Jeudi 31 mai 2012 4 31 /05 /Mai /2012 15:32

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Objet d'étude : le roman et ses personnages ; visions de l'homme et du monde.
Textes :
Texte A - Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu, 1832.
Texte B - Victor Hugo, L'Homme qui rit, 1869.
Texte C - Emile Zola, L'Assommoir, 1877.
Texte D - Marcel Proust, Le Temps Retrouvé, 1927.

 

TEXTE A - Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu.

[L'action de ce roman se déroule en 1612. Fraîchement débarqué à Paris, un jeune peintre ambitieux, Nicolas Poussin, se rend au domicile de Maître Porbus, un célèbre peintre de cour, dans l'espoir de devenir son élève. Arrivé sur le palier, il fait une étrange rencontre.] 

 

Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat (1) de dentelle, à la prépondérante sécurité de la démarche, le jeune homme devina dans ce personnage (2) ou le protecteur ou l'ami du peintre ; il se recula sur le palier pour lui faire place, et l'examina curieusement, espérant trouver en lui la bonne nature d'un artiste ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts ; mais il aperçut quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi qui affriande (3) les artistes. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais ou de Socrate ; une bouche rieuse et ridée, un menton court, fièrement relevé, garni d'une barbe grise taillée en pointe, des yeux vert de mer ternis en apparence par l'âge, mais qui par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle devaient parfois jeter des regards magnétiques au fort de la colère ou de l'enthousiasme. Le visage était d'ailleurs singulièrement flétri par les fatigues de l'âge, et plus encore par ces pensées qui creusent également l'âme et le corps. Les yeux n'avaient plus de cils, et à peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades saillantes. Mettez cette tête sur un corps fluet et débile (4), entourez-la d'une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson (5), jetez sur le pourpoint (6) noir du vieillard une lourde chaîne d'or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit d'une toile de Rembrandt (7) marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s'est appropriée ce grand peintre.

 

1 rabat : grand col rabattu porté autrefois par les hommes.
2. Ce vieillard s'appelle Frenhofer.
3. affriande : attire par sa délicatesse.
4 débile : qui manque de force physique, faible.
5 truelle à poisson : spatule coupante servant à découper et à servir le poisson.
6 pourpoint : partie du vêtement qui couvrait le torse jusqu'au-dessous de la ceinture.
7 Rembrandt : peintre néerlandais du XVIIe siècle. Ses toiles exploitent fréquemment la technique du clair-obscur, c'est-à-dire les effets de contraste produits par les lumières et les ombres des objets ou des personnes représentés.

 

 

Introduction :

 

Ce texte d'Honoré de Balzac, extrait du Chef d'oeuvre inconnu, paru en 1832, réflexion sur la création artistique, la relation entre l'art et la nature et la recherche de la perfection, est le portrait d'un personnage étrange, Frenhofer,  que rencontre le héros du roman, Nicolas Poussin, un jeune peintre ambitieux.

 

Dans quelle mesure ce portrait prend-il appui sur le réel et dans quelle mesure le transpose-t-il ? (problématique)

 

Nous essayerons d'analyser les notations réalistes et la transposition du réel, la construction du portrait et l'impression dominante que le narrateur veut donner du personnage. (annonce du plan)

 

1) Le texte est écrit à la troisième personne du singulier, le point de vue est interne (la scène est vue à travers le regard du jeune peintre Nicolas Poussin), puis omniscient (l'auteur reprend la parole et interpelle le lecteur).

 

2) Il comporte des notations réalistes, dénotatives (objectives), exemple : "imaginez un front chauve, bombé, proéminent... retroussé au bout." Cherchez les autres notations.

 

3) Ces détails "réalistes" sont donnés directement au lecteur auquel s'adresse le narrateur et précisent le portrait  : "imaginez un front chauve...", "Mettez cette tête sur un corps fluet et débile..."

 

4) Le narrateur transpose la réalité à travers des modalisateurs (un modalisateur est un procédé stylistique au moyen duquel le narrateur porte un jugement implicite). Exemples : "bizarrerie", "magnificence", "quelque chose de diabolique"... Cherchez d'autres modalisateurs et essayez de les classer par catégories grammaticales et de les expliquer. Montrez que les notations "positives"  sont systématiquement contredites par des notations négatives, créant ainsi un effet d'ambiguité.

 

5) Montrez que ces modalisateurs forment trois champs lexicaux entrelacés : la vieillesse, l'étrangeté et la noblesse et une isotopie (idée d'ensemble) : le narrateur veut donner l'impression que le vieillard ressemble à une oeuvre d'art.

