Lundi 16 janvier 2012 1 16 /01 /Jan /2012 19:21

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Enfin, Jacques ouvrit les paupières. Ses regards troubles se portèrent sur elles, tour à tour, sans qu’il parût les reconnaître. Elles ne lui importaient pas. Mais ses yeux ayant rencontré, à quelques mètres, la machine qui expirait, s’effarèrent d’abord, puis se fixèrent, vacillants d’une émotion croissante. Elle, la Lison, il la reconnaissait bien, et elle lui rappelait tout, les deux pierres en travers de la voie, l’abominable secousse, ce broiement qu’il avait senti à la fois en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu’elle, sûrement, allait en mourir. Elle n’était point coupable de s’être montrée rétive ; car, depuis sa maladie contractée dans la neige, il n’y avait pas de sa faute, si elle était moins alerte ; sans compter que l’âge arrive, qui alourdit les membres et durcit les jointures. Aussi lui pardonnait-il volontiers, débordé d’un gros chagrin, à la voir blessée à mort, en agonie. La pauvre Lison n’en avait plus que pour quelques minutes. Elle se refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le souffle qui s’était échappé si violemment de ses flancs ouverts, s’achevait en une petite plainte d’enfant qui pleure.

 

Souillée de terre et de bave, elle toujours si luisante, vautrée sur le dos, dans une mare noire de charbon, elle avait la fin tragique d’une bête de luxe qu’un accident foudroie en pleine rue. Un instant, on avait pu voir, par ses entrailles crevées, fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux cœurs jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs comme le sang de ses veines ; mais, pareilles à des bras convulsifs, les bielles n’avaient plus  que des tressaillements, les révoltes dernières de la vie ; et son âme s’en allait avec la force qui la faisait vivante, cette haleine immense dont elle ne parvenait pas à se vider toute. La géante éventrée s’apaisa encore, s’endormit peu à peu d’un sommeil très doux, finit par se taire. Elle était morte. Et le tas de fer, d’acier et de cuivre, qu’elle laissait là, ce colosse broyé, avec son tronc fendu, ses membres épars, ses organes meurtris, mis au plein jour, prenait l’affreuse tristesse d’un cadavre humain, énorme, de tout un monde qui avait vécu et d’où la vie venait d’être arrachée, dans la douleur.

 

 

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                                                                                    Emile Zola (1840-1902)

 

Introduction : Dans ce passage, extrait du chapitre X de La Bête humaine, roman réaliste d'Emile Zola, écrit en 1890, le narrateur évoque "l'agonie" et la "mort" de la Lison, une locomotive à l'égard de laquelle le héros, Jacques Lantier éprouve les sentiments d'un homme envers une femme.

 

Dans les lignes précédentes, le narrateur vient d'évoquer la terrible vengeance de Flore, une femme amoureuse de Lantier qui la rejette, de peur de la sacrifier à ses tendances criminelles. Désespéré par l'attitude de Lantier, Flore veut se venger de sa rivale, Séverine, qui se trouve à bord de la Lison en faisant dérailler le train. Elle y parvient en immobilisant une charrette au milieu de la voie. Prise de remords et constatant l'inutilité de son geste puisque Séverine a réchappé de l'accident, Flore  se donnera la mort en se jetant sous un train. Le déraillement de la Lison vient juste de se produire.

   

Nous montrerons par quels procédés stylistiques le narrateur fait oublier que la Lison n'est qu'une machine, nous montrerons ensuite comment il parvient à créer le pathétique en suscitant la consternation du lecteur. Nous explorerons enfin la dimension épique et fantastique du récit.

 

Première partie : Précisez le "point de vue narratif" : la scène est vue à travers le regard de Lantier (focalisation interne), le narrateur évoque ses pensées, ses souvenirs, ses sentiments et ses émotions ; il s'agit d'un "monologue intérieur" ; Lantier éprouve vis-à-vis de la Lison les sentiments d'un homme à l'égard d'une femme dont il assiste à l'agonie. Sa pensée effectue un va-et-vient entre le présent (la déchéance, l'agonie et la mort de la Louison) et le passé (le souvenir de la Lison dans toute sa gloire, puis moins "alerte").

 

Montrez que le narrateur identifie la Lison à un être vivant, à un animal, à une femme et même à un enfant si bien que le lecteur en oublie que la Lison n'est qu'une machine (pensez au titre du roman La Bête humaine)

 

Cherchez les images, les figures de style (comparaisons, métaphores, métaphores filées, champs lexicaux...) qui assimilent la Lison à un être vivant, qui la personnifient et l'animalisent. 

 

Le désordre des images - on peut parler de "vision hallucinatoire" -  suggère le désordre aggravé par le choc de l'accident qui règne dans l'esprit de Lantier et évoque le chaos de la scène.

 

Deuxième partie : Montrez comment le narrateur crée une dimension pathétique en suscitant la pitié, la compassion du lecteur ; le narrateur ne parle pas  de la Lison uniquement comme d'une machine car on ne peut éprouver de compassion qu'à l'égard d'un être humain ou éventuellement d'un animal familier.

 

Rappelez l'étymologie du mot compassion : "cum patere" = souffrir avec ; la compassion (sentiment de tristesse provoqué par la souffrance d'autrui) suppose l'identification à l'autre ; le narrateur suscite chez le lecteur un sentiment de compassion envers la Lison, mais aussi envers son conducteur, auquel il a tendance à s'identifier, la scène étant vue à travers Lantier.

 

Ce dernier se sent coupable d'avoir échappé à la mort (citez le texte), il éprouve du chagrin "de la voir blessée à mort", il lui accorde son pardon d'avoir été "moins alerte" ; le narrateur emploie des hypocoristiques (termes d'affection) pour désigner la Lison (citez le texte). 

 

Montrez que le narrateur cherche à susciter la compassion  à l'égard :

 

a) de la souffrance de Lantier

 

b) de la "souffrance" de la Lison

 

c) de "l'agonie" de la Lison


d) de la déchéance de la Lison (citez le texte) ; la compassion et le chagrin devant la déchéance de la Lison sont amplifiés par le rappel nostalgique de la vigueur et de la force qu'elle avait jadis (citez le texte) et forme un contraste saisissant avec la fin du texte évoquant la "bête humaine" que la vie a désormais quittée.


e) de la "mort" de la Lison

   

Troisième partie : la dimension fantastique et épique :

 

Montrez que le "brouillage" de la description confère à l'objet décrit (une locomotive) une dimension fantastique (irruption du surnaturel dans la réalité), car on ne sait plus très bien à quoi l'on a affaire : est-ce une machine, une femme, un animal, un enfant, un monstre mythologique ? (pensez aux Métamorphoses d'Ovide).

 

Il faut souligner le fait que le fantastique ne consiste pas dans l'irruption du surnaturel dans le réel, ce qui serait contraire à l'esthétique naturaliste, mais dans  la déformation que la "vision pathologique" du héros fait subir à la réalité. Cette déformation est aussi une métamorphose, voire une transfiguration (une métamorphose idéalisante) et prend une dimension poétique, lyrique et élégiaque (poésie exprimant une plainte douloureuse), une "déploration".

 

A cette dimension fantastique et "poétique" s'ajoutent des hyperboles (citez trois expressions hyperboliques) qui donnent au texte une dimension épique, une grandeur tragique, par le rappel de thèmes propres à la tragédie : le Destin auquel personne n'échappe, pas même les dieux et le sacrifice. Emile Zola transpose la "mécanique implacable" du Destin (en l'occurence la Discorde) dans le monde moderne, au XIXème siècle, où elle s'incarne dans la pathologie (l'instinct criminel de Lantier) et les passions humaines (la domination sexuelle de Grandmorin (la faute originelle), la jalousie de Flore, l'alcoolisme de Péqueux, la passion morbide de Roubaud pour Severine, la passion de Séverine et de Roubaud pour l'argent).

 

La catastrophe ferroviaire et la "mort" de la Lison font métonymiquement écho au "réseau" de "catastrophes" du roman : à la mort violente des principaux personnages féminins et à celles de Lantier et de Péqueux dont les cheminots découvrent, le long de la voie de chemin de fer, les corps mutilés, à l'image du "corps" morcelé de la Lison.

 

Sigmund Freud a occasionellement comparé le fonctionnement du psychisme humain à celui d'une machine à vapeur ; dans la préface qu'il écrivit pour La bête humaine, Gilles Deleuze voit dans le train le symbole de "l'instinct de mort".

 

Conclusion : A travers ce récit puissamment évocateur, le narrateur parvient à communiquer au lecteur des émotions et des sentiments de tristesse et de compassion d'autant plus forts que la Lison, une locomotive, est assimilé à un être vivant, à une femme aimée par le personnage principal, auquel le lecteur a tendance à s'identifier. Le pathétique se double d'une dimension fantastique, au point que le lecteur ne sait plus très bien s'il a affaire à une machine, à un être humain ou à un animal. Il ne s'agit pas d'une irruption du surnaturel, mais d'une "vision hallucinatoire". Cette dimension fantastique et mythologique est associée aux thèmes du sacrifice, de la Discorde et du Destin.

