher dans la confession, le poète les trouve dans la poésie chantante des affiches, des prospectus et des
catalogues. Faute de se réconcilier avec Dieu, il cherche à se réconcilier avec son temps.
Les journaux, la presse : le poète retient de ces autres symboles du monde moderne la diversité ("mille titres divers"), le cosmopolitisme, la simultanéité, la
dimension planétaire ; la quatrième dimension de "l'ici-partout" figure l'immensité de l'espace s'éternisant dans un lieu donné, à un moment donné.
Apollinaire prend le contre-pied de Baudelaire qui s'était élevé contre le projet de la Tour Eiffel et parlait des journaux et des murs "qui suintent le
crime". Mais Apollinaire, comme son ami Blaise Cendrars ("Fantômas, c'est l'Enéide des temps modernes") est sensible à la poésie du mystère.
Le poème est structuré par des couples d'oppositions : opposition entre le réel et l'imaginaire, ici et partout, la terre et le ciel, la honte et la grâce, l'ancien
et le nouveau, l'antique et le moderne, le paganisme et le christianisme, le Paris nocturne et le Paris diurne, la descente aux enfers et l'ascension vers la lumière.
Démentant "l'optimisme" du début, le poème se clôt sur l'évocation du déracinement ("Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants..."), de l'amour
blessé, de la souffrance et de la solitude. Le poète montre l'envers du cosmopolitisme : la misère et les souffrances des déracinés.
"Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes tétiches d'Océanie et de Guinée..."
Apollinaire empruntait le Pont Mirabeau pour se rendre de chez Marie Laurencin à son domicile d'Auteuil, sur la rive droite. Le poème se termine par "Adieu Adieu" -
c'est l'avant dernier vers - (l'adieu à la femme aimée ?, l'adieu au lecteur ?)
Le sang de la décapitation ("soleil cou coupé") est le signe de la disparition du christianisme dans le monde moderne. Le soleil du monde est tranché ; ce soleil
tranché n'est pas le dieu soleil des païens, mais le Christ, soleil spirituel, préfiguré par Jean le Baptiste qui eut la tête tranchée à la demande de deux "femmes fatales" : Hérodiade
et sa fille Salomé. Thème sacrificiel, lié à la destruction du passé et à la renaissance que l'on trouve aussi dans le mythe d'Orphée dont la tête tranchée continue à chanter. Le poète s'efforce
de naître à un monde nouveau en recherchant l'ivresse de l'élévation solaire, en absorbant l'alcool, l'eau de vie : l'eau, symbole de mort et le feu, symbole de vie.
"Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau de vie..."
On a souvent comparé Zone de Guillaume Apollinaire à Pâques à New-York de Blaise Cendrars :
Présidentielle 2012 : François Asselineau dévoile son programme
Le samedi 3 décembre à Nogent-sur-Marne, François Asselineau, Président de l'Union Populaire Républicaine, s’est déclaré candidat à l'élection du
Président de la République française en 2012.
Lors de ce Congrès, il a dévoilé son
programme présidentiel pendant plus de 5 heures et devant un auditoire comblé. Il propose le programme le plus puissant depuis 1958, le vrai programme présidentiel que tous
les Français attendent.
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Ce blog a pour ambition de faire connaître et apprécier la région Centre et en particulier la ville de Bourges. Je souhaite y faire partager mes goûts pour la poésie, la littérature, la peinture, le cinéma... J'y aborde également des questions qui me tiennent à cœur, souvent liées à l'actualité, en particulier le système scolaire (je suis enseignant), mais aussi la politique au sens large du terme et les problèmes de société.