 

6) Ce portrait comporte des éléments inquiétants, dysphoriques (lesquels ?) qui produisent un effet de suspense et préparent le lecteur à un drame comportant des éléments fantastiques (ils nouent un "pacte de genre") : le vieillard est vêtu comme un personnage d'un portrait de Rembrandt (peintre néerlandais, 1606-1669) et a quelque chose de "méphistophélique" qui évoque le mythe de Faust. Rembrandt est considéré comme un peintre "baroque", alors que Nicolas Poussin (que Balzac n'a pas choisi au hasard) est le plus éminent représentant du classicisme français.

 

7) Le narrateur veut donner une impression d'ensemble, celle d'un personnage "irréel", comme sorti d'un tableau. Le portrait associe des notations physiques, psychologiques, morales, voire métaphysiques et insiste particulièrement sur le costume du personnage et sur son regard (expliquez pourquoi).

 

8) Montrez que le portrait produit à la fois un effet de réel (donner au lecteur l'illusion que le personnage "existe") mais qu'il présente par ailleurs le personnage sous un aspect fantastique (le fantastique est l'irruption du surnaturel dans le réel).

 

9) Montrez que le narrateur "joue" sur les deux sens du mot "portrait". Quelle impression le texte produit-il ? (Montrez que Balzac imite avec des mots ce que Rembrandt a fait avec des couleurs et des formes).

 

Conclusion

L'auteur déploie dans ce texte son génie de "portraitiste". Il soigne les détails réalistes, mais parvient à créer en même temps une atmosphère inquiétante. Il choisit d’élargir son portrait en se référant à Rembrandt, peintre dont le clair-obscur était un équivalent pictural de sa propre démarche, entre réalisme et mystère. Au travers d’un réel dominant s’infiltre une sourde inquiétude, provenant d'une dimension occulte, dont on ne sait pas très bien si elle est dominée par le mal ou par le bien. Avec un art consommé de nouvelliste, Honoré de Balzac laisse son lecteur perplexe et excite sa curiosité.  

 

Balzac fait de sa description un tableau vivant et fusionne ainsi littérature et peinture. Il porte une grande attention aux couleurs et aux formes et traite la lumière à la manière d'un peintre hollandais du XVIIème siècle. Cette picturalisation du texte est signalée explicitement par la comparaison finale dans laquelle le vieux peintre est assimilé à une toile de Rembrandt.

 

 

220px-Rembrandt_van_rijn-self_portrait.jpg                                    Autoportrait de Rembrandt (1606 -1669)

 

 

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, habituellement désigné sous son seul prénom de Rembrandt (15 juillet 1606 - 4 octobre 1669) est généralement considéré comme l'un des plus grands peintres de l'histoire de l'art baroque européen, et l'un peintres les plus importants (avec Vermeer) de l'Ecole hollandaise du XVIIème siècle.

 

Rembrandt a également réalisé des gravures et des dessins. Il a vécu pendant ce que les historiens appellent le siècle d'or néerlandais (approximativement le XVIIème siècle), durant lequel culture, science, philosophie (Spinoza), commerce et influence politique de la Hollande ont atteint leur apogée.

Par Robin Guilloux
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Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 21:35

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Définition :

 

Au sens large, le langage signifie tout système ou ensemble de signes permettant l'expression ou la communication ; en ce sens, on parle de "langage animal".

 

Le langage, au sens strict, est une institution universelle et spécifique de l'humanité.

 

Langage, langue, parole :

 

Le langage : faculté ou aptitude à constituer un système de signes.

 

La langue : instrument de communication propre à une communauté humaine.

 

La parole : acte individuel par lequel s'exerce la fonction linguistique (la parole est la dimension individuelle de la langue)

 

Le langage est-il le propre de l'homme ?

 

Selon Descartes, le langage témoigne d'une faculté de penser et de raisonner propre à l'homme. Si les animaux ne parlent pas, c'est faute de penser et non de moyens de communication :

 

" Car c'est une chose bien remarquable, qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal tant parfait et tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable.

 

Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-à-dire, en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout..." (René Descartes, Discours de la Méthode, Vème partie)

 

La linguistique - qui a pour objet l'étude scientifique du langage - aboutit à un constat moins tranché, mais semblable en montrant que le langage humain, à la différence des modes de communication animales est un système  caractérisé par une double articulation.