 

Mais au lieu d'être conçu comme "extérieur à l'homme" comme il l'était dans l'antiquité, le Destin est lié à l'intersubjectivité humaine, en l'occurence aux passions des personnages : jalousie, alcoolisme, amour de l'argent... et à la pathologie de Lantier.

 

Emile Zola a pressenti, à l'aube des "temps modernes" et à quelques années de la Première Guerre Mondiale, que dans un univers dominé par la technique, où il ne reste plus, avec le désenchantement du monde et la perte de la transcendance, que le face à face mortel  de l'homme avec lui-même, la technique dont il se croit le "maître" ("devenir maître et possesseur de la nature") est ce à quoi il est "pathologiquement" assujéti.

 

En un mot, que la technique est devenu son destin. Nous sommes loin de l'utopie des  "Lumières", loin de l'illusion que les progrès de la science et des techniques résoudront tous les problèmes de l'Humanité. Nous avons oublié que jadis la raison fut "la servante de la théologie", nous ne pouvons ignorer désormais qu'elle peut être un puissant auxiliaire de la barbarie.

 

A la fin du roman, Lantier et Péqueux se querellent et tombent du train transportant des soldats vers la guerre "comme du bétail humain conduit à l'abattoir" et la machine roule dans la nuit à vive allure, sans mécanicien ni conducteur.


 

 


 

Par Robin Guilloux
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Jeudi 12 janvier 2012 4 12 /01 /Jan /2012 16:05

Aux Terminales ST2S : proposition de correction suite au travail préparatoire fait en classe :

 

Le mot nature vient du latin "nascor" qui signifie naître ; la nature c'est ce qui est inné, par opposition à la culture, mot qui vient de "colere", cultiver la terre.

 

Le plus souvent, la nature désigne un ensemble de phénomènes et de situations qui peuvent être fortement évolutifs mais dont la transformation n'est pas essentiellement le fait de l'homme.

 

Dans l'usage commun et religieux, la nature a longtemps été présentée dans la pensée européenne, comme ce qui est autour de l'Homme, qui n'est pas lui, et qui est animé par des processus ou des forces qui lui échappent.

 

La tradition métaphysique occidentale a longtemps fait de l'homme "un être à part dans la nature". Toute la question est de savoir si cette tradition est fondée, s'il n'est pas possible et même souhaitable de l'interroger - ou, comme le dit Jacques Derrida de la "déconstruire". Les hommes - au sens de l'Humanité, de l'espèce humaine en général - sont-ils des animaux comme les autres ou sont-ils des êtres à part dans la nature ?

 

Nous verrons dans une première partie que, d'un point de vue scientifique, les hommes ne se distinguent en rien des animaux : ils ont un corps, des besoins, des tendances , ils naissent et ils meurent ; ils partagent même avec les minéraux, les animaux et les plantes des caractères communs. Dominique Lestel, un chercheur contemporain, va même jusqu'à parler de "culture animale" et à montrer les origines animales de la culture humaine.

   

Nous chercherons, dans une deuxième partie s'il existe des caractères spécifiques à l'homme, une "nature humaine". Si l'homme se distingue des animaux et des plantes, ce n'est pas par une nature hypothétique, mais par la culture. "On ne naît pas homme, on le devient."

 

N.B. : dans cette partie du devoir, il faut vous souvenir de tout ce que nous avons dit à propos de la culture et de l'instauration d'un ordre symbolique à travers la technique, l'art, les croyances, les liens de parenté, le langage qui instaure la mémoire, l'anticipation, la capacité d'échapper à l'immédiateté et à se représenter les choses en leur absence (cf. M. Heidegger : "L'homme est un être des lointains."). L'animal est plus étroitement dépendant de la nature et en particulier de l'instinct (cf. la comparaison que fait Marx entre l'abeille et l'architecte et la question du "langage animal").

 

Selon René Girard (La violence et le sacré), il n'existe pas de régulation instinctive de la violence (mimesis d'appropriation/rivalité) et de la sexualité chez l'homme, cette absence ne font pas de lui un être à part, mais un être problématique, une perpétuelle menace pour lui-même.

 

"Toute l'angoisse et le mal-être des humains se trouvent dans le manque d'harmonisation entre les désirs multiples (matériels et sexuels) et le désir essentiel, forme élargie prise par la poussée évolutive lorsqu'elle atteint le stade humain." (Paul Diel)

 

Il serait excessif de dire que la culture "se substitue" chez l'homme à la nature ; il vaudrait mieux dire que la culture "informe" la nature, qu'elle essaye de lui donner un sens - et même plusieurs, selon l'angle sous lequel elle envisage la nature (la culture peut considérer le mont Olympe comme une formation géologique, mais aussi comme "le séjour des dieux", elle peut "se servir" du monde, mais elle peut aussi le contempler : "Riche en mérites, mais poétiquement, pourtant, l'homme habite la terre." (Hölderlin). La réflexion sur la place de l'homme dans la nature recouvre la question du sens, l'homme étant probablement, le seul animal qui s'interroge sur la signification de sa présence sur terre, sur sa place dans la nature et sur des phénomènes "naturels" tels que la naissance et la mort.

 

 

Nous examinerons enfin si la culture fait de l'homme un être à part dans la nature et si les frontières entre monde animal et monde humain, nature et culture sont aussi étanches que la métaphysique occidentale se plaît à l'affirmer depuis Descartes. La seule différence significative réside probablement dans le fait que l'homme ne sait pas vraiment, comme le font instinctivement les animaux et peut-être même culturellement les singes bonobos, réguler la mimesis d'appropriation/rivalité. Plutôt que se penser comme un être à part et de se glorifier de ses prouesses et de sa supériorité sur la nature et sur les animaux, l'homme ne devrait-il pas essayer plutôt de devenir plus "humain" ?

 

N.B. : Ce sujet fait appel à des références philosophiques et culturelles incontournables. Refléchissez à la théorie des "animaux machines" chez Descartes et à la distinction cartésienne entre la pensée (l'âme) et l'étendue (le corps) ; pour Descartes, tout se passe comme si les animaux étaient des machines puisqu'ils n'ont pas d'âme. Descartes aura d'ailleurs beaucoup de mal, dans le cadre de son système à expliquer l'union de l'âme et du corps chez l'homme. 

 

Pour Aristote, au contraire, les animaux ont une "âme sensitive" et les plantes une "âme végétative" - il ne faut pas prendre le mot "âme" - Psyché - au sens chrétien ; pour Aristote, l'âme est le principe de la vie dans la nature (Physis), la "forme" des êtres vivants. Les hommes, outre une âme sensitive et végétative, comme les animaux et les plantes ont une âme rationnelle qui constitue leur "différence spécifique". Les hommes, pour Aristote et pour la tradition scolastique (la pensée du moyen-âge) sont des animaux doués de raison.

 

Il faut montrer l'intérêt et l'enjeu du sujet : l'idée que l'homme est un être à part dans la nature... "à part" peut avoir plusieurs significations (cf. travail préparatoire = différent mais relié, différent, mais séparé). Souvenez-vous du projet "prométhéen" de Descartes : "se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature." Que signifie un tel projet ? Sur quels présupposés métaphysiques (ontologiques) est-il fondé (sur quelle idée de la place de l'homme dans la nature repose-t-il ?) Sur quelle idée de la nature ? Quelle est l'origine de cette conception, quels sont ses caractères et quels sont ses effets ?

 

Vous pouvez également vous référer à la distinction que fait Claude Lévi-Strauss entre "culture" (potentiellement régulatrice) et "civilisation" (créatrice d'entropie négative). Les cultures "premières" prennent soin de ne pas créer de déséquilibres trop importants avec la nature ; les Grecs insistent sur le danger de l'ubris (la démesure). Les Stoïciens, les Cyniques et les Epicuriens conseillent de "vivre conformément à la nature". Le conseil donné à Socrate par l'oracle de Delphes "Connais-toi toi-même !" (Gnôti Séôton) signifie : "Reste à ta place, sache que tu es un homme et non un dieu."

 

L'idée qu'un groupe humain se fait de la place de l'homme se révèle dans ses mythes fondateurs ; par exemple dans le mythe de Prométhée et d'Epiméthée rapporté par Hésiode et repris par Platon dans le Protagoras. D'après ce mythe, l'homme est un animal parmi les autres, le plus démuni et le plus vulnérable des animaux ; c'est la culture (le feu volé aux dieux) apportée aux hommes par Prométhée qui distingue l'homme des animaux, mais il n'est pas vraiment "à part" dans la nature.

 

Dans l'Ancien Testament, Adam, le premier homme est façonné par "Yahvé-Elohims" à partir de la terre - le nom "Adam" signifie "tiré de la terre", littéralement "le Glébeux" selon la traduction d'André Chouraqui - (Genèse I, 26). Adam est fait "selon la réplique et la ressemblance" de son créateur qui donne à l'homme le pouvoir de fructifier, de multiplier, d'emplir la terre et de la conquérir et d'assujétir les animaux et d'en manger, de même que "l'herbe" et le fruit de l'arbre "portant semence". L'homme est "fait à l'image de Dieu", mais il n'est pas "à part dans la nature" ; il est "tiré de la terre" et il s'inscrit dans une continuité avec la nature. Même s'il n'est pas tout à fait une créature comme les autres, l'homme est une "créature" - il ne s'est pas crée lui-même -, au même titre que les plantes et les animaux ; il s'inscrit dans un ordre cosmologique et théologique.

