Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux." (Etienne de la Boétie, Discours sur la servitude volontaire, Garnier-Flammarion, 1993)
Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux." (Etienne de la Boétie, Discours sur la servitude volontaire, Garnier-Flammarion, 1993)
Quel secret se cache derrière le visage lisse, éternellement adolescent, de Tintin ? Ou, plutôt, que peuvent nous apprendre les imprécations du capitaine Haddock, les extravagances de la Castafiore, les distractions du professeur Tournesol, sur le secret qu'Hergé, peut-être, se cachait à lui-même ?
Serge Tisseron a pris ici les Aventures de Tintin non comme une collection arbitraire d'albums indépendants, mais comme une vaste fresque, qui parle d'autre chose que de ce qu'elle raconte, et qu'il faut décrypter. Une enquête quasi policière, fertile en trouvailles et en rebondissements, mènera le lecteur de découverte en découverte sur la personnalité, combien attachante, d'Hergé ; mais aussi sur le geste graphique et le travail créateur, quand celui-ci entremêle le dessin et le texte.
Cet ouvrage s'est révélé prémonitoire : en 1987, des découvertes sur la biographie d'Hergé ont confirmé que son enfance avait bien été marquée par le secret que Serge Tisseron découvre ici à partir de la seule lecture des albums de Tintin.
"Il y a dans “Tintin” beaucoup de choses étranges, explique Serge Tisseron, : la ressemblance de Dupond et Dupont, qui ne sont pourtant pas frères ; la transformation de Haddock au fil des albums ; le dénouement pratiquement incompréhensible de certaines histoires, comme Le Trésor de Rackham le Rouge… En étudiant toutes ces bizarreries, j’ai finalement acquis la conviction qu’une seconde histoire secrète courait derrière le déroulé "officiel" des personnages de Hergé, et que ce mystère masquait les souffrances d’un garçon né de père inconnu, mais illustre. J’ai également émis l’hypothèse que Hergé – pour avoir si bien bâti ce niveau souterrain tout au long de son œuvre – devait avoir vécu quelque chose de semblable. Ce secret n’était pas proprement le sien, mais l’auteur y avait été confronté enfant, et son œuvre témoignait des questions qui en découlaient pour lui. Sur tout cela, j’ai écrit Tintin chez le psychanalyste.
Quand j’ai émis cette hypothèse, en 1981, on ne savait rien de la vie de Hergé. Tout cela aurait pu rester sans suite, mais des journalistes ont découvert, quelques années plus tard, que ce secret avait vraiment existé dans la famille de Hergé ! Son père, Alexis Remi, était, en effet, né de père inconnu, mais d’origine probablement illustre ! En plus, la réalité révélait grand nombre de rebondissements : le père de Hergé avait un frère jumeau, Léon, et tous deux – élevés au sein d’une modeste famille – avaient eu leurs études et leurs vêtements offerts par une comtesse vivant dans un véritable château !
D’un côté, on a donc des faits historiques dont on n’aura jamais la clef. Même si, un jour, des enquêtes génétiques révèlent l’identité du grand-père de Hergé, on ne connaîtra jamais précisément l’enfance d’Alexis et Léon, l’éducation qu’ils ont reçue, ce qui leur a été dit et ce qu’ils ont eux-mêmes raconté à Hergé. Puis, d’un autre côté, on a l’œuvre que Hergé a construite à partir de ce secret, qui était à l’origine celui de sa grand-mère, mais qu’il s’est approprié à partir de ce qu’il en a entendu lorsqu’il était enfant. On pourrait dire qu’il l’a réinventé à partir de tout ce qu’il a pu imaginer. Mais n’est-ce pas toujours le cas quand on est soumis à un secret de famille ?"
Né le 8 mars 1948 à Valence (Drôme), Serge Tisseron fait des études littéraires avant de s’orienter vers la médecine. Sa thèse, Histoire de la psychiatrie en bande-dessinée est soutenue en 1975. Elle présente déjà les éléments que l’on trouvera dans ses travaux futurs.
La bande-dessinée d’un coté ouvre sur le travail sur l’image tandis que l’histoire ouvre sur les secrets de famille. Très remarquée, la thèse lui vaut une première invitation au Festival de la Bande-Dessinée d'Angoulème.
En 1976, Serge Tisseron passe son Certificat d’Etudes Spécialisées en Psychiatrie. Son mémoire porte sur l’utilisation pédagogique de la bande-dessinée.
En 1998, Serge Tisseron obtient une Habilitation à Diriger les Recherche (HDR) de l’Université Paris V, Sorbonne et il est Directeur de Recherches à l’Université Paris X Nanterre (LASI) depuis 2001.
Serge Tisseron a écrit une quarantaine d’ouvrages sur les rapports que nous entretenons avec les images, les objets, ou les secrets de familles. Depuis une dizaine d’années, son intérêt s’est porté sur les jeux vidéo et les mondes en ligne. Son travail s’attache toujours à montrer les relations que nous formons collectivement et individuellement avec les objets et les technologies.
Sur le plan conceptuel, il reprend de Didier Anzieu la théorie du Moi-Peau qu’il applique aux images et aux objets. Mais il s’appuie également sur Nicolas Abraham et Maria Torok pour rendre compte des effets du secret de famille ou de la honte. On trouve également dans sa boite à outils conceptuelle des auteurs comme Gisela Pankow, Jacques Lacan, Leroi-Gourhan ou Sandor Ferenczi.
Merci à Pascale Coupon-Huby, dont le regard professionnel sur la question animale m'a beaucoup apporté au cours de nos échanges sur Bonnet d'âne, de m'avoir fait connaître Dominique Lestel qui remet en cause beaucoup de préjugés sur l'absence de culture animale et sur la différence radicale entre l'homme et les animaux.
"L'éthologie (étude du comportement des animaux) contemporaine a opéré une révolution majeure dont on n'a pas encore pris la mesure. Les représentations classiques de l'animal ne sont plus tenables : l'opposition entre nature et culture ne suffit plus à rendre compte de la différence qui sépare l'homme de l'animal.
Une véritable ethologie est désormais nécessaire pour comprendre de nombreuses sociétés animales comme celle des chimpanzés, des éléphants ou de certains mammifères marins.