 

Il convient d'observer cependant que les frontières  entre le monde animal et le monde humain sont remises en question par la recherche sur le comportement animal (Dominique Listel parle des "origines animales de la culture") et qu'il y a bien un langage animal, bien qu'il soit différent du langage humain, plus étroitement lié à l'instinct et aux besoins (Max Von Frisch a montré par exemple que les abeilles échangeaient des "informations")

 

On insiste davantage aujourd'hui sur le caractère historique et social du langage qui ne peut se concevoir sans un apprentissage progressif, ni hors de tout contexte culturel.

 

La double articulation désigne le fait qu'un message est décomposable en monèmes (unités dotées d'une forme sonore et d'un sens) et en phonèmes (unités minimales d'articulation dénuées de sens) : "parlons" est ainsi constitué de deux monèmes (parl/ons - ce dernier signalant que l'action évoquée par le premier est accomplie par une ou plusieurs personnes) et de cinq phonèmes (p/a/r/l/ons).

 

Comme chaque langue utilise un nombre restreint de phonèmes (quelques dizaines) pour composer un nombre potentiellement infini de messages, le système est particulièrement économique et performant.

 

Les mots et les choses 

 

Dans le Cratyle, Platon pose la question de savoir s'il existe une ressemblance entre les mots et les choses. Cratyle pense que la langue coïncide avec le monde et en constitue une première connaissance. Hermogène estime de son côté que les mots sont conventionnels, qu'ils ne sont liés par aucune analogie à ce qu'ils désignent. La diversité des langues (et des onomatopées) le confirme : l'animal que j'appelle "cheval" s'appelle ailleurs :  "horse", "Pferd", "caballo". 

 

Le langage et la pensée

 

Pour Hegel, il n’y a pas de pensée sans langage. En effet on ne peut parler de pensées que lorsque ces pensées ont une forme objective, c’est-à-dire lorsqu’une certaine extériorité manifeste ce qui est purement intérieur.

 

Cette extériorité, c’est le mot. Quand nous cherchons nos mots, nous les cherchons avec d'autres mots. C'est dans les mots que nous pensons, la vraie pensée est le mot même.

 

Le langage est-il un instrument ?
 

On considère le langage comme un instrument de communication au service de la pensée. Martin Heidegger critique cette conception instrumentale du langage. La communication n'est pas la seule fonction du langage, la langage a aussi une fonction "poétique". La poésie nous révèle que l’homme (le "Dasein") ne possède pas la langue comme un outil parmi les autres mais au contraire, qu'il se tient au service du langage.

 

Langage et pouvoir 

 

Les différents niveaux de maîtrise de la langue renvoient ainsi à des différences sociales (Pensez à la pièce de Marivaux, Le jeu de l'amour et du hasard). Mieux parler que l'interlocuteur, c'est manifester une supériorité - et celle-ci peut provenir de l'usage d'un langage aussi bien "secret" (le sorcier ou l'initié) que spécialisé (le scientifique). 

 

"Le langage est la meilleure et la pire des choses." (Plaute). Platon critique la rhétorique qui cherche à persuader, plutôt que de rechercher la vérité. Talleyrand disait non sans cynisme que le langage était un moyen de dissimuler sa pensée. La propagande politique peut faire du langage un moyen  de domination. Tous les systèmes totalitaires s'en sont pris au langage (cf. Georges Orwell, 1984, Victor Klemperer, Lingua Tertii Imperii). En altérant le langage (la grammaire, le vocabulaire, la syntaxe, l'orthographe...), on appauvrit et on altère la pensée.

 

 

Note : Lingua Tertii Imperii, la langue du Troisième Reich :

 

L'allemand permet de créer des mots composés et les nazis ne se sont pas privés de cette possibilité pour inventer des mots au service de leur propagande. Il y a donc eu une langue nazie.

 

Ce sont les particularités de cette « novlangue » que Victor Klemperer a consciencieusement notées pendant les années du nazisme, ce qui lui servait aussi à garder son esprit critique et à résister individuellement à l'emprise du régime hitlérien.

 

Klemperer souligne dans ses carnets toutes les possibilités d'asservir la langue, et donc la pensée au profit de la manipulation des masses. 

 

Victor Klemperer a tenu un journal tout au long de sa vie. La partie qui couvre la période nazie a été publiée en Allemagne en 1995 avant d'être traduite en 2000 en français. Dans son Journal, il mêle les détails de la vie quotidienne, les observations politiques et sociales, les réflexions sur la nature humaine et sur la nature de la langue, toutes deux perverties par le IIIe Reich. Klemperer décrit les privations, les humiliations, l'asphyxie progressive de celui qui mène une existence de paria, les disparitions successives des amis. Il fait preuve d'une remarquable lucidité sur son sort, sur le sort de millions de Juifs dans les camps et affirme sa volonté de témoigner pour l'histoire.