 

 

Par Robin Guilloux
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Jeudi 12 janvier 2012 4 12 /01 /Jan /2012 13:39

Aux Terminales ST2S :

 

A la suite du travail préparatoire fait en classe, je vous propose le corrigé suivant  :

 

La mot culture vient du latin "colere" qui signifie "cultiver la terre" ; on oppose traditionnellement la culture à la nature. La nature relève de l'inné, la culture de l'acquis. Un champ cultivé a été labouré, ensemencé, c'est le contraire d'une "friche". Un homme cultivé a des connaissances variées, plus ou moins approfondies - plus générales que spécialisées. "Education" vient de "educatio", de "ducere", conduire ; éduquer, c'est littéralement sortir le petit animal humain de la nature, le conduire de la nature vers la culture.

 

Se cultiver, c'est acquérir des connaissances, des savoirs, alors que l'idée d'éducation est plutôt associée à des "savoir être" ; un enfant "bien éduqué" est un enfant poli, obéissant.

 

L'exemple des enfants sauvages nous montre qu'il est possible, bien qu'heureusement rare, car ce sont des cas tragiques, de trouver, par accident,  des "êtres" qui ne sont ni cultivés, ni éduqués. Les enfants sauvages ne sont ni des animaux, ni des hommes, ce sont des anomalies, des "monstres" (cf. Lucien Malson).

 

Est-il possible d'être cultivé sans être éduqué ? Nous verrons malheureusement que oui et cette possibilité (la barbarie dans la culture) a préoccupé de nombreux penseurs contemporains (Paul Valéry, Albert Camus, Stefan Zweig, Cornelius Castoriadis, Theodor Adorno, George Steiner...)

 

N.B. : Cette partie du devoir constitue la réponse directe à la question posée. On peut se demander par exemple, à la suite de George Steiner, comment il se fait que le nazisme se soit développé dans l'une des cultures européennes les plus avancées, la patrie de Bach, de Beethoven et de Goethe, ou comment des productions spectaculaires de la raison humaine (la science et la technique) ont-elles pu coexister avec la barbarie et même se mettre à son service ?

 

Il convient montrer que la culture ne prémunit pas de la barbarie : certains participants à la conférence de Wannsee qui planifia la "solution finale", c'est-à-dire l'élimination physique de tous les Juifs d'Europe étaient des juristes distingués, Martin Heidegger, l'un des plus grands philosophes allemands de son temps a justifié et approuvé le nazisme (au moins jusqu'en 1942)... Il faut donc constater qu'il existe un déséquilibre entre le niveau élevé de nos connaissances, la maîtrise indiscutable que nous avons acquis sur la nature et le peu de maîtrise et de connaissances que nous avons acquis sur nous-mêmes.

 

On peut s'interroger sur la conception "moderne" de la raison, depuis Galilée (cf. E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale ou les réfléxions de C.G. Jung sur la bombe atomique).

 

Il est également possible, comme nous le verrons,  d'être éduqué sans être cultivé.  

 

La société de masse a tendance à produire des individus qui ne sont pas à proprement parler "sauvages" comme Victor de l'Aveyron quand on l'a trouvé, mais qui ne sont ni éduqués ni cultivés. Est-ce légitime, est-ce conforme à l'éthique ? Certainement pas et c'est même très inquiétant pour l'avenir de nos sociétés "démocratiques"

 

N.B. : souligner le lien entre "démocratie", "culture" et "éducation" en vous référant à la philosophie des Lumières (en particulier à Condorcet et aux fondateurs de l'Ecole républicaine)

 

Nous évoquerons enfin, dans une troisième partie, pourquoi la conciliation idéale de l'éducation et de la culture est souhaitable et nécessaire.

 

N.B. : il conviendrait de montrer, dans cette troisième partie, la dimension historiale de cet idéal : l'idéal grec de l'homme beau et vertueux (aner kalos ka'gathos), l'idéal romain de l'âme saine dans un corps sain ("mens sana in corpore sano"), la notion de "sainteté" dans le christianisme, l'idéal humaniste de la Renaissance, la figure de l'honnête homme au XVIIème siècle, celle de l'homme instruit et délivré des préjugés du siècle des Lumières et s'interroger sur la question de savoir si nous avons encore des "modèles" : les saints, les héros, les savants - pensez par exemple à la figure emblématique de Louis Pasteur au XIXème siècle... et les problèmes posés par la subjectivisation (j'aurais voulu, dit Jean-Paul Sartre "ne me tenir que de moi-même" et la relativisation ("à chacun sa vérité") des valeurs dans le monde moderne.

 

Citations : 

 

"La culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié." (Edouard Herriot)


"La culture ne prémunit pas contre la barbarie." (George Steiner)


"J'ai passé ma vie à essayer de comprendre pourquoi la haute culture n'avait pas réussi à empêcher la barbarie." (George Steiner)


"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme." (François Rabelais)


"Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ?" (Mt. 16,26)

 

Qu'est-ce que la culture ? A quoi sert-elle ? Une culture donnée peut-elle s'arroger le droit de dominer ou de nier les autres cultures ? La culture prémunit-elle contre la barbarie ? George Steiner a montré que non avec l'exemple de l'Allemagne nazie, mais alors elle est un scandale pour l'esprit, une dissociation intolérable.

"Quatuor Rosé. Au milieu de cette splendide oeuvre tardive, l'adagio de l'opus 125 de Beethoven, je sens sourdre en moi une question : comment est-il possible que dans le monde où existe une telle splendeur, en ce moment, à cette heure précise des hommes se déchirent à coups d'obus ? Question sans réponse. Tandis que résonnaient les sons divins, cela était pour moi plus insaisissable que la mort même", écrivait dans son Journal, le 14 décembre 1915, l'écrivain autrichien Stefan Zweig. Sigmund Freud, dont Zweig fut l'ami et le biographe montrera dans Malaise dans la Civilisation (1929) que cette dualité s'enracine dans les profondeurs de la psyché humaine.


"L'une des oeuvre marquantes de la philosophie du langage, écrit George Steiner, la lecture sans doute la plus parfaite de la poésie de Hölderlin, vit le jour pour ainsi dire à portée de voix d'un camp. La plume de Heidegger ne s'est pas arrêtée, son esprit ne s'est pas tu." (George Steiner, "La culture contre l'homme", traduction française par Lucienne Lotringer, Paris, Le Seuil, 1973, p. 89)

"Toute l'angoisse et le mal-être des humains se trouvent dans le manque d'harmonisation entre les désirs multiples (matériels et sexuels) et le désir essentiel, forme élargie prise par la poussée évolutive lorsqu'elle atteint le stade humain." (Paul Diel)

 

 


 

Par Robin Guilloux
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Jeudi 12 janvier 2012 4 12 /01 /Jan /2012 10:27

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Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat

 

"Que signifie "enseigner" ?

 

C'est dévoiler un Logos révélé, diront les uns, tel le maître qui enseigne la Torah, explique le Coran ou commente le Nouveau Testament. Au contraire, argueront d'autres, l'enseignement passe par la seule vertu de l'exemple, tels Socrate et les saints qui enseignent en existant.L'enseignement est un rapport de force, une forme de violence, protesteront les troisièmes.

 

C'est compter sans les refus d'enseigner, faute de destinataire jugé digne de son héritage par le maître. Les exemples abondent dans l'histoire de la tradition alchimique et kabalistique, ou bien de la philosophie.

 

Par-delà toutes ces réponses, la question qui vaille n'est-elle pas de savoir s'il existe quelque chose à transmettre, sinon un premier éveil, une aurore de l'intelligence ? "

 

"Au terme d'un demi-siècle d'enseignement, dans maints pays et systèmes d'enseignement supérieur, témoigne George Steiner, je me suis trouvé de plus en plus incertain de la légitimité, des vérités sous-jacentes de cette "profession".

 

Je mets ce mot entre guillemets pour signaler la complexité de ses racines dans des antécédents religieux et idéologiques. La "profession" du professeur - mot lui-même un peu opaque - recouvre toutes les nuances concevables, du gagne-pain routinier et désenchanté au sentiment exalté de sa vocation. Elle comprend maintes typologies, du pédagogue qui détruit l'âme au maître charismatique. Immergés que nous sommes dans des formes d'enseignement presque innombrables (enseignement élémentaire, technique, scientifique, humaniste, moral et philosophique), il est rare que, pour les considérer, nous mettions à distance les merveilles de la transmission, les ressources du faux et ce que j'appelerais, en attendant une définition plus précise et plus matérielle, le mystère de la chose.

 

Qu'est-ce qui habilite un homme ou une femme à "enseigner" à un autre être humain ? Où réside la source de l'autorité ? Et quels sont les grands ordres de réponses des enseignés ? La question a contrarié saint Augustin ; dans le climat libertaire d'aujourd'hui, elle est devenue grossière."

 

George Steiner distingue plusieurs formes de relation maître-élève : le maître qui "vampirise" ses disciples, le disciple qui trahit son maître, l'échange "admirable" entre le maître et le disciple : "la troisième catégorie est celle de l'échange, d'un eros fait de confiance réciproque et, en vérité, d'amour (...) Par un processus d'interaction, d'osmose, le maître apprend de son disciple lors même qu'il enseigne.