Réexaminant les notions d'outil, de communication, de rationalité, Dominique Lestel montre que les comportements culturels ne constituent pas une rupture propre à l'humain, mais qu'ils émergent progressivement dans l'histoire du vivant.
Il suggère par ailleurs que certains animaux doivent être considérés comme d'authentiques sujets dotés d'une histoire, d'une conscience de soi et de représentations complexes.
Autant dire que le statut de l'humain doit être repensé de façon radicale : c'est là une des questions majeures du XXIème siècle."
"Dans la pensée occidentale, nature et culture constituent classiquement les deux termes d'une opposition fondamentale et irréductible, explique Dominique Lestel... L'homme est par essence un animal de culture, ce qui non seulement le distingue de tout animal, mais le distingue suffisamment pour le faire sortir de toute animalité.
Cette vision de l'homme est corrélative d'une façon de se représenter l'animal comme une espèce de robot autonome plus ou moins intelligent, mais fondamentalement programmé a priori (c'est-à-dire par la nature, alors que l'homme serait programmé a posteriori, par la culture).
Les temps ont changé. Nous connaissons mieux les animaux grâce à l'essor prodigieux des disciplines académiques qui s'en occupent, comme l'ethologie.
Nous continuons pourtant à tenir pour acquis que l'animal occupe un autre espace que celui de la culture - et que l'un des problèmes majeurs qu'il faut résoudre consiste à comprendre comment l'homme est devenu humain (...)
L'objectif de cet essai s'appuie sur la conviction forte que nous n'avons pas besoin d'un "miracle" pour expliquer le passage de l'animal à l'humain, mais que le problème reste entier et qu'il est d'une complexité considérable. Dans les pages qui suivent, je soutiens la thèse selon laquelle loin de s'opposer à la nature, la culture est un phénomène qui est intrinsèque au vivant dont elle constitue une niche particulière, qu'on en trouve les prémices dès le début de la vie animale, et que le développement de ces comportements permet de comprendre comment un authentique "sujet" a émergé dans l'animalité.
(...) Le vrai sujet de ce livre est de montrer que l'idée que les animaux sauvages ont des cultures et qu'ils peuvent être considérés comme des sujets est parfaitement défendable, qu'elle transforme profondément non seulement nos concepts du couple nature/culture, mais aussi ceux du couple homme/animal, et que les arguments les plus importants en faveur d'une telle position ne sont pas nécessairement ceux qui sont habituellement mis en avant..."
Né le 1 septembre 1961 à Paris, Dominique Lestel est un philosophe et éthologue français, maître de conférences au département d'études cognitives de l'École normale supérieure et membre d'une équipe de recherche en éco-anthropologie et ethnologie du Muséum national d'histoire naturelle.
Dominique Lestel dans ses travaux de recherche s'oppose aux représentations classiques de l'animal. L'opposition entre nature et culture ne suffit plus à rendre compte de la différence qui sépare l'homme de l'animal. Une véritable ethnologie est nécessaire pour comprendre de nombreuses sociétés animales.
En réexaminant les notions d'outil, de communication, de rationalité, il montre que les comportements culturels ne constituent pas une rupture propre à l'humain. Dominique Lestel explique qu'il y a progressivement émergence de comportements culturels dans l'histoire du vivant.
Dominique Lestel s'intéresse tout particulièrement à l'interaction homme-animal. La durée de cette interaction, les rapports qui s'instaurent entre l'homme et l'animal, leur manière de vivre ensemble constituant des éléments indispensables pour caractériser ce dernier.
"Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porc-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur.
Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres.
Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballotés de ça de là entre deux souffrances, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable.
Ainsi, le besoin de société pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières."
Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena (1851), § 396
"Je suis là !"
Ruse du hérisson qui prétend battre le lièvre à la course, mais installe secrètement au but sa hérissonne, indiscernable de lui pour le lièvre. Lui-même fait seulement semblant de courir et reste au point de départ. Qu'il aille dans un sens ou dans l'autre, le lièvre trouve toujours au bout du champ un hérisson qui crie : "Je suis là !"
Martin Heidegger, La constitution onto-théologique de la métaphysique, traduction A. Préau, Questions I, Paris, Gallimard,
1968, p. 297
La critique de la société du spectacle et de la consommation (par exemple du salaire extravagant de David Beckham) fait partie de la société du spectacle et de la
consommation dans tous les domaines : le sport, l’École, le marché de l'art, les affaires diverses et avariées, les frasques de ceux qui nous gouvernent, faute de savoir se gouverner
eux-mêmes...
Elle alimente la plupart des conversations autour du distributeur de café et entre beaux-frères, dans les familles où on se parle encore.
L'invitation à la critique "citoyenne" n'est que l'envers de la volonté de ne rien changer. Peu importe la critique, pourvu que les investisseurs puissent continuer à investir et le monde de tourner en rond.
Le salaire de David Beckham, les insultes à l'encontre des arbitres et des étrangers de l'équipe d'en face, les prix non moins extravagants des bouses
d'Haruki Murakami et le bordel dans les établissements scolaires sont peut-être le prix à payer pour ne pas avoir pire : par exemple l'obligation de pleurer sous peine de mort à l'enterrement du
Président de la République ou des persécutions massives de minorités ou encore de longues et humiliantes séances d'autocritique de professeurs, suivies de sévices divers (actuellement courtes et
humiliantes, dans le bureau du CPE ou du Principal)
Comme disait mon grand-père : "ça vaut mieux pour nous qu'ils lisent Barrès que Drumont."
Puisque la bêtise et la malveillance humaines sont inévitables et qu'elles ont besoin de s'exprimer ("Un con, ça ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnaît." -
Michel Audiard), peut-être est-il préférable qu'elles s'expriment sous une forme atténuée, dans la violence des stades ou le salaire de David Beckham...
C'est moins mortel, mais ça reste quand même un peu déprimant.
... Considération désobligeantes, en hommage à Robert Musil.
J'ai le souvenir d'un glandeur qui ne doutait de rien, interrompant en 68 les cours de Paul Ricoeur, qui aura pris bien plus de risques, d'un "Assez de Ricoeur,
camarades !" pour nous convier à d'obscures partouzes idéologiques.
Pas étonnant qu'il ait fini au parlement européen à 20 000 euros par mois à glandouiller, son occupation favorite.