 

 

 


 

 

 


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Par Robin Guilloux
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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 19:48

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Qu'est-ce que la passion ?

 

Le terme passion a deux origines. La première, grecque : passion vient de pathein qui signifie souffrir (pathologie), la deuxième, latine, passion vient de patior qui signifie subir.

 

La passion renvoie au fait de subir un sentiment ou un désir de façon pathologique, obsessionnelle, voire névrotique. La passion est une affection durable de la conscience, si puissante qu'elle s'installe à demeure et se fait centre de tout, subordonnant à son profit les autres sentiments et inclinations : l'alcoolique ne vit (et ne meurt) que pour sa bouteille, l'avare ne vit que pour sa cassette, le drogué ne vit que pour ce dont il meurt.

   
Il faut distinguer la passion de l'émotion et du sentiment :

L'émotion est une tempête passagère, un désordre qui s'épuise rapidement, le sentiment est une disposition affective envers quelque chose ou quelqu'un, moins démesurée et excessive que la passion.

 

Les critiques de la passion :

 

La passion est considérée par la tradition philosophique comme l'une des principales maladies de l'âme. Elle est opposée à la raison et à la liberté et assimilée à la folie. La passion se présente comme un phénomène étranger à notre vouloir.

 

Selon Descartes (Traité des Passions), les passions sont les états affectifs ressentis par l'âme en raison de son union avec le corps : "On peut généralement nommer passions toutes les pensées qui sont (...) excitées en l'âme sans le concours de sa volonté, et, par conséquent, sans aucune action qui vienne d'elle, par les seules impressions qui sont dans le cerveau, car tout ce qui n'est point action est passion." (Descartes, Lettres à Elisabeth de Suède)

 

Pour François de La Rochefoucauld (Maximes), la passion est une expression exacerbée de l'amour propre (amour de soi, égoïsme) : "Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres ; on se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre."

 

 L'amoureux, comme l'a montré Stendhal dans De l'Amour a tendance à idéaliser l'objet aimé, à le parer de toutes les perfections. Stendhal nomme ce phénomène "cristallisation" et le compare à un phénomène chimique qu'il a observé dans les mines de sel de Salzbourg, susceptible de transformer une humble brindille en bijou couvert de diamants.

 

Il y a dans la passion, une recherche de l'intensité qui va jusqu'au désir de mort (Freud parle de pulsion de mort). Comme l'a montré Denis de Rougemont dans L'Amour et l'Occident, l'association entre passion (en l'occurrence amoureuse) et désir de mort (la Liebestod) fait partie (pour le meilleur et pour le pire de la culture occidentale. Que l'on songe, par exemple au mythe de Roméo Juliette ou de Tristan et Iseult.

 

Guérir des passions ? Pour lutter contre les passions, Descartes propose de recourir à la toute puissance de la volonté ; la générosité, sommet de la morale cartésienne (Traité des Passions) repose sur le sentiment qu'il n'y a rien qui nous appartienne véritablement que la libre disposition de nos volontés.

 

Contrairement à Descartes, Spinoza ne fait nullement appel au pouvoir libre et tout puissant de notre âme car l'homme n'est qu'une partie de la nature, soumise, comme tout le reste à la nécessité.

 

Le remède contre les passions ne réside pas dans la volonté, mais dans la connaissance ou "science des affections" : la passion cesse dès que j'en obtiens une connaissance vraie : "Une affection qui est une passion cesse d'être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte (...) Une affection est d'autant plus en notre pouvoir, et l'âme en pâtit d'autant moins, que cette affection nous est plus connue." (Spinoza, Ethique)

 

Pourtant, la claire conscience de la passion ne suffit pas toujours à la dominer. "Video meliora proboque, sed deteriora sequor." (Je vois le bien et je l'approuve, mais je fais le mal." (saint Augustin)

   

Hegel ou la passion réhabilitée :

 

Hegel décrit la passion sous un jour nouveau, il la considère comme une énergie spirituelle, l'énergie du vouloir : "L'homme qui produit quelque chose de valable y met toute son énergie. Il n'est pas assez sobre pour vouloir ceci ou cela ; il ne se disperse pas dans une multitude d'objectifs, mais il est totalement dévoué à une seule fin. La passion est l'énergie de cette fin et la détermination de cette volonté. C'est un penchant presque animal qui pousse l'homme à concentrer son énergie sur un unique objet. Cette passion est aussi ce que nous appelons enthousiasme." (Hegel, La Raison dans l'Histoire)

 

Prise en ce sens, la passion retrouve son aspect dynamique : elle crée l'Histoire et le devenir, elle permet d'accomplir de grandes oeuvres : "Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion."