 

L'intensité du dialogue, explique George Steiner, engendre l'amitié au sens le plus haut du terme. Il peut engager et la clairvoyance et la déraison de l'amour. Songez à Alcibiade et Socrate, Héloïse et Abélard, Arendt et Heidegger. Il est des disciples qui se sont sentis incapables de survivre à leurs maîtres.

 

Chacune de ces formes de relation a inspiré des témoignages religieux, philosophiques, littéraires, sociologiques et scientifiques. Par sa dimension réellement planétaire, le matériau défie toute étude d'ensemble.

 

C'est ce défi que cherche à relever George Steiner dans ce livre.

 

 

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Né à Paris en 1929, George Steiner a reçu une éducation française et anglo-saxonne. Il enseigne la littérature comparée à l'université de Genève et est professeur honoraire au Churchill College de l'université de Cambridge. Philosophe du langage, critique littéraire et romancier, il a publié, entre autres, Langage et silence, Après Babel, Martin Heidegger, Le transport de A.H., Les Antigones, La mort de la tragédie, Epreuves, Passions impunies et Errata.

 

 

 

 

Par Robin Guilloux
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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 15:22

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Dès la première publication en 1999, cet essai a suscité de nombreux débats et quelques réserves portant sur la sévérité jugée excessive du titre : les actions du "sujet moderne" seraient-elles tellement "immondes" ? Face à la barbarie éternelle, à l'inhumanité du monde moderne, ne peut-on espérer un salut par l'art ? Plutôt que de nier la présence de la barbarie dans notre civilisation, l'auteur analyse les effets de cette "barbarie" dans notre culture. Pour Jean-Pierre Mattéi la "barbarie" moderne est essentiellement liée à l'autoconstitution et à l'autosuffisance du sujet moderne, au refus d'un ordre cosmique ou divin et à l'enfermement dans la subjectivité.

 

Cet enfermement dans la subjectivité, ce refus du "réel", expliquent l'impossibilité du sujet moderne à se relier au monde, à autrui et à lui-même. Cette impossibilité ne peut que déboucher sur la barbarie car le processus de subjectivation (le triple refus de la transcendance, du monde et de l'autre) est l'essence même de la barbarie.

 

Nous vivons dans un monde dont "l'horizon indépassable" est la "particule élémentaire", la monade sans portes ni fenêtres,  le "moi" individuel et où le refus de l'universel et la relativisation de toutes les valeurs débouche sur le scepticisme généralisé aussi bien dans le domaine du savoir que de l'esthétique, ou de la praxis.

 

Certes, on peut suivre ce processus historial de désagrégation depuis Descartes jusqu'à l'existentialisme sartrien, en passant par Kant, mais la post-modernité l'a poussé à son paroxisme. Chacun d'eux témoignant de son "horizon épocale", Descartes parvenait encore à retrouver autrui et le monde en passant par Dieu, Kant pouvait encore maintenir la transcendance à titre de postulat et énoncer des maximes universelles de la Raison pratique et du jugement esthétique, Sartre pouvait encore affirmer la "transcendance de l'ego" vers le monde et l'action collective, la disparition pure et simple de toute médiation entre moi-même et moi-même aboutit désormais au solipsisme et à la solitude radicale.

 

L'accueil favorable réservé aux premières éditions de cet ouvrage, explique Jean-François Mattéi dans la préface de la 3ème édition, et les questions dont il a fait l'objet ont incité le directeur de la collection "Interventions philosophiques" à me proposer de préciser ma pensée à l'occasion de cette nouvelle édition (...)

 

Le détail de mon argumentation sur l'éducation, la culture et la politique, aussi bien que le rappel de l'origine historique de la barbarie en Grèce, puis à Rome, n'ont soulevé que peu d'objections, hormis celles qui, faussement surprises, s'étonnent encore que l'on ose rapprocher la barbarie communiste de la barbarie nazie. Je considère pourtant que tout a été dit sur la question, d'Hannah Arendt à François Furet, et d'Alexandre Wat à Alexandre Soljenitsyne : par définition, le totalitarisme n'a pas de degrés et le mal qu'il engendre n'est pas susceptible de plus ou de moins. Comme le note justement Pierre Magnard dans ses Questions sur l'humanisme : "faire du mal un absolu écarte toute commensurabilité entre les crimes. La gravité est indépendante des idéologies dont se réclament leurs auteurs." (Pierre Magnard, Questions sur l'humanisme, Paris, PUF, "Interventions philosophiques", 2000, p. 216)

 

En revanche, la thèse générale du présent essai, telle que l'expriment son titre et son sous-titre, a suscité parfois quelques réserves. Elles concernent, de façon significative, la portée du terme "barbarie", jugée trop large, la légitimité de ma critique du "sujet", jugée trop sévère, et la justesse du mot "immonde", jugé trop polémique pour qualifier ou disqualifier la civilisation actuelle.

 

Pour le dire d'un mot, suis-je autorisé à appliquer le terme de "barbare" au "sujet" moderne dont la totalité des actions verserait ainsi dans "l'immonde" ? Partiale, cette critique serait aussi excessive puisqu'elle reviendrait à nier en bloc, avec cet "immense mouvement de sécularisation du monde" que salue Luc Ferry (Luc Ferry, Le sens du beau, Paris, Editions du Cercle d'Art, 1998, p. 199), le processus de sécularisation dont témoigne l'humanisme tout entier.

 

Mettre en cause l'auto-constitution du sujet moderne et son autonomie serait attenter à la dignité qui lui est due, puisque l'homme d'aujourd'hui, en rejetant tout recours à l'extériorité, qu'il s'agisse de celle d'un ordre cosmique ou celle d'un ordre divin, se pense sur le seul mode de l'intériorité.

 

Nous aurons beau jeter les yeux autour de nous pour y trouver du nouveau, nous n'y verrons que ce que nous y avons déjà mis, c'est-à-dire nous-mêmes.

 

En ce qui concerne la notion intempestive de "barbarie" dont on a contesté qu''elle soit "une grille de lecture pertinente pour comprendre notre temps", je ferai observer que les plus grands auteurs du XXème siècle n'ont pas craint de l'utiliser pour dénoncer l'inhumanité du monde actuel (...)

 

Tous ces penseurs (Paul Valéry, Albert Camus, Jan Patocka, Cornelius Castoriadis, Simone Weil, Michel Henry, Emmanuel Lévinas, Hans Jonas, Stefan Zweig, George Steiner...) n'ont pas discerné dans la barbarie contemporaine un simple accident historique ou une perversion sociale limitée, mais bien la caractéristique majeure des temps que nous vivons. Qu'elle concerne l'art, la société ou l'esthétique - c'est là le titre de l'essai qui ouvre la Théorie esthétique d'Adorno - la barbarie est partout présente sous l'aspect d'un "malaise destructif de la civilisation" (T.W. Adorno, Théorie esthétique (1970), Paris, Klincksieck, 1974, p. 87) ; plus encore, et Adorno n'hésitait pas à étendre ce malaise à la culture entière depuis son origine grecque, "la barbarie ne vaut guère mieux que la culture, laquelle a mérité la barbarie comme représailles de sa monstruosité barbare." (ibid., p. 12)

 

 

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Né en 1941, ancien élève de Pierre Aubenque et de Pierre Boutang, Jean-François Mattéi  est professeur de philosophie politique et sociale à l'université de Nice Sophia Antipolis et membre de l’Institut universitaire de France. Auteur de nombreux ouvrages, il a dirigé la publication des volumes III et IV de l'Encyclopédie philosophique : les oeuvres philosophiques - le discours philosophique (PUF, 1992, 1998)

 

 

 

 

Par Robin Guilloux
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Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 19:05

 

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Aux terminales ST2S :

 

Corrigé des réponses aux questions sur le texte de Claude Lévi-Strauss : Qui est barbare ?

 

L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. "Habitudes de sauvages cela n'est pas de chez nous ", " on ne devrait pas permettre cela ", etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens.

 

 

Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire " de la forêt ", évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. [...] Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique.

 

Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.

 

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres formes) : c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou " barbares " de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.

 

Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire (1961) 

 

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I/ compréhension

 

1°) Quelle est l'origine du mot "barbare" ? Que nous apprend cette étymologie ?

 

"barbare" : "il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposés à la valeur signifiante du langage humain." 

 

barbare (du grec barbaros) : qui ne parle pas un langage humain

 

Les Grecs avaient tendance à considérer que ceux qui ne parlaient pas grec n'étaient pas vraiment des hommes. Mais cette tendance n'est pas propre aux Grecs ; selon Claude Lévi-Strauss, elle est universelle, "elle tend à réapparaître en chacun de nous." (on parle "d'ethnocentrisme"). Nous avons du mal à nous "décentrer", à accepter les cultures différentes de la nôtre.

 

Note : Eschyle, Platon, Thucydide, Hérodote ne doutaient point que les Egyptiens ou les Perses fussent des hommes et qu'ils eussent développé un haut degré de civilisation ; il n'affirmaient pas la supériorité de la civilisation ou même de la langue grecque, mais de ses institutions et des ses Lois.