Il se disait à l'époque que les Américains voulaient dessouder de Gaulle depuis le coup de l'échange de dollars papiers contre leur équivalent or, après la
dénonciation unilatérale par les Yankees des accords de Breton-Wood.
Les Gauchistes du genre Cohn-Bendit - je ne parle pas des idéalistes qui sont allés au turbin, ni de ceux qui ont payé leur engagement au prix fort - ont
admirablement servi les Américains, comme ils servent aujourd'hui les commissaires de l'Empire européen sous domination allemande et en ont été récompensés, comme le méritent ceux qui
trahissent.
On juge un arbre à ses fruits. Qu'a produit Cohn-Bendit ? Absolument rien, sauf du vent. Qu'a-t-il fait contre les bureaucrates de l'Union européenne bourreaux de
la Grèce, après les colonels, rien, contre la disparition de la nation, thème "de Gauche", depuis 1789 ? Rien... contre la dérégulation et la dictature de l'argent ? Contre la mort
programmée des services publics ? Rien, absolument rien...
... Un idiot utile fort apprécié en tant qu"european young leader", une flatulence, inapte à faire tourner la moindre éolienne.
Il serait temps d'ouvrir les yeux sur l'alliance naturelle entre les anciens gauchistes d'opérette du genre Cohn-Bendit et les eaux troubles du capitalisme
financier mondialisé et de la société de la consommation et du spectacle. Ainsi, Debord ne sera peut-être pas mort pour rien.
Jacques Bénigne Bossuet (1627-1704)
A méditer :
"Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences dont ils chérissent les causes."
Antonio Gramsci (1891-1937)
La France a (avait) la particularité d'enseigner la logique aux élèves, dès l'école primaire, à travers l'enseignement de la grammaire de l'abbé Lhomond, adoptée
par la Constituante pour servir dans toutes les écoles de France et de Navarre ; Lhomond s'étant inspiré de la Logique de Port-Royal, elle-même issue de la tradition de la pensée grecque
(Aristote, bien entendu, les stoïciens, Thomas d'Aquin et les grands scolastiques).
Alexandre Koyré a montré que la logique d'Aristote était une transposition des catégories grammaticales de la langue grecque (sujet, attribut...), et on peut en
dire autant de sa métaphysique (par exemple la notion d'upokaimenon qui a donné la notion de substance) ; en privant les élèves de grammaire, c'est de tout ce riche héritage que vous les
privez.
Derrière cette entreprise peut se cacher une volonté politique (Mussolini, Pétain) de ne pas donner au peuple le moyen de penser et/ou de faire en sorte que chacun
reste bien à sa place ou bien le scepticisme d'un Philippe Meirieu ou d'une Evelyne Charmeux, qui aboutit, en faisant l'économie de la militarisation de la société à un résultat identique, ce
qu'Antonio Gramsci avait parfaitement compris.
La prise en main totalitaire va toujours de pair avec une volonté d'appauvrir la parole en appauvrissant la langue. On s'attaque d'abord au squelette (le fondement
de la logique, y compris chez Hegel : principe d'identité, de non contradiction et de tiers-exclu dont on paye très cher le mépris en politique : voir Orwell, "la paix c'est la guerre, l'amour
c'est la haine"...), puis à la chair et aux muscles : le vocabulaire, la littérature, la philosophie, la poésie...
L'opposition entre les apprentissages "mécaniques" aux apprentissages "intelligents" est une dichotomie spécieuse, typique du pédagogisme.
Une chose est de dire que "la grammaire n'est pas un but en soi" et qu'il faut comprendre ce que l'on apprend, une autre qu'il est inutile d'apprendre les règles de
grammaire ; nous sommes passés de la première idée (juste) à la seconde...
... Encore que pour Hegel, ce qu'il nomme, dans sa justification de la grammaire scolaire "l'apparence de la stupidité" ne soit pas à écarter ; les musiciens qui
font des gammes comprennent très bien la raison d'être de la "stupidité" des gammes.
Le point de vue de Hegel :
A ce moment mécanique de l’apprentissage de la langue, se relie, d’ailleurs, aussitôt, l’étude de la grammaire, dont la valeur ne peut pas être prisée assez haut, car elle conditionne le commencement de la culture logique - c’est là un point que j’évoque encore pour finir, parce qu’il semble être presque tombé dans l’oubli.
La grammaire a, en effet, pour contenu, les catégories, les productions et déterminations propres de l’entendement ; c’est donc en elle que l’on commence à apprendre l’entendement lui-même. Ces essentialités les plus spirituelles avec lesquelles, la première, elle nous familiarise, sont quelque chose dont on ne peut plus compréhensible pour la jeunesse, et il n’y a assurément rien de plus spirituel qui soit plus compréhensible qu’elles, car la force encore sans ampleur qui est propre à cet âge ne peut accueillir ce qui comporte une riche multiformité ; or, ces abstractions dont nous venons de parler sont ce qui est totalement simple. Elles sont, en quelque sorte, les lettres singulières et, à vrai dire, les voyelles du domaine spirituel, par lesquelles nous commençons, pour apprendre à l’épeler, puis à le lire.
Ensuite, la grammaire les expose aussi d’une manière appropriée à cet âge, en tant qu’elle enseigne à les différencier au moyen de marques auxiliaires extérieures que la langue contient la plupart du temps elle-même ; de la même façon qu’il est mieux que chacun puisse différencier rouge et bleu sans pouvoir indiquer les définitions de ces couleurs selon l’hypothèse newtonienne ou une autre théorie, cette connaissance dont on vient de parler est, pour commencer, suffisante, et il est de la plus haute importance d’avoir été rendu attentif à ces différences. Car, si les déterminations de l’entendement, puisque nous sommes des êtres d’entendement, sont en nous, et si nous les comprenons immédiatement, la première culture consiste à les avoir, c’est à dire à avoir fait d’elles un objet de la conscience et à pouvoir les différencier par des marques.
G.W.F. Hegel, Discours du 29 Septembre 1809, in Textes pédagogiques, traduits et présentés par Bernard Bourgeois, 1990, Vrin, Paris, p. 85-86. Traduction légèrement remaniée.
Le point de vue d'Antonio Gramsci...