 

En poursuivant leurs passions et leurs intérêts, les hommes font l'Histoire. Ils sont les outils de quelque chose qui les dépasse. La Raison universelle, à l'oeuvre dans l'Histoire, utilise les passions pour se réaliser dans le monde. Mais en dégageant l'homme de la servitude des passions, Hegel ne l'enchaîne-t-il pas à la Raison?

 

Ne pourrait-on dès lors imaginer la passion sur le mode d'une pulsion créatrice que nous serions capables de canaliser et de sublimer dans une oeuvre d'art ?

 


 


 

 

 

 


Par Robin Guilloux
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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 16:18

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1) Ma contingence dans l'espace et dans le temps :

 

La contingence est le contraire de la nécessité : je suis né dans tel pays, à telle époque. J'aurais pu naître ailleurs, à une autre époque.

 

J'éprouve cependant une servitude complète par rapport au temps, mais une certaine liberté à l'égard de l'espace : "L'espace est la forme de ma puissance, le temps de mon impuissance." (Jules Lagneau)

 

2) Mon impuissance par rapport au temps :

 

L'espace est réversible, le temps est irréversible : je peux aller de Paris à Bourges et de Bourges à Paris, mais je ne peux pas remonter le temps. L'univers est dans un état de changement perpétuel : "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." (Héraclite d'Ephèse)

 

Peut-on conjurer le caractère irréversible du temps ?

 

Marcel Proust pense que la magie du souvenir peut nous restituer avec toutes leurs nuances affectives et émotives, les instants privilégiés :

 

"Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur goutelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. " (Marcel Proust, La recherche du Temps perdu, Du côte de chez Swann)

 

La mémoire affective existe-t-elle ? Retrouvons-nous le passé tel que nous l'avons vécu ?

 

Les anciens Grecs opposaient le caractère éphémère et irréversible de la vie humaine à la nature éternelle. En réalité, nous savons aujourd'hui que la nature vieillit et se transforme : les montagnes s'érodent, les continents dérivent, la terre remplace les océans, le soleil lui-même que les Grecs vénéraient comme un dieu (Hélios) s'éteindra dans quelques milliards d'années.

 

J'expérimente mon impuissance par rapport au passé sous la forme du remords et par rapport à l'avenir sous la forme du souci et de l'angoisse. L'avenir m'angoisse car il contient ma mort.

 

3) Ma puissance par rapport à l'espace

 

Le temps est la forme de l'intériorité (je "suis" le temps), l'espace de mon extériorité ("j'ai" l'espace) ; l'espace est le lieu où s'exerce la technique. La science et la technique transposent dans l'espace les données de l'expérience immédiate (la sensation musculaire de poids par la position d'une aiguille sur une balance, la chaleur par la hauteur d'une colonne de mercure...)

 

4) La spatialisation du temps :

 

La mesure du temps se traduit par la mesure d'un espace parcouru par un mobile dont le mouvement est supposé uniforme. Pour Bergson, le temps ainsi mesuré n'est pas le temps.

 

L'intelligence est au service de l'action, elle est naturellement tournée vers l'espace ; le temps n'est pas une dimension abstraite, mais le mouvement réel, concret et continu de ma vie intérieure que Bergson nomme la durée.

 

5) L'intelligence déductive et la durée concrète :

 

Selon Meyerson, expliquer, c'est identifier ; il est donc impossible d'expliquer totalement le monde à cause de son existence temporelle. L'astronomie fait des prévisions exactes car elle réduit la temporalité à des changements de position dans l'espace. Mais il est impossible de "déduire" l'adulte à partir de l'embryon, la vie à partir de la matière inerte, les formes complexes à partir des formes élémentaires. Bergson va jusqu'à dire que l'intelligence se caractérise par une incompréhension naturelle de la vie.