 

2°) Le mot "sauvage" provient du latin selva, qui désigne la forêt. En quoi les mots sauvages et barbare sont-ils proches ?

 

Barbare — et le concept de barbarie qui lui est attaché — n'ont pas eu, de tout temps, une connotation péjorative. Le terme « barbare » est appliqué par les Grecs à tout peuple qui ne parle pas leur langue. Il a été ensuite utilisé par les Romains pour nommer tous les peuples qui se trouvent à l'extérieur du limes, dans le Barbaricum, la « terre des Barbares ». Il faudra attendre les invasions de l'empire romain pour que le terme devienne péjoratif.

 

Aujourd'hui, ce terme peut traduire à la fois le mépris pour l’autre, l’étranger, ainsi que la crainte qu’il inspire. Cependant, pour Thucydide, il possède aussi un sens technique : celui des valeurs locales opposées aux valeurs supposées universelles du civilisé, par exemple l'intérêt du clan avant la justice générale.


Michel de Montaigne, qui vécut l’époque « barbare » des guerres de religion de la fin du XVIème siècle, exprime bien le premier sentiment lorsqu'il écrit dans ses Essais : "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage".


Sauvage : Comme « barbare », l'adjectif sauvage  constitue un antonyme de civilisé. Le sauvage est étymologiquement celui qui habite la forêt (silva en latin). Il est censé marquer la frontière entre l'humanité et l'animalité. On se demandait encore au XVIIIème siècle si certains grands singes n'étaient pas des humains à l'état sauvage. L'orang outan est étymologiquement "l'homme de la forêt" en malais.

 

Les mots "sauvages", de selva, forêt, qui vit dans la forêt et "barbare" (barbaros), qui ne parle pas la même langue, qui a des coutumes différentes, se rattachent à la même idée, au même préjugé : le sauvage et le barbare ne sont pas vraiment des êtres humains, ils ne relèvent pas pleinement de la culture.

 

3°) "Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie". Pourquoi un tel paradoxe détruit-il l'idée même de "barbarie" ?

 

L'idée de barbarie n'est pas un concept fondé en raison, mais une opinion subjective, un préjugé, une affaire de croyance et non le fruit d'une réflexion. Claude Lévi-Strauss donne l'exemple tragi-comique des indigènes qui s'employaient à immerger les cadavres des européens pour vérifier si leur corps était sujet à la putréfaction.

 

Ils doutaient que les Européens fussent des hommes comme eux, ils se demandaient s'ils n'étaient pas des dieux. Lorsque les Européens envoyèrent des commission d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ils se conduisirent exactement de la même manière que les indigènes, c'est-à-dire comme ceux qu'ils considéraient comme des "barbares". Si le barbare est celui qui croit à la barbarie, la barbarie est le fait de ceux qui jugent et non ce ceux qui sont l'objet de ce jugement.

 

Un autre point de vue : Raymond Aron dans A propos de l'oeuvre de Claude Lévi-StraussLe paradoxe du Même et de l'Autre, critique le "relativisme culturel" de Lévi-Strauss. Pour Raymond Aron, toutes les cultures ne se valent pas. Raymond Aron affirme qu'il y a des valeurs universelles, ainsi que des hiérarchies. Par exemple une société libre est "supérieure" à une société totalitaire et un concerto de Mozart au dernier tube de Sexion d'Assaut.

 

Le paradoxe dont parle Raymond Aron à propos de Lévi-Strauss réside dans le fait que l'affirmation de l'universalité de la relativité des cultures suppose l'universalité de la culture au sein de laquelle on pose cette affirmation. Il s'agit donc, pour lui, d'une contradiction, voire d'un sophisme (raisonnement spécieux).

 

 "Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie." : si l'anthropologue admet la supériorité de ceux qui affirment comme lui-même l'humanité de toutes les cultures sur ceux qui la refusent, alors il se pose comme le civilisé par excellence, les autres étant rejetés dans la sauvagerie ou la barbarie ou disons simplement dans l'idiotisme culturel (Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Essai sur l'immonde moderne, Presses universitaires de France, p. 241)

 

Si le barbare est celui qui croit à la barbarie, il est impossible de poser un jugement éthique, toutes les conduites se valent, toutes les cultures, dans toutes leurs manifestations ont la même dignité et la même valeur - on doit admettre par exemple le cannibalisme, les sacrifices humains, l'esclavage, l'excision, le voile intégral, et tout ce que, au sein de notre propre culture, nous considérons comme "barbare" ou 'inhumain" ou dont on nous fait remarquer l'inhumanité.

 

L'affirmation de Lévi-Strauss ne saurait donc s'appliquer sans discernement, sauf à ruiner toute possibilité de fonder une éthique et un droit universel. "Le barbare est celui qui croit à la barbarie." ne pourrait-on dire, a contrario, que l'homme est celui  qui croit à l'humanité ?

 

4°) Précisez le sens du mot "culture" dans ce texte.

 

Le mot "culture" signifie ici le mode de vie, les croyances, le langage, les formes esthétiques, l'organisation sociale, les structures de parenté, les coutumes, différentes d'une société à l'autre... Tout ce qui relève de l'ordre du symbolique.

 

Réflexion :

 

5°) peut-on dire qu'il existe des peuples civilisés et d'autres pas ? Précisez les sens possibles du mot "civilisation".

 

Tout dépend de la définition que l'on donne au mot "culture" et au mot "civilisation". Si, comme on le fait habituellement, on donne à ces deux mots le même sens (cf. ci-dessus), alors la réponse à cette question est non.

 

Claude Lévi-Strauss établit cependant une distinction entre culture et civilisation : il y a, selon lui,  deux sortes de sociétés, les sociétés "froides", dont le fonctionnement ressemble à celle des horloges et les sociétés "chaudes" qui s'apparentent plutôt à des machines à vapeur. Les sociétés froides (les sociétés primitives ou premières) ont une culture, mais n'ont pas vraiment d'Histoire (ce qui ne veut pas dire qu'elles n'ont pas de passé).

 

Tout se passe comme si elles cherchaient à se reproduire à l'identique, de génération en génération,  à éviter tout changement dans les techniques, les modes de vie, les échanges matrimoniaux, la répartition du pouvoir (les décisions doivent être prises à l'unanimité et le "chef" ne joue qu'un rôle symbolique)

 

Les "sociétés froides" ont tendance à disparaître, à être absorbées ou détruites par les "sociétés chaudes". Lévi-Strauss déplorait ce phénomène, lié à l'uniformisation du monde.

 

L'idée de civilisation implique l'idée d'un haut degré de développement scientifique, technique, économique, l'existence d'organisations complexes, de classes sociales différenciées, de larges groupes humains organisés en nations et en Etats.

 

La civilisation, explique Claude Lévi-Strauss tend vers "l'entropie", du grec "entropia", retour en arrière. Lévi-Strauss emprunte ce mot à la deuxième Loi de la thermodynamique ou "principe de Carnot" concernant l'irreversibilité des phénomènes physiques : l'entropie est une fonction définissant l'état de désordre d'un système, croissante lorsque celui-ci évolue vers un autre état de désordre accru : la surpopulation, les conflits socio-économiques, les conflits armés, la course aux armements, l'exploitation, la surconsommation, le gaspillage, la destruction des équilibres naturels...

 

Claude Lévi-Strauss attribue à la culture un rôle de régulation de l'entropie croissante engendrée par le développement de la civilisation. Il entend par culture la spiritualité, l'ethique, la philosophie, l'art et la politique au sens que ce mot avait pour les Grecs : l'organisation de la Cité en vue du bien commun. (voir les Entretiens sur France-Culture avec Georges Charbonnier, 1963 et le Cours inaugural au Collège de France)

 

6°) Dans l'Histoire récente, des hommes ont considéré que certains peuples n'étaient pas civilisés. Quelles en furent les conséquences ?

 

On peut penser aux peuples d'Amérique centrale, placés sous la domination portugaise et espagnole (massacres, conversions forcées, exploitation), aux tribus Indiennes d'Amérique du nord, parquées dans des réserves et, plus récemment, au colonialisme en Afrique, en l'Indochine, en Inde.

 

L'idéologie colonialiste, l'idée que l'on a le droit d'envahir un peuple, parce qu'on lui "apporte la civilisation", servit à justifier la domination de ces peuples et l'exploitation de leurs richesses. On peut penser aussi au racisme, à la ségrégation raciale, à l'apartheid en Afrique du Sud, à l'esclavage, au fait d'imposer nos modes de vie à des cultures différentes des nôtres, au risque de détruire ces cultures. (les Inuits par exemple).

 

Parmi les exemple les plus tragiques, on pense à la persécution des Juifs et des Tziganes et aux exécutions sommaires de soldats français d'Afrique noire au début de la deuxième guerre mondiale. L'idéologie de la supériorité d'une culture sur une autre ou l'idée que l'autre ne serait pas civilisé, qu'il ne serait pas un être humain, mais un "sous-homme", peut conduire au génocide.

 

Ces critiques justifiées exigent cependant quelques nuances et si le colonialisme est condamnable, les échanges entre l'occident et les autres civilisations n'ont pas toujours et partout été radicalement destructrices et négatives, comme en témoigne Lévi-Strauss lui-même dont le travail d'ethnologue a permis de mieux comprendre et de mieux respecter les cultures "premières".