Quelques mois avant de mourir, dans ses Cahiers de prison, Antonio Gramsci dénonce ceux qui voulaient restreindre ou faire disparaître l’enseignement de la grammaire normative : les fascistes, alors au pouvoir.
Grammaire et technique :
Peut-on poser le problème pour la grammaire comme pour la « technique » en général ? La grammaire est-elle seulement la technique de la langue ? En tout cas, la thèse des idéalistes, surtout la thèse gentilienne (allusion à Giovani Gentile, alors ministre de l'Education de Benito Mussolini, cf. note), de l’inutilité de la grammaire et de son exclusion de l’enseignement scolaire est-elle justifiée ?
Si l’on parle (on s’exprime avec des mots) d’une façon historiquement déterminée pour des nations ou pour des aires linguistiques, peut-on se passer d’enseigner cette « façon historiquement déterminée » ?
Une fois admis que la grammaire normative traditionnelle est insuffisante, est-ce une bonne raison pour n’enseigner aucune grammaire, c’est-à-dire pour ne se préoccuper d’aucune façon d’accélérer l’apprentissage de la manière de parler déterminée d’une certaine aire linguistique, mais de laisser « apprendre la langue dans le langage vivant » ou autres expressions de ce genre employées par Gentile ou par les gentiliens ?
Il s’agit au fond d’une forme de libéralisme des plus extravagantes et des plus biscornues. Différences entre Croce et Gentile. D’habitude, Gentile s’appuie sur Croce, en en exagérant jusqu’à l’absurde quelques positions théoriques. Croce soutient que la grammaire ne fait partie d’aucune des activités spirituelles théoriques élaborées par lui, mais il finit par trouver dans la « pratique » la justification d’un grand nombre d’activités niées d’un point de vue théorique : Gentile exclut aussi de la pratique, dans un premier temps, ce qu’il nie théoriquement, quitte à trouver ensuite une justification théorique aux manifestations pratiques les plus dépassées et les plus injustifiées techniquement.
Doit-on apprendre « systématiquement » la technique ? Il est arrivé que la technique de l’artisan de village s’oppose à celle de Ford. On apprend la « technique industrielle » de bien des façons : artisans, pendant le travail de l’usine lui-même, observant comment les autres travaillent (et donc avec une plus grande perte de temps et d’énergie et seulement partiellement) ; dans les écoles professionnelles (dans lesquelles on apprend systématiquement tout le métier, même si quelques-unes des notions apprises ne doivent servir qu’un petit nombre de fois dans la vie, et même jamais) ; par la combinaison des différentes manières, avec le système Taylor-Ford qui crée un nouveau type de qualification et de métier limité à des usines déterminées, et même à des machines ou à des moments du processus de production.
La grammaire normative, que l’on ne peut concevoir séparée du langage vivant que par abstraction, tend à faire apprendre l’ensemble de l’organisme de la langue déterminée et à créer une attitude spirituelle qui rend apte à s’orienter toujours dans le domaine linguistique (voir la note sur l’étude du latin dans les écoles classiques).
Si la grammaire est exclue de l’école et n’est pas « écrite », on ne peut pas l’exclure, pour autant, de la « vie » réelle, comme on l’a déjà dit dans une autre note : on exclut seulement l’intervention organisée et unitaire dans l’apprentissage de la langue et, en réalité, on exclut de l’apprentissage de la langue cultivée la masse populaire nationale, puisque la couche dirigeante la plus élevée, qui parle traditionnellement le « beau langage » , transmet cette langue de génération en génération, à travers un processus lent qui commence avec les premiers balbutiements de l’enfant sous la direction des parents, et qui se poursuit dans la conversation (avec ses « on dit ainsi » , « on doit dire ainsi » , etc.) toute la vie : en réalité, on étudie « toujours » la grammaire par l’imitation des modèles admirés.
Il y a, dans la position de Gentile, beaucoup plus de politique qu’on ne le croit et beaucoup d’attitude réactionnaire inconsciente, comme du reste on l’a noté d’autres fois à d’autres occasions ; il y a toute l’attitude réactionnaire de la vieille conception libérale, il y a un « laisser faire, laisser passer » qui n’est pas justifié comme il l’était chez Rousseau (et Gentile est plus rousseauiste qu’il ne le croit) par l’opposition à la paralysie de l’école jésuite, mais il est devenu une idéologie abstraite et « anhistorique » .
Note sur Giovanni Gentile : philosophe italien, ancien ministre de l’éducation (qu’il a réformée dans un sens “antipositiviste et anti-Lumières”), théoricien du fascisme, rédigea le Manifeste des Intellectuels du fascisme (1925) ; fusillé par les partisans en 1944.
Note sur la Logique de Port-Royal : Pour Arnaud (surnomme "le grand Arnauld") et Nicole, logiciens de l'abbaye de Port-Royal (XVIIème siècle), la logique est un art de penser : c'est "lart de bien conduire sa raison dans la connaissance des choses, tant pour s'instruire soi-même que pour en instruire les autres". De ce point de vue, les termes du langage sont des "idées", les propositions des "jugements". Un raisonnement correct est "vrai", en même temps que valide, c'est-à-dire qu'il établit des relations convenables (indéterminées par leur contenu) entre les idées. Cet "art de penser" qui tend à confondre formes logiques (formes du langage) et structures rationnelles, sera enseigné jusqu'au début du XXème siècle.
Note sur Antoine Arnaud (1612-1634) : Théologien janséniste. Exclu de la Sorbonne en 1656 à l'occasion de controverses
impliquant le jansénisme, il se retire à l'abbaye de Port-Royal. Il dut s'exiler par la suite en Flandre, puis aux Pays-Bas. Auteur, avec Lancelot, de la Grammaire générale et raisonnée
(1660), et avec Pierre Nicole de la Logique ou l'art de bien penser, Arnaud s'est inspiré de Descartes pour effectuer, à partir de la langue naturelle, une analyse des structures
rationnelles de la pensée. Principaux écrits : La Logique (dite) de Port-Royal (1662)
"Para Théou péri Théou mathein" (Athénagore, Legatio pro Christianis, VII)
"Nous sommes des nains, perchés sur les épaules de géants." (Bernard de Chartres)
L'Esprit de la philosophie médiévale par Etienne Gilson, professeur au collège de France, Gifford Lectures (Université d'Aberdeen), Librairie philosophique J. Vrin
(contribution à l'article de wikipédia sur la philosophie médiévale)
Les leçons qui forment ce volume ont été faites à l'Université d'Aberdeen, au titre de Gifford Lectures, en 1931.