 

6) Le temps maîtrisé par la conscience :

 

"Les jugements qui ont pour objet le temps, disait Léon Brunschvicg, sont des jugements hors du temps". Dire "j'ai changé", suppose qu'il y a quelque chose en moi qui n'a pas changé. Je prends du recul par rapport au flux du devenir, j'en sors perpétuellement, je ne me confonds pas avec lui : "L'homme est un être des lointains." (M. Heidegger). Il regrette le passé, il projette ses soucis et ses rêves sur l'avenir... La prise de conscience du temps exprime le dépassement de la temporalité par l'esprit et révèle en l'homme la dimension de la réflexion et de la raison.

 

La dimension essentielle du temps est le futur. Toute conscience du temps prend appui sur le futur ; tous mes actes présents n'ont de sens que par rapport au futur, le passé ne prend de signification et de valeur qu'à partir des projets par lesquels je vise mon avenir. La conscience du temps est au service de l'action. Je puis prendre conscience du passé et lui donner un sens nouveau (transformer par exemple le remords en repentir), en tirer des leçons pour l'avenir et transformer mon impuissance par rapport au temps en liberté.

 


 


 


Par Robin Guilloux
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Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 13:11

 

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Aux Terminales ST2S et H...

 

1) Liberté et contrainte

 

Le mot "Liberté" vient du latin "liber". Etre libre, tout d'abord, c'est ne pas être empêché de faire de que l'on veut (liberté de circulation, liberté de pensée). Dans l'Antiquité, la liberté est la condition de l'homme libre qui n'est pas esclave. Elle fut donc d'abord un statut, une condition sociale et politique garantie par un ensemble de droits et de devoirs.

 

Pour Hannah Arendt, sans une vie publique politiquement garantie (la démocratie), la liberté n'est qu'un mot vide de sens.

 

2) La liberté comme indépendance intérieure

 

Les Stoïciens se sont efforcés de penser la liberté indépendamment de toute condition extérieure. Ils conçoivent la liberté comme l'état idéal d'un être humain qui a atteint la sérénité (ataraxie) par la maîtrise de ses passions et l'intelligence de la nature.

 

Contemporains de la décadence de la Cité grecque, les Stoïciens privilégient la liberté intérieure par rapport à la liberté politique. Cette nouvelle définition de la liberté aura une grande influence sur la pensée philosophique et théologique occidentale.

 

Descartes (XVIIème siècle) distingue deux sortes de libertés :

 

a) la liberté d'indifférence ou le pouvoir de choisir, même le faux et le mal.

 

b) La liberté éclairée par la connaissance du bien.

 

Pour Descartes, la liberté éclairée est la seule véritable liberté.

 

Spinoza (contemporain de Descartes) conteste l'existence du "libre arbitre". Nous nous croyons libres parce que nous ignorons les causes qui nous font agir.

 

3) la liberté comme obéissance à la loi

 

Pour Rousseau et pour Kant, il n'y a pas de liberté sans loi. La loi limite notre liberté, mais elle en est aussi la condition.

 

La liberté est le pouvoir d'obéir à la loi morale et non à ses penchants. Cette conception de la liberté comme obéissance à la loi  est à la base de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

 

4) Liberté négative et liberté positive

 

Pour les Modernes, l'indépendance individuelle, la protection des intérêts privés, la liberté d'expression sont devenues des valeurs essentielles.

 

Le philosophe américain Isaiah Berlin oppose la liberté négative (par exemple l'absence de censure) et la liberté positive, le pouvoir de prendre part aux décisions publiques.

 

Pour Raymond Aron et la tradition "libérale", la liberté par excellence est la liberté négative (ne pas être entravé dans ce que nous voulons faire).

 


 

 

 

Par Robin Guilloux
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Vendredi 25 mai 2012 5 25 /05 /Mai /2012 17:06

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Le mot "expérience" vient du latin "experire" (éprouver). Il a plusieurs sens et se rapporte à des domaines différents : on parle de l'expérience de la vie, d'expérience scientifique, d'expérience esthétique, morale, religieuse.

 

1) L'expérience commune

 

Au sens courant, l'expérience est l'instruction acquise par l'usage de la vie. Le petit enfant apprend à marcher avec l'aide de ses parents. Avec le temps, il acquiert de l'expérience et sa démarche devient de plus en plus assurée.

 

L'expérience est inséparable de la perception, de la répétition et de l'habitude, mais aussi du  langage et de la pensée. En grandissant, l'enfant apprend à mettre des mots sur ses expériences, par exemple à nommer les couleurs et les saveurs.

 

Une expérience peut être heureuse ou malheureuse (l'ennui, l'échec, la douleur, le chagrin...). Une expérience malheureuse, une  "épreuve" (du latin probare, prouver, éprouver) peut avoir des effets bénéfiques si on en tire un enseignement.