 

Ce dernier admet que certaines "valeurs" occidentales ont une valeur universelle : les droits de l'homme, la démocratie, le respect de la dignité de la femme, l'instruction, la médecine, l'éradication des maladies endémiques telles que la tuberculose, le paludisme ou le SIDA.

 

Claude Lévi-Strauss admet aussi que les "occidentaux" ont le droit d'avoir un mode de vie, une culture, une "vision du monde", des valeurs qui leur sont propres. 

 


 


 


 


 


 


 

 

Par Robin Guilloux
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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 21:57

marivaux 1

 

 

Présentation du Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux (1ère STG)

 

 

La pièce de Marivaux s'intègre dans un vaste  "objet d'étude" : "Le texte théâtral et sa représentation du XVIIème siècle à nos jours, à l'intérieur duquel on a circonscrit un thème : La représentation des maîtres et des valets.

 

I) Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation du XVIIème siècle à nos jours

2) La représentation des maîtres et des valets

3) Le jeu de l'amour et du hasard

 

Il convient de situer la pièce dans son contexte culturel. Le XVIII ème siècle a été appelé en France "Le siècle des Lumières" ; cette période se caractérise par un désir de progrès dans tous les domaines : politique (remise en question de la monarchie absolue de droit divin), religieuse (critique de la superstition et du fanatisme), culturelle (intérêt renouvelé pour les sciences et les techiques et social (déclin de l'aristocratie, essor de la bourgeoisie).

 

Le "programme" des Lumières pourrait se résumer ainsi :


1) lutter contre l'ignorance en diffusant largement le savoir 2) augmenter les richesses en développant l'agriculture, l'industrie et les arts 3) substituer la raison à la superstition 4) assurer l'autonomie de l'éthique par rapport à la religion 5) rendre l'idée de Dieu indépendante de toute religion particulière 6) refuser de se résigner aux prétendus décrets de la Providence (cf. Candide de Voltaire).


Dans le domaine théâtral, le Siècle des Lumières en France est principalement marqué par deux auteurs (si l'on excepte Voltaire) : Marivaux (Le jeu de l'amour et du hasard, 1730) et Beaumarchais (Le Mariage de Figaro, 1778). Ils abandonnent le comique de caractère (Molière) et renouvellent, chacun à sa façon, le genre théâtral par un ton plus léger, en accord avec les goûts du public :  le badinage amoureux (badiner : plaisanter avec enjouement et légèreté) et la revendication de liberté.

 

Le jeu de l'amour et du hasard évoque cependant, sous une apparence de légèreté, des problèmes moraux. "Le théâtre des Lumières remplit la fonction de tribune morale (Jean-Paul Sartre)

 

Résumé de l'intrigue :  

 

Sylvia, fille de Monsieur Orgon attend un prétendant, Dorante qu'elle ne connaît pas et qui a été choisi par son père. Avec l'accord de son père et la complicité de son frère Mario, et à leur amusement, elle change de costume et de rôle avec Lisette, sa femme de chambre afin d'étudier le caractère de son prétendant sans se compromettre. Ce dernier a eu la même idée et prend la place et les habits de son valet, Arlequin. Que va-t-il se passer ? 

 

Remarques :

 

La "morale" de la pièce est que les maîtres ont beau se déguiser en valets et les domestiques en maîtres, chacun reconnaît celui qui appartient à son monde : Dorante épousera Sylvia et Arlequin épousera Lisette. Marivaux évoque donc sur un ton léger la question de la prédestination sociale, liée à la maîtrise (ou à la non maîtrise) du langage et des convenances. Le jeu de l'amour et du hasard démontre "expérimentalement" que l'amour n'est pas le fruit du hasard. (1)

 

La pièce est fondé sur le quiproquo : méprise qui fait que l'on prend une personne ou une chose pour une autre ; situation qui en résulte. "Le quiproquo est une situation qui présente en même temps deux sens différents, celui que les personnages lui prêtent, celui que les spectateurs lui donnent." (Henri Bergson, Le Rire).

 

Au théâtre, la parole a un double destinataire : un autre personnage (ou lui-même dans le monologue) et le public (on parle de "double énonciation"). Le plaisir du spectateur vient du fait qu'il en sait plus que les personnages.

 

 

(1) Ce thème de la "prédestination sociale" a été repris par un cinéaste contemporain, Abdellatif Kechiche dans l'Esquive (2005) ; on y voit les élèves d'un lycée de banlieue monter Le jeu de l'amour et du hasard pour un spectacle de fin d'année.

 

 

 

 

 

 

 

marivaux

 

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (Paris, (baptisé le) 4 février 1688 - Paris, 12 février 1763), communément appelé Marivaux, est un écrivain français. Homme solitaire et discret, longtemps mal compris, il fut un journaliste, un romancier, mais surtout un auteur dramatique fécond, qui, amoureux du théâtre et de la vérité, observait en spectateur lucide le monde en pleine évolution et écrivit pour les Comédiens italiens, entre 1722 et 1740, des comédies sur mesure et d'un ton nouveau, dans le langage « de la conversation ». Il est, après Molière, Racine, Pierre Corneille et Musset le cinquième auteur le plus joué par la Comédie française.

Par Robin Guilloux
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Jeudi 5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 16:20

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 Si la religion est omniprésente dans la réflexion de Freud, l'islam en est absent. On mesure à ce constat la richesse de la perspective ouverte ici : mettre au jour les refoulements constitutifs de la religion islamique.

 

Partant de la crise contemporaine de l'islam et de son symptôme le plus visible qu'est l'islamisme, ce livre entreprend d'explorer les origines de l'islam. Pour interpréter cette "césure du sujet de la tradition" qui prend la forme d'un désespoir de masse, Fethi Benslama relit les textes fondateurs gardés par un long règne d'interdit de penser.

 

L'altérité féminine y apparaît comme la nervure centrale du refoulement propre à l'islam. Face à un dérèglement profond de la relation entre le réel et les formes symboliques que trahissent les extrémismes, l'analyse conduit alors vers des questions demeurées impensées, telle que l'affirmation coranique selon laquelle "Dieu n'est pas père."

 

"L'actualité permanent de l'islam depuis une quinzaine d'années, explique Fethi Benslama montre (...) par mille signes, la césure du sujet de la tradition et le déchaînement de forces de destruction de la civilisation qui en découlent directement. Il s'agit d'un processus de mutation historique qui exige que soit pensé le passage de l'homme de la psyché de Dieu à celui de la psyché de l'inconscient. C'est ce qui justifie le titre de ce livre : La Psychanalyse à l'épreuve de l'islam. A travers cet intitulé, j'ai voulu nommer une épreuve et une tâche que j'ai reconnues miennes depuis plusieurs années, jalonnées par de nombreux travaux qui se rassemblent ici en une vue d'ensemble. Certes, la proposition inverse : L'islam à l'épreuve de la Psychanalyse, n'aurait pas été inexacte non plus, mais c'est en psychanalyste et au titre de la psychanalyse que je me suis aventuré dans l'islam et que j'ai cherché à élucider certains problèmes de son actualité et de ses origines, afin de les verser dans le savoir psychanalytique universel concernant les rapports entre le psychisme et la civilisation..."

 

Plan de l'ouvrage :

 

Remerciements


Prologue

 

Chapitre I : Le tourment de l'origine


1) La transgression

2) Retour et détours

3) L'abrogation

4) Un corps pourrissant

5) L'auto- immunisation

6) La césure moderne et le désespoir des masses

7) Post-scriptum : Après le 11 septembre

 

Chapitre II : La répudiation originaire

 

1) Appropriation et traduction du père

2) La Genèse selon Agar

3) Perpétuation de la répudiation

 

Chapitre III : Destins de l'autre femme

 

1) Hypothèse autour d'un désaveu

2) La lueur

3) Le voile

4) Paroles des Nuits

 

Chapitre IV : de Lui à Lui

 

1) Clinique des Nuits ou les tâches de Shéhérazade

2) Le sacrifice et l'interprétation

3) L'enfant peuple

4) Le meurtre fraternel

5) Lui Lui

6) L'impossible partage

 

Epilogue

 

Index des thèmes et concepts


 

 L'auteur essaie de comprendre, à la lumière de la théorie psychanalytique, mais aussi de l'Histoire la tentation extrémiste de l'islam ; il pense que la pulsion de mort qui est à l'oeuvre dans l'extrémisme, indissociablement dirigée contre l'Autre et contre soi-même et qui culmine dans le terrorisme est lié à des dérèglements symboliques propres à l'islam, quant à la question de l'origine, en particulier au rapport de rivalité avec le judaïsme et au complexe de postériorité, au verrouillage herméneutique du Coran, à l'angoisse face à la sexualité féminine fantasmée, à la tension entre tradition et modernité, à l'impossibilité de penser autrement  l'identité qu'en termes religieux et la religion autrement qu'en termes de totalité close et d'écart absolu et d'admettre la nécessité d'une délimitation du religieux (la laïcité) ; enfin et par dessus tout, à la question du Père.