Invité à la tâche assez difficile de définir l'esprit de philosophie médiévale, explique Etienne Gilson, je l'ai pourtant acceptée, en pensant à l'opinion très répandue que, si le moyen-âge a une littérature et un art, il n'a pas de philosophie qui lui soit propre.
Essayer de dégager l'esprit de cette philosophie, c'était se condamner à fournir la preuve de son existence ou à avouer qu'elle n'a jamais existé. C'est en cherchant à la définir dans son essence propre que je me suis vu conduit à la présenter comme la "philosophie chrétienne par excellence".
Mais, en ce point, la même difficulté m'attendait sur un autre plan, car si l'on a pu nier la possibilité d'une philosophie médiévale à titre de fait, on a également nié la possibilité d'une philosophie chrétienne en tant qu'idée. Il se trouve donc que les deux séries de leçons convergent vers cette conclusion, que le moyen-âge a produit, outre une littérature chrétienne et un art chrétien, ce que l'on savait assez, une philosophie chrétienne, ce dont on dispute.
Il ne s'agit pas de soutenir qu'il a crée cette philosophie de rien, pas plus qu'il n'a tiré du néant son art et sa littérature. Il ne s'agit pas non plus de prétendre qu'il n'y ait eu, au moyen-âge, d'autre philosophie que chrétienne, pas plus qu'on ne saurait prétendre que toute littérature médiévale est chrétienne et tout art médiéval chrétien. La seule question qu'il s'agisse d'examiner est de savoir si la notion de philosophie chrétienne a un sens, et si la philosophie médiévale, considérée dans ses représentants les plus qualifiés, n'en serait pas précisément l'expression historique la plus adéquate.
L'esprit de la philosophie médiévale, tel qu'on l'entend ici, c'est donc l'esprit chrétien, pénétrant la tradition grecque, la travaillant du dedans et lui faisant produire une vue du monde, une Weltanschuung spécifiquement chrétienne.
Il a fallu des temples grecs et des basiliques romanes pour qu'il y eût des cathédrales ; pourtant, quelle que soit la dette de nos architectes méfiévaux à l'égard de leurs prédecesseurs, ils s'en distinguent, et l'esprit nouveau qui leur a permis de créer est peut-être le même que celui dont se sont inspirés avec eux les philosophes de leur temps.
Pour savoir ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette hypothèse, la seule méthode à suivre était de montrer la pensée médiévale à l'état naissant, au point précis où la greffe judéo-chrétienne s'insère dans la tradition historique.
La démonstration tentée est donc purement historique ; si, très rarement, une attitude plus théorique a été provisoirement adoptée, c'est que l'historien doit rendre au moins intelligibles les notions qu'il expose ; il s'agissait de suggérer comment peuvent être aujourd'hui encore concevables des doctrines dont, pendant des siècles, s'est satisfaite la pensée de ceux qui nous ont précédé."
Résumé de l'ouvrage :
Après avoir expliqué que la notion de "philosophie chrétienne" a un sens, Etienne Gilson en propose la définition suivante : "J'appelle philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison.
Gilson examine ensuite ce que la pensée chrétienne a fait de l'idée de Dieu, clef de voûte de la métaphysique et les conséquences de l'identification de Dieu et de l'Être : la contingence de l'être fini. Le rapport entre le créateur et la création est problématique pour l'entendement humain. Etienne Gilson montre comment les Pères de l'Eglise et les penseurs du moyen-âge, en particulier Thomas d'Aquin ont tenté de penser cette relation sur le mode de la similitude et de la participation.
Contrairement à une opinion répandue, le christianisme n'est pas un pessimisme radical : la matière n'est pas "mauvaise", puisqu'elle a été crée par Dieu et habitée par le Verbe incarné. Le mal n'est pas une illusion, il est lié au péché originel et à la liberté humaine, mais il n'est ni radical, ni irrémédiable.
L'univers est bon, puisqu'il est de l'être, mais Dieu est le Bien, puisqu'il est l'Être. Comment établir le partage de leurs perfections respectives ?
La notion de providence divine n'est pas une notion exclusivement chrétienne, mais il y a une notion proprement chrétienne de la providence divine : elle consiste dans la double élection d'un peuple dans l'Ancien Testament et de l'Humanité tout entière dans l'Evangile. L'homme est un analogue de Dieu, doué d'activité et d'efficace causale dans la mesure où il est être et conduit par la providence divine vers une fin qui lui est propre. Loin de rejeter le corps, la pensée chrétienne insiste sur sa dignité, sa valeur et sa perpétuité.
La dépendance du chrétien à l'égard de Dieu est beaucoup plus intime et plus radicale que celle de l'homme grec à l'égard des dieux. Dans la pensée chrétienne et la philosophie médiévale, l'individu et la personne ont une valeur sacrée et s'offrent même comme les seuls fondements possibles de toute religion. Le christianisme est aux antipodes d'une sacralisation du collectif.
Il est plus important de se connaître soi-même que de connaître le monde extérieur. Le "Gnôti seauton" de Socrate, la connaissance de soi-même est l'une des conditions de la vocation à la sainteté.
La philosophie moderne, issue de Descartes et de Kant, est essentiellement "idéaliste" : le réel se confond avec la pensée ; la philosophie chrétienne est essentiellement "réaliste" : si ma pensée est la condition de l'être, je ne dépasserai jamais par elle mes propres limites et ma capacité d'infini ne sera jamais satisfaite. Si même ma pensée ne fait que poser les conditions a priori de l'expérience, il y aura toujours entre Dieu et moi l'écran des catégories de l'entendement qui m'interdira aujourd'hui la connaissance de son existence, et, plus tard, la vue béatifiante de sa perfection.
Ce qui nous est naturellement connaissable ne suffit pas à combler notre soif de connaître, mais un entendement fini a-t-il la capacité de connaître un Être infini ? Cette question a fait l'objet de débats entre les grands scolastiques, notamment entre saint Thomas pour lequel la connaissance de Dieu est possible, dans une certaine mesure et Duns Scott, pour lequel cette connaissance est plus problématique.