 

C'est dans ce sens que l'on parle d'une personne "expérimentée". L'enfant vit des expériences, il peut se tromper, mais il apprend à corriger ses erreurs.

 

2) La valeur de l'expérience

 

Quel crédit et quelle valeur peut-on accorder à l'expérience ? Il existe un savoir dit "empirique" (dérivé de l'expérience). La connaissance empirique perçoit les phénomènes concrets (par exemple la vertu des plantes médicinales), mais ne parvient pas toujours à les expliquer.

 

La tradition rationaliste (Platon, Descartes, Spinoza) critique le caractère changeant et peu fiable de l'expérience et l'exclut du savoir véritable.

 

L'empirisme (Locke, Hume) au contraire, fait de l'expérience l'origine et le fondement de toutes nos connaissances.

 

Selon Kant, il faut distinguer entre les données ou impressions sensibles qui sont la matière première de notre connaissance et l'expérience comme mise en forme des matériaux sensibles par les principes a priori de l'esprit (l'entendement) humain.

 

La conception kantienne permet de rendre compte de l'expérimentation scientifique (et en particulier de la physique de Newton) : une construction où la raison prend les devants en fournissant à l'expérience ses cadres, ses formes et ses concepts.

 

3) L'expérience scientifique

 

La science ne se limite pas à constater des faits (empirisme), elle cherche à expliquer des phénomènes en déterminant leur cause. La science cherche à rendre le réel intelligible (de intelligere = choisir, lire). Elle commence avec la perception du réel, mais cherche à expliquer les faits en les intégrant dans une loi exprimée dans une formule mathématique. Une loi traduit un rapport constant, fixe et permanent entre des phénomènes.

 

4) Théorie et expérience

 

L'expérimentation scientifique désigne les procédures par lesquelles on contrôle la vérité d'une théorie ou d'une hypothèse en la confrontant à des faits.

   

Une théorie est un système mathématique qui synthétise et coordonne de façon rigoureuse un ensemble de lois expérimentales.

 

Une expérimentation exige un travail d'élaboration théorique qui n'a plus rien à voir avec nos observations spontanées et les contredit souvent. Elle exige un appareillage  et des instruments qui sont eux-mêmes, comme dit Gaston Bachelard des "théories matérialisées".

 

Il faut bien distinguer entre l'expérience personnelle et l'expérience scientifique. L'expérience personnelle enrichit notre existence (un voyage, par exemple), mais n'a pas de valeur universelle ; elle n'engage que notre personne. En construisant une expérience pour confimer ou infirmer une hypothèse, le savant construit des vérités valables pour tous.

 

4) L'expérience esthétique

 

La contemplation d'une oeuvre d'art nous livre une expérience dans laquelle nous nous sentons détachés des soucis de la vie ordinaire. Nous faisons, selon Kant (Critique du Jugement), l'expérience d'une satisfaction désintéressée.

 

5) L'expérience morale

 

Nous prenons conscience des valeurs morales en apprenant à distinguer le bien du mal, le juste de l'injuste, à travers des situations concrètes dans lesquelles nous expérimentons à la fois notre liberté personnelle et les impératifs (universels) de l'éthique (la loi morale).

 

6) L'expérience religieuse

 

Elle se situe au-delà de l'expérience morale et se caractérise par le contact avec le divin ; elle est généralement de l'ordre de l'indicible. Pour les existentialistes chrétiens (Kierkegaard, Gabriel Marcel), l'homme doit déterminer son existence en fonction d'un choix éthique, mais aussi religieux.

Par Robin Guilloux
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Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 10:16

 

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Pierre Hadot (né à Paris, le 21 février 1922 - mort à Orsay, le 25 avril 2010) est un philosophe, historien et philologue français, spécialiste de l'Antiquité, profond connaisseur de la période hellénistique et en particulier du néoplatonisme et de Plotin. Pierre Hadot est l'auteur d'une œuvre développée notamment autour de la notion d'exercice spirituel et de philosophie comme manière de vivre.

 

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Samedi 16 juin 2012, Lycée Henri IV, Paris 5ème, de 9 heures 30 à 18 heures 30, salle des Actes, journée d'étude organisée par l'APPEP (Association des Professeurs de Philosophie de l'Enseignement public) et le CIEPFC (Centre international d'Etudes de la Philosophie française contemporaine de l'Ecole normale supérieure).