 

 

Fethi Benslama donne comme exemple de  dérèglement symbolique l'interdit du meurtre. La relecture coranique du récit du crime archétypal dérive vers un interprétation sacrificielle régressive (Abel a désiré être tué par Caïn pour que Caïn soit puni).

 

Ce qui est en question, d'une manière générale, c'est le rapport à l'Autre : la peur de l'autre, que ce soit la femme ou "l'occidental" et en fin de compte l'angoisse devant une Transcendance "vertigineuse", incompréhensible et inapaisable, d'un Dieu qui, n'étant pas un Père, est incapable de médiatiser le rapport à l'autre en tant que "frère", la lutte pour la reconnaissance et la quête désespérée d'une impossible plénitude ontologique qui entraîne un mouvement d'oscillation sans fin entre le tout et le rien. 

 

L'ouvrage de Fethi Benslama n'incite pas à penser la "supériorité" d'une religion sur une autre car c'est précisément la pensée de la différAnce discriminante qui met en oeuvre la forclusion et la pulsion de mort. Il n'incite pas non plus à évacuer définitivement le problème, comme le fit Freud,  en réduisant le religieux à la névrose obsessionnelle et au transfert de l'imago parentale. Fethi Benslama montre que cette réduction n'est justement pas opérante pour l'islam, dans la mesure où Dieu n'y est  pas considéré comme un "père".

 

Comme l'a montré Jean-François Mattéi *, l'hypostase de la raison, l'enfermement de l'homme moderne ou "post-moderne" dans l'immanence et la subjectivité, la forclusion du désir et l'idée que rien n'est important, que tout se vaut et qu'il n'existe rien en dehors du "moi", loin de représenter une libération, aboutit à une nouvelle forme de barbarie, la "barbarie intérieure" de la transcendance déviée et rabattue sur les monades sans portes ni fenêtres, les "particules élémentaires" d'une juxtaposition d'individus isolés,  obsédés par la jouissance et par le manque et désormais incapables de constituer une société.

 

L'une des grandes leçons de la psychanalyse est que l'émergence de la personne passe par l'identification, puis la différenciation. L'identification est problématique dans une société marquée par le relativisme culturel,  l'individualisme et le subjectivisme, mais la différenciation personnalisante l'est tout autant dans une société "théocratique" dans laquelle la dimension de la personne n'est pas prise en compte. (**)

 

C'est pourtant de la réponse à ce double défi d'une identification sans aliénation (le défi des sociétés marqués par l'influence de l'islam) et d'une différenciation sans perte du lien social (le défi des sociétés occidentales judéo-chrétiennes laïcisées) que dépend notre avenir commun.

 


( * Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Essai sur l'immonde moderne,  PUF, Quadrige essais/Débats.)

 

** Faisant référence au livre de Jean-Luc Nancy Le sens du monde, Fethi Benslama évoque les quatre principaux défis auxquels l'Humanité dans son ensemble est désormais confrontée : la surpopulation, la surconsommation, le sexe, le sida, la drogue et la désinformation.

 

 

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 Psychanalyste, Fethi Benslama enseigne la psychanalyse et la psychopathologie à l'université Paris VII. Il est directeur du Relais de la Cité internationale universitaire de Paris et de la revue Intersignes qu'il a fondée en 1990. Il est l'auteur notamment de deux essais : La Nuit brisée, Ramsay, 1988 et Une fiction troublante, Editions de l'Aube, 1994. Il a en outre publié de nombreuses études sur la clinique psychanalytique, ainsi que sur l'islam et l'Europe à l'époque contemporaine.

 

 

 

 

Par Robin Guilloux
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Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 15:07

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"La couleur est la touche, l'oeil le marteau qui la frappe, l'âme l'instrument aux cordes innombrables." (Wassily Kandinsky)

 

 

Wassily Kandinsky, Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier, au coeur de la création picturale, traduit de l'allemand par Pierre Volboudt, avant-propos de Philippe Sers, Denoël/Gonthier

 

Titre original : Ueber das Geistige in der Kunst, insbesondere in der Malerei, 1912

 

 

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"La peinture moderne a sa Sagesse et sa Folie, explique Philippe Sers. Elle a ses classiques et ses baroques. Eugenio d'Ors oppose Nietzsche et Poe : le premier aux idéaux clairs et aux moyens confus, le second aux visées tortueuses et au regard clair.

 

Chez Kandinsky, tout est clarté. Il offre toutes les garanties du grand sage de l'art moderne, il s'insère très exactement dans la lignée de tous ceux qui, jusqu'à Seurat, ont voulu répondre à l'angoisse par la certitude. C'est un savant. C'est un philosophe. Son génie est apollinien. Point de failles dans son raisonnement, point de laisser-aller dans sa mise. Ses disciples, comme lui ont le regard bleu et parlent posément, ponctuant leurs discours de gestes précis, l'ordonnant de références exactes. Ils croient à la nouvelle époque. Ils organisent son art avec méthode.

 

Pourtant le premier livre de Kandinsky qui fut une sorte de Manifeste, commence comme l'oeuvre d'un inspiré. Le ton est prophétique, enthousiaste, ce sont les écrits d'un visionnaire, constitués dans le feu de l'illumination.

 

Et c'est là le premier paradoxe de cet esprit, qui par tous ses talents semble un de ces géants de la Renaissance dont nous garderons longtemps la nostalgie, et qui par ses oeuvres annonce et prépare le modernisme le plus échevelé.

 

Du Spirituel dans l'art est un livre à deux visages. C'est l'oeuvre d'un thaumaturge de l'esprit qui y distille les perles millénaires d'un savoir initiatique, mais c'est aussi l'analyse formelle et scientifique des conditions de la création artistique.

 

On doit lire ce livre comme le récit d'une véritable aventure spirituelle, mais aussi comme l'investigation la plus résolument objective et la plus profondément révolutionnaire des conditions et possibilités de l'art moderne.

 

Kandinsky, quoique moscovite de coeur et oriental par sa sensibilité était aussi de culture allemande. Il déclare lui-même : "J'ai grandi à demi-allemand : ma première langue, mes premiers livres étaient allemands." De Moscou, il conservait l'amour de la couleur, de l'Orient, le sens de la forme pure, de l'Allemagne par contre, il a recueilli tout un héritage intellectuel. Un Allemand de la fin du XIXème siècle est, avant tout, un lecteur de Kant. C'est-à-dire qu'il a assisté à l'écroulement de tout un système fondé sur l'exactitude de notre vision, sur la coïncidence de la valeur et de la réalité : le monde que nous livrent nos sens est un ensemble de phénomènes qui n'a que peu de rapports avec la réalité des choses.

 

Ainsi l'art n'a plus à imiter un monde qui n'a pas de réalité philosophique et dont la découverte de la division de l'atome va faire vaciller, pour Kandinsky, la réalité matérielle elle-même. Le peintre ne doit plus adorer un monde déchu, mais se tourner vers la seule source de beauté qui lui reste, lui-même.

 

"Lorsque la religion, la science et la morale (cette dernière par la main rude de Nietzsche) sont ébranlées, et lorsque les appuis extérieurs menacent de s'écrouler, l'homme détourne ses regards des contingences extérieures, et les ramène sur lui-même.

 

Le livre fut achevé en 1910. La même année, Kandinsky a peint son premier tableau abstrait, une aquarelle.

 

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                                                          Première oeuvre abstraite (aquarelle) de Wassily Kandinsky

 

 

Il faut souligner cette liaison étroite entre la théorie et la pratique, qui est une des caractéristiques essentielles de toute son oeuvre. Du professeur de droit qu'il faillit être, Kandinsky n'a gardé que la méthode. Pas les oeillères. Sa pensée est rigoureuse, mais jamais complètement indépendante de l'oeuvre de ses mains, pas plus que sa sensibilité.

 

S'il établit et préconise le rapprochement entre la peinture et la musique, art purement "spirituel", c'est d'abord pour avoir vécu ce rapport, car il était doué d'antennes exceptionnelles. Il raconte dans ses souvenirs qu'en écoutant Lohengrin, les couleurs se présentaient à ses yeux. Il les voyait.

 

 

 
 Et s'il élabore ce qui va devenir plus tard la Grammaire de la peinture nouvelle, c'est parce qu'en tant que peintre, il lui était nécessaire de l'élaborer. Pour Kandinsky, palette et machine à écrire furent deux instruments complémentaires. Il se servait de l'une et de l'autre avec la même virtuosité.

 

Ce besoin de cohérence proprement pictural, qui l'amène à chercher une grammaire des moyens de l'art, et sa prophétie de l'âge nouveau, eurent jusqu'à nos jours un profond retentissement.

 

De Noël 1911 à l'automne 1912, en un an, Du spirituel dans l'art eut trois éditions successives. Nul livre sans doute ne fut davantage lu dans les ateliers et dans les bibliothèques, nul ne fut - et ne reste - l'objet de discussions aussi ferventes dans les milieux éclairés.
 
La peinture changeait de visage et Kandinsky en était conscient. C'est la raison de ce style souvent prophétique, nietzschéen, qui se fait jour surtout dans la première partie du livre, annonçant l'avénement d'une ère spirituelle dont sont analysés les fondements. Les causes de ce renouveau, c'est l'unification croissante des arts, qui s'orientent de plus en plus vers le spirituel. Dès cette époque, Kandinsky prédit un nouvel art monumental, préfigurant l'entreprise du Bauhaus, à laquelle il collaborera avec tant d'enthousiasme.