Pour définir l'amour et son objet, les penseurs chrétiens - notamment Bernard de Clairvaux - partent de l'expérience commune de l'amour. Le désir humain se satisfait momentanément de tout, mais rien ne peut le satisfaire durablement.
La philosophie chrétienne n'a pas inventé l'idée de liberté, mais l'insistance avec laquelle les Pères de l'Eglise soulignent l'importance de cette idée doit cependant retenir l'attention, ainsi que la nature très spéciale des termes dans lesquels ils l'ont fait.
Les moralistes chrétiens ont rassemblé les notions païennes de beauté (Kalos) et d'honneur (decorum) dans une notion plus compréhensible, celle du Bien, puis relié directement le bien à un principe transcendant, qui mérite l'honneur en soi et absolument, plus que la vertu, et par rapport auquel seule la vertu le mérite.
l'Evangile rappelle avec insistance à l'homme que le péché est antérieur à l'acte par lequel il se manifeste au dehors, et, dans bien des cas, indépendant de lui.
Tout consentement intérieur est déjà un acte, aussi manifeste à Dieu que l'acte extérieur l'est aux hommes, si bien que l'accord ou le désaccord interne de la volonté avec la loi divine suffit à
définir un ordre d'obéissance ou de transgression morales complètement déterminé. Assurément, l'importance des actes extérieurs reste considérable, mais il existe désormais avant eux une
série d'actes qui ne comptent pas aux yeux des hommes, et dont l'importance est primordiale devant Dieu. "Ut quid cogitatis mala in cordibus vestris ?" (Matt. 9,4)
Les penseurs du moyen-âge ont fait subir des modifications à la conception grecque de la nature (Phusis) : "Partout, dans la philosophie médiévale, l'ordre naturel s'appuie à un ordre surnaturel, dont il dépend comme de son origine et de sa fin. S'il en est ainsi, peut-on encore parler de nature dans une philosophie chrétienne, ou ne vaudrait-il pas mieux dire, avec Malebranche, que la nature est une idée antichrétienne par excellence, un reste de la philosophie païenne recueillie par des théologiens imprudents ? Les penseurs du moyen-âge de l'ont pas cru. Comme les Grecs, ils ont une nature, mais ce n'est plus tout à fait la même.
En orientant la nature, et l'homme qui n'en est qu'une partie, vers une fin surnaturelle, le christianisme devait nécessairement modifier les
perspectives historiques reçues et jusqu'au sens même de la notion d'Histoire. Il convient de se demander s'il n'existerait pas une conception spécifiquement médiévale de l'Histoire, différente à
la fois de celle des Grecs et de la nôtre, réelle pourtant.
Nous sommes, disait Bernard de Chartres, "comme des nains assis sur les épaules de géants". Nous voyons donc plus de choses que les Anciens, et de plus lointaines, mais ce n'est ni par l'acuité de notre vue, ni par la hauteur de notre taille, c'est seulement qu'ils nous portent et nous haussent de leur hauteur gigantesque. Nous avons perdu cette fière modestie. Beaucoup de nos contemporains veulent rester par terre ; mettant leur gloire à ne plus rien voir, pourvu que ce soit par eux-mêmes, ils se consolent de leur taille en s'assurant qu'ils sont vieux. Triste vieillesse que celle qui perd la mémoire. S'il était vrai, comme on l'a dit que saint Thomas ait été un enfant et Descartes un homme, nous serions bien près de la décrépitude. Souhaitons plutôt que l'éternelle jeunesse du vrai nous garde longtemps dans l'enfance, pleins d'espoir dans l'avenir et de force pour y entrer.
Organisation de l'ouvrage (notes personnelles) :
Chap. I - Le problème de la philosophie chrétienne : la notion même de "philosophie chrétienne" a-t-elle un sens, correspond-elle à une réalité ?
Chap. II - La notion de philosophie chrétienne : "J'appelle philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les
deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison." (p. 32-33)
Chap. III - L'Être et sa nécessité : Etienne Gilson examine ce que la pensée chrétienne a fait de l'idée de Dieu, clef de voûte de toute la métaphysique.
Chap. IV - Les Êtres et leur contingence : examen des conséquences de l'identification de Dieu et de l'Être : si Dieu est l'Etre, il n'est pas
seulement l'être total : totum esse, il est encore l'être véritable : verum esse ; ce qui signifie que le reste n'est que l'être partiel et ne mérite même pas véritablement le
nom d'être
Chap. V - Analogie, causalité et finalité : examen du rapport problématique pour l'entendement humain entre le créateur et la création. Similitude et participation. On retrouve cette question plus loin (p. 139) dans le chapitre intitulé "La gloire de Dieu" avec les notions de "causes secondes" et des "raisons séminales" (saint Augustin et saint Thomas).
Chap. VI - L'optimisme chrétien : contestation de l'opinion communément répandue que le christianisme est un pessimisme radical. Le problème du
mal. La matière est-elle "mauvaise" ? les rapports entre le mal et la liberté humaine.
Chap. VII - La Gloire de Dieu : "L'univers est bon, puisqu'il est de l'être, mais Dieu est le Bien, puisqu'il est l'Être ; comment établir le partage de leurs perfections respectives ? Que faut-il accorder aux choses, pour que véritablement elles soient ; mais que ne faut-il pas leur accorder, si l'on ne veut pas qu'elles s'attribuent une suffisance incompatible avec le juste souci de la gloire de Dieu ?"
Chap. VIII - La Providence chrétienne : la notion de providence divine n'est pas une notion exclusivement chrétienne (elle est niée par Démocrite
et par les Epicuriens, mais on la trouve chez les Stoïciens), mais il y a une notion proprement chrétienne de la providence divine. Elle consiste dans la double élection d'un peuple dans l'Ancien
Testament et de l'humanité tout entière dans l'Evangile. On retrouve la question du mal. Dieu a-t-il la science des êtres singuliers ? Les êtres raisonnables jouiront-ils seuls de la béatitude ?
Pourquoi Dieu a-t-il crée d'autres êtres que les êtres raisonnables ? Dieu associe-t-il l'homme à sa Providence ? De quelle manière ? Une personne est-elle plus et autre chose que le représentant
d'une espèce ?