 

Contacts : François Athané, 06 75 02 71 09 frathane@yahoo.fr ou Simon Perrier 06 84 25 56 87 simonperrier@sfr.fr  -  http://www.appep.net

 

 

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"On pourrait commodément faire de Pierre Hadot un traducteur du grec, un érudit antémoderne, ou bien encore le philosophe d'un art de vivre pour époque en crise, en quête de spiritualité, hésitant entre épicurisme, stoïcisme ou bouddhisme. La philosophie comme manière de vivre, que revendique Pierre Hadot, serait en somme une technique du bonheur, à ranger au rayon "développement personnel" des librairies.

 

Tel n'est pas notre point de vue. Nous voudrions insister sur l'originalité de Pierre Hadot, sur les multiples dimensions de son oeuvre, qui voulait qu'apprendre à lire ce soit aussi apprendre à vivre - et inversement. C'est que "l'idée antique de la philosophie comme mode de vie", manière de penser, d'écrire et de lire, gardait pour lui, comme il le disait, "une valeur toujours actuelle". Ainsi apprendrons-nous la leçon d'Epictète fustigeant notre tendance à "rétrécir" le monde, à le réduire à soi. ainsi reviendrons-nous par la réflexion collective à cette vérité : la philosophie n'est pas un divertissement savant, mais une ascèse de la pensée qui ne peut être transmise qu'en la vivant - et qui nous convoque, infiniment, à la vie bonne."

 

(François Athané et Simon Perrier)

 

"A la question : "qu'est-ce que la Philosophie ? Kant prétendait en substituer une autre : qu'est-ce que philosopher ? C'était mettre à la place d'un savoir substantiel une pratique du penser. En replongeant aux racines antiques de cette curieuse affaire, Pierre hadot nous a incité à réfléchir à la conception kantienne ; philosopher, c'est non d'abord un savoir substantiel, et c'est plus encore qu'une pratique de penser : un mode d'être. Par là, il n'a pas seulement fait oeuvre d'historien de la Philosophie, n'a pas seulement rappelé aux "philosophes" d'où ils venaient, qu'elles étaient les exigences et la destination qui, originellement, orientaient le choix d'une existence philosophique. Il a durablement réinscrit la Philosophie dans la vie individuelle et rendu son sens vital inoubliable pour celui ou celle qui la pratique.

 

Aussi, les réflexions de Pierre Hadot ne sont pas vraies seulement de la Philosophie ancienne ou tardo-antique. Elles le sont aujourd'hui encore pour la Philosophie contemporaine, où de telles idées produisent tous leurs effets, pour toutes celles et ceux qui font "vivre la Philosophie", comme le montre le programme de cette journée. Et au-delà de la Philosophie comme discipline : pour chacune et chacun de ceux que la vie reconduit à la Philosophie, et la Philosophie à la vie - aujourd'hui.

 

(Vincent Delecroix et Frédéric Worms)


 

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Philosophie Magazine: Dans La Philosophie comme manière de vivre, vous racontez le moment où, adolescent, vous avez fait la découverte, presque métaphysique, du sentiment de l'existence. Est-ce de ce moment que date votre vocation philosophique ?

 

Pierre Hadot : Oui. Cela a été ma première expérience philosophique et elle a dominé toute ma vie. Même si je ne me suis pas vraiment rendu compte sur le coup de la portée de l'événement, je l'ai vécu comme une découverte. Avant cette expérience, je n'avais pas conscience de moi-même. Et puis là, face au ciel étoilé, à deux reprises, j'ai vraiment éprouvé – c'est encore présent dans ma mémoire – le sentiment brut de mon existence. En même temps, j'avais l'impression de ressentir mon appartenance au monde, mon immersion dans le Tout du monde, depuis le plus petit brin d'herbe jusqu'aux étoiles. Michel Hulin appelle cela la «mystique sauvage». C'est une expérience à la fois terrifiante et délicieuse que j'ai refaite quelques fois par la suite – en contemplant la chaîne des Alpes depuis le lac Léman ou devant le lac Majeur, à Ascona. Elle a déterminé ma conception de la philosophie que je conçois comme une transformation de la perception du monde. Comme le disait Merleau-Ponty, la philosophie est un effort pour nous réapprendre à voir le monde. D'un côté, il y a la vie quotidienne que nous vivons dans une semi-conscience grâce à nos habitudes ; de l'autre, il y a ces moments et ces états privilégiés où nous vivons et percevons les choses de manière très intense.

 

Votre dernier livre consacré à Goethe s'intitule, N'oublie pas de vivre. Et il s'ouvre sur