 

 

 Dans cette voie spirituelle, la peinture, quant à elle, doit faire sa propre révolution, apprendre à utiliser les moyens qui lui sont propres, ainsi que la musique l'a fait depuis déjà longtemps. La peinture doit devenir abstraite. Le tournant spirituel exige la disparition de l'objet. Mais alors se pose la grande question : par quoi remplacer l'objet ? D'emblée, Kandinsky refuse tout art qui serait uniquement décoratif. Il ne veut pas de "l'art pour l'art", qui est enfant de son siècle et demeure entièrement extérieur. L'art doit correspondre à une nécessité intérieure, prenant, bien sûr, ses sources dans son époque, mais surtout enfantant l'avenir.


Toute la deuxième partie de l'ouvrage est occupée par la réponse de Kandinsky à cette question fondamentale pour l'art nouveau.

Il s'agit d'un véritable traité d'harmonie mystique, où l'auteur approfondit surtout l'un des deux moyens privilégiés de la peinture, la couleur, pour lui primordiale (le deuxième moyen, la forme fera l'objet de nombreux articles et d'études détaillés dans Points et ligne par rapport à la surface et dans ses cours au Bauhaus.

L'effet sensoriel de la couleur est de courte durée, et de peu d'importance. Ce qui compte, c'est la résonnance spirituelle, l'action directe de la couleur sur l'âme : "La couleur est la touche, l'oeil le marteau qui la frappe, l'âme l'instrument aux cordes innombrables."

Cette résonnance spirituelle, cette nécessité intérieure, sont le principe de base de tout travail créateur. Le peintre doit rechercher avant tout l'entrée en contact efficace avec l'âme humaine, seule garantié de profondeur cosmique de l'art.

Il est donc nécessaire d'étudier cette résonnance, ce que Kandinsky va faire dans le plus long chapitre du livre : "le langage des formes et des couleurs". Les réflexions qu'il nous livre là constituent une vraie théorie des couleurs, en nette parenté avec celles des grands précurseurs : Turner, Delacroix, Seurat.

Son point de départ reste classique : considérant les couleurs isolément, il les juge avec leurs modalités : chaud-froid, clair-foncé. Il détermine ainsi quatre grands contrastes, formés par les six couleurs fondamentales, encadrées par le noir et le blanc, qui jouent en peinture le rôle des silences dans la musique.

Le premier grand contraste, le contraste majeur, est pour lui le bleu et le jaune, chers à Vermeer. Il diffère radicalement en cela de la Farbenlehre de Goethe qu'il connaissait fort bien, où l'on voit présenté comme contraste majeur, celui du rouge et du vert. C'est que pour Kandinsky, seule compte la vision intérieure, et celle-ci ne part pas du contraste entre le vert et le rouge, qui repose sur des analyses scientifiques des couleurs.

D'autre part dans cette analyse, on trouve presque à chaque ligne une référence à la musique. Kandinsky croyait à la synthèse des arts, c'est-à-dire non seulement à la correspondance idéale et diachronique des oeuvres de toutes les époques, ce qu'il montre dans l'Almanach du Blaue Reiter, mais en outre à l'équivalence absolue de tous les différents arts entre eux. Déjà s'esquisse le système de la synthèse absolue qu'il développera dans ses cours du Bauhaus à partir de 1922.

Enfin, à travers cette étude, l'on voit que si le peintre laisse de côté toutes les questions d'épaisseur, de matière picturale, il donne une autre dimension à la surface picturale en introduisant les notions de proche (jaune) et de lointain (bleu).

La forme et la couleur s'harmonisent pour créer le tableau, selon le principe de la nécessité intérieure. Alors naît l'oeuvre d'art authentique, alors la composition entre en contact "efficace" avec l'âme humaine, alors s'établit la résonance.

Avec les deux derniers chapitres, nous retrouvons l'enthousiasme du début du livre, mais un enthousiasme renforcé, assagi, tempéré de certitude.

Il envisage la question du mouvement et de la composition scénique, synthèse dynamique du plastique et du musical, il y voit une des formes de l'art monumental qu'il appelle de toute son âme de visionnaire.

Abstraction pure et réalisme pur entrent dans la dialectique de la nécessité intérieure, l'art en désarroi atteint enfin son absolu de pureté.

En écrivant ce livre qui mérité de figurer à côté des plus grands textes de l'histoire du regard et de la création esthétique, Kandinsky s'est placé au sommet de ce triangle spirituel qu'il nous décrit si longuement : dans l'angle le plus haut, se trouve l'homme seul à qui il est donné de précéder le mouvement de son époque. Cet homme seul dont Schopenhauer dit que tel l'imperator romain se vouant à la mort, il lance ses armes loin en avant, dans les rangs ennemis où le temps viendra plus tard les ramasser, cet homme seul à qui il faut bien rendre son véritable nom, celui de Génie." (Philippe Sers)


Par Robin Guilloux
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Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 11:23

Apollinaire-chroniques-d-art.jpg

 

 

 

26722.jpg                                                    Guillaume Apollinaire (au centre) par Marie Laurencin

 

Apollinaire, Chroniques d'art, 1902-1918, textes réunis avec préface et notes par L.-C. Breunig, NRF Gallimard, 1960

 

Présentées dans leur ordre chronologique, l'ensemble des critiques d'art d'Apollinaire permet de se former un jugement indépendant sur ses idées esthétiques, sa compétence et son rôle dans le développement de l'art moderne. En outre, ses écrits, en tant que chroniques, nous font revivre jour par jour l'époque la plus animée, la plus héroïque du XXème siècle.

 

Les textes s'échelonnent de 1902 à 1918. On y découvre constamment un grand esprit, un grand poète et un homme de goût, ce qui n'empêche nullement le piquant, la fraîcheur et l'imprévu. La critique de Guillaume Apollinaire, en effet, était souvent subjective, impressionniste ; il n'hésitait pas à dire avec candeur : "J'aime ce tableau.", ou "Je trouve ce tableau détestable."

 

A l'analyse rigoureusement intellectuelle, il préférait l'impression lyrique, et son "génie critique", comme l'a remarqué André Salmon, "était inséparable de son génie de poète".

 

"Les mérites de Guillaume Apollinaire écrivain d'art prêtent encore à controverse, explique L.-C. Breunig. D'une part, on l'exalte en le rangeant parmi les grands "poètes critiques" tels que Diderot et Baudelaire ; d'autre part, on le dénigre jusqu'à faire croire qu'il était incapable de distinguer un Rubens d'un Raphaël.

 

Ce qui peut étonner ce n'est pas la divergence entre ces opinions, c'est qu'on les ait formulées sans connaître l'ensemble ou même la plus grande partie de l'oeuvre. Car, jusqu'à ce jour, les écrits d'art d'Apollinaire sont restés dispersés dans une multitude de périodiques de toute espèce en France et à l'étranger - articles, comptes-rendus, essais, préfaces, notices que le poète jetait à tous les vents depuis un premier commentaire sur le Pergamon de Berlin, paru dans La Revue blanche du 15 mai 1902, quand il avait vingt et un ans, jusqu'aux "échos" artistiques aussi bien que littéraires, qui paraissaient dans l'Europe nouvelle au moment de sa mort en 1918.

 

De son vivant, Apollinaire ne fit publier qu'un seul volume sur la peinture, Les Peintres cubistes, méditations esthétiques (1913). Ce petit livre et le fameux "manifeste synthèse" intitulé L'Antitradition futuriste, publié également en 1913, donnent une idée assez fausse d'Apollinaire critique d'art (...)

 

Ce n'est qu'en examinant l'ensemble de ses critiques d'art qu'on pourra se former un jugement indépendant sur les idées esthétiques d'Apollinaire, sa compétence et son rôle dans le développement de l'art moderne. Ce livre présente tous les écrits éparpillés d'Apollinaire et les présente dans l'ordre chronologique.

 

En replaçant un Matisse, un Picasso, un Braque dans la gangue académique, de l'art "pompier" du début du siècle, on saisira mieux et la portée de leur révolution et la perspicacité du poète qui presque seul les soutenait. (...)"

 

 

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                                                                Pablo Picasso, Paul en arlequin

 

 

Jusqu'à la fin, Apollinaire est resté jeune, vigoureux et plein d'espoir pour l'avenir de l'art. Dans une lettre envoyée à André Breton pendant la guerre, il écrit : "Je suis d'avis que l'art ne change point et que ce qui fait croire à des changements ce sont les efforts que font les hommes pour maintenir l'art à la hauteur où ils ne pourraient pas ne pas être." Cette croyance à ce qu'il appelait souvent le "sublime" dans l'art ne l'a jamais quitté pendant les seize années où il l'a suivi dans ses diverses expressions.

 

 Pour ceux qui s'intéressent à l'histoire  de l'art au XXème siècle, ce livre sera un instrument utile. Les renseignements de faits qu'il peut fournir - sans parler de jugements - en font un ouvrage de référence précieux."

 

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                                                           Henri Matisse, La Danse

 

 

 

 

 


Par Robin Guilloux
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