Chap. IX - L'anthropologie chrétienne : "Pris en soi, l'homme n'est rien de plus que l'un des êtres dont se compose l'univers : un analogue de Dieu, doué d'activité et d'efficace causale dans la mesure où il est être et conduit par la providence divine vers une fin qui lui est propre. Sa dépendance à l'égard de Dieu, beaucoup plus intime et radicale que celle de l'homme à l'égard de l'Idée platonicienne ou que celle du mobile à l'égard du premier moteur d'Aristote, entraîne des différences de structure métaphysique par quoi l'homme chrétien va se différencier de l'homme grec plus profondément encore. Les différences se dissimulent sous l'identité des terminologies." Insistance de la pensée chrétienne sur la valeur, la dignité et la perpétuité du corps humain. Rapports entre l'âme et le corps chez Platon, Aristote, Avicenne et dans la pensée chrétienne : L'âme peut-elle subsister sans le corps ? (oui), le corps peut-il subsister sans l'âme ? (non)
Chap. X - Le personnalisme chrétien : "En un temps où le collectif prend une valeur proprement religieuse, comme s'il suffisait d'éliminer l'individuel pour obtenir le divin, l'individuel et le personnel revendiquent à leur tour une valeur de sacré et s'offrent même comme les seuls fondements possibles de toute religion. (p. 194)
Chap. XI - La connaissance de soi-même et le socratisme chrétien : comment les penseurs chrétiens ont-ils interprété le "Gnoti séotôn" de Socrate ?
Importance respective de la connaissance du monde extérieur et de la connaisance de soi-même. Le thème de la grandeur et de la misère de l'homme chez Pascal.
Chap. XII - La connaissance des choses : ce chapitre est particulièrement intéressant, dans la mesure où il montre la différence radicale de point de vue entre le "réalisme" médiéval et "l'idéalisme" moderne, issu de Descartes et de Kant. Pourquoi tout penseur chrétien est-il réaliste, sinon par définition, du moins par une sorte de vocation ? Etienne Gilson se propose de montrer que l'objet de la connaissance est d'une nature telle, dans un univers chrétien, qu'elle est capable de supporter une épistémologie réaliste. La vérité comme "adequatio rei et intellectus". L'essence de l'entendement humain est de pouvoir tout devenir par mode intelligible. Les trois sens du mot "vérité" dans la philosophie de saint Thomas (pg. 240-41) ; la question de la vérité chez saint Anselme. La relation entre l'intellect et le sensible chez saint Thomas et Duns Scot, l'opposition à la dépréciation platonicienne du sensible, la possibilité d'une certitude empirique basée sur un raisonnement expérimental, pourquoi Duns Scot s'oppose-t-il à Héraclite (à l'écoulement universel) ? Si l'oeuvre de la création n'est pas intelligible, nous ne saurons jamais rien de son auteur. "Réduisant l'histoire du cosmos au drame intime du salut individuel, le luthérien n'a que faire de chercher Dieu dans la nature ; il le sent à l'oeuvre dans son âme et cela suffit. Comparaison entre l'esprit de la philosophie médiévale et la philosophie moderne issue de Descartes et de Kant : "nourri d'idéalisme kantien, l'homme moderne estime que la nature est ce qu'en font les lois de l'esprit. Perdant leur indépendance d'oeuvres divines, les choses gravitent désormais autour de la pensée humaine, dont elles empruntent les lois. Comment s'étonner après cela que la critique ait progressivement éliminé toute métaphysique ? Pour dépasser la physique, il faut qu'il y ait une physique. Pour s'élever au-dessus de l'ordre de la nature, il faut qu'il y ait une nature. Dès lors que l'univers se réduit aux lois de l'esprit, ce nouveau créateur n'a plus rien à sa disposition qui lui permette de se dépasser. Législateur d'un monde auquel sa propre pensée donne naissance, l'homme est désormais prisonnier de son oeuvre et ne réussira plus à s'en évader." (...) En subvertissant la position traditionnelle du problème, l'idéalisme critique en rend la solution impossible. Si ma pensée est la condition de l'être, je ne dépasserai jamais par elle mes propres limites et ma capacité d'infini ne sera jamais satisfaite. Si même ma pensée ne fait que poser les conditions a priori de l'expérience, il y aura toujours entre Dieu et moi l'écran interposé des catégories de l'entendement, qui m'interdira aujourd'hui la connaissance de son existence, et, plus tard, la vue béatifiante de sa perfection. Sans doute, il reste loisible d'imaginer une transmutation complète de l'homme, qui l'habiliterait à une connaissance de type étranger à sa nature, mais c'est là précisément ce que les philosophes chrétiens ont cru nécessaire d'éviter."
Chap. XIII - L'intellect et son objet : Quelle classe d'être tombe naturellement et de plein droit sous les prises de la connaissance d'un
intellect tel que le nôtre ? Ce qui nous est naturellement connaissable suffit-il de soi seul à combler la capacité de notre intellect ? Examen des doctrines de Thomas d'Aquin et de Duns Scot
(divergences et accord). Dieu est-il un objet naturel de notre connaissance ?
Chap XIV - L'amour et son objet : "Dès le XIIème sièce, saint Bernard et ses disciples sont partis de la
réalité même : l'expérience commune de l'égoïsme et de la sensualité, bref du désir humain dans sa plus pauvre nudité."... Examen des sagesses antiques (Epicure) ; "tout se passe comme si chacun
de nous ne pouvait poursuivre d'autre fin que son bonheur, mais aussi comme s'il était incapable de l'atteindre, parce que tout lui plaît, mais rien ne le contente."
Chapitre XV - Libre arbitre et liberté chrétienne : le christianisme n'a pas inventé l'idée de liberté, mais l'insistance avec laquelle les Pères de l'Eglise soulignent l'importance de cette idée doit cependant retenir d'abord l'attention, ainsi que la nature très spéciale des termes dans lesquels ils l'ont fait.
Chapitre XVI - Loi et moralité chrétienne : "On pourrait résumer l'évolution de la morale sur ce point, en disant que les moralistes chrétiens ont
cherché d'abord à rattacher la valeur morale à l'acte volontaire comme à sa racine ; qu'ils ont en même temps rassemblé les notions de beauté et d'honneur (le "kalos" des Grecs, le "decorum" des
Romains) dans une notion plus compréhensible : celle du bien ; puis relié directement le bien à un principe transcendant, qui mérite l'honneur en soi et absolument, plus véritablement que la
vertu, et par rapport auquel seule la vertu le mérite."
Chapitre XVII - Intention, conscience et obligation : "on ne saurait s'étonner de l'insistance avec laquelle l'Evangile rappelle à l'homme que le
péché est antérieur à l'acte par lequel il se manifeste au dehors, et, dans bien des cas, indépendant de lui. Tout consentement intérieur est déjà un acte, aussi manifeste à Dieu que l'acte
extérieur l'est aux hommes, si bien que l'accord ou le désaccord interne de la volonté avec la loi divine suffit à définir un ordre d'obéissance ou de transgression morales complètement
déterminé. Assurément, l'importance des actes extérieurs reste considérable, mais il existe désormais avant eux une série d'actes qui ne comptent pas aux yeux des hommes, et dont
l'importance est primordiale devant Dieu. "Ut quid cogitatis mala in cordibus vestris ?" (Matt. 9,4)
Chapitre XVIII - Le moyen-âge et la nature : Etienne Gilson explique dans ce chapitre les modifications que les penseurs du moyen-âge ont fait subir à la conception grecque de la nature (Phusis) : "Partout, dans la philosophie médiévale, l'ordre naturel s'appuie à un ordre surnaturel, dont il dépend comme de son origine et de sa fin (...) S'il en est ainsi, peut-on encore parler de nature dans une philosophie chrétienne, ou ne vaudrait-il pas mieux dire, avec Malebranche, que la nature est une idée antichrétienne par excellence, un reste de la philosophie païenne recueillie par des théologiens imprudents ? Les penseurs du moyen-âge de l'ont pas cru, et l'on peut le prévoir puisque c'est à eux que s'en prend Malebranche. Comme les Grecs, ils ont une nature, mais ce n'est plus tout à fait la même."
Chapitre XIX - Le moyen-âge et l'Histoire : "en orientant la nature, et l'homme qui n'en est qu'une partie, vers une fin surnaturelle, le
christianisme devait nécessairement modifier les perspectives historiques reçues et jusqu'au sens même de la notion d'Histoire (...) ce qu'il convient de se demander, c'est s'il n'existerait pas
une conception spécifiquement médiévale de l'Histoire, différente à la fois de celle des Grecs et de la nôtre, réelle pourtant."
Chapitre XX - Le moyen-âge et la philosophie : "Que nous reste-t-il donc, dans l'attitude des maîtres médiévaux, qui nous offense, ou qui nous gêne ? Rien peut-être, sinon leur modeste dicilité à s'instruire de la philsophie avant de travailer à son progrès. Si c'est là un crime, ils l'ont commis, et cela est sans remède. Ils ont cru que la philosophie ne peut être l'oeuvre d'un homme, quel qu'en soit le génie, mais que, comme la science, elle progresse par la patiente collaboration des générations qui se succèdent et dont chacune s'appuie sur la précédente, pour la dépasser. "Nous sommes, disait Bernard de Chartres, "comme des nains assis sur les épaules de géants. Nous voyons donc plus de choses que les Anciens, et de plus lointaines, mais ce n'est ni par l'acuité de notre vue, ni par la hauteur de notre taille, c'est seulement qu'ils nous portent et nous haussent de leur hauteur gigantesque." Nous avons perdu cette fière modestie. Beaucoup de nos contemporains veulent rester par terre ; mettant leur gloire à ne plus rien voir, pourvu que ce soit par eux-mêmes, ils se consolent de leur taille en s'assurant qu'ils sont vieux. Triste vieillesse que celle qui perd la mémoire. S'il était vrai, comme on l'a dit que saint Thomas ait été un enfant et Descartes un homme, nous serions bien près de la décrépitude. Souhaitons plutôt que l'éternelle jeunesse du vrai nous garde longtemps dans l'enfance, pleins d'espoir dans l'avenir et de force pour y entrer."
Appendice au chapitre XVI : note sur la cohérence de la mystique cistercienne. Il s'agit d'une réponse à P. Rousselot, Pour l'histoire du
problème de l'amour au moyen-âge in Beiträge-Baeuker, VI, Münster, 1908, à propos de la cohérence de la doctrine de l'amour chez Bernard de Clairvaux (De diligendo deo)
saint Thomas d'Aquin (1225-1274)
Étienne Gilson, né le 13 juin 1884 à Paris (7e arrondissement) et mort le 19 septembre 1978 à Auxerre (Yonne), est un philosophe et historien français, qui fut notamment professeur à la Sorbonne, à Harvard, à Toronto, au Collège de France et membre de l'Académie française.
Il est également Grand officier de la Légion d'honneur et possède la Croix de guerre 1914-1918.
Spécialiste en histoire de la philosophie médiévale, ses ouvrages sont des apports majeurs dans l'analyse historique de la philosophie. Sur le terrain proprement dit de la philosophie, il défend le réalisme philosophique en s'appuyant sur l'œuvre de Thomas d'Aquin.
Discussion à propos de l'Europe sur France-Culture avec l'inévitable Max Gallo, "homme de Gauche" : oui, j'ai voté contre le Traité de Maastricht ; je savais bien que ça mènerait à des abandons de souveraineté, à la fin de la nation, à des conflits sans fin entre le Parlement européen, la commission et les Parlements nationaux...bref (et bien qu'il se fût étendu davantage) à tout ce à quoi nous assistons aujourd'hui, mais je pense que (parce que sur France-Culture, c'est pas comme sur Rire et Chansons, ça pense !), mais aujourd'hui, je pense (vous voyez bien) qu'il faut sacrifier notre souveraineté et accélérer la construction européenne...
Quelques blas blas plus loin, cette pensée "peu petite", comme disait Alain à sa classe de khâgne, que je note ici avant de l'oublier : "La majorité du peuple français est favorable à la construction européenne, enfin au moins les élites, ce qui revient au même." Je la range dans mon bêtisier pour les longues soirées d'hivers pas variées...
Elle y rejoindra celle-ci, pas piquée des vers non plus, entendue sur France-Culture, la chaîne qui pense : "Le Brésil a vocation à faire partie de l'Union européenne, parce que l'Europe, voyez-vous, ça n'est pas une entité géographique, mais un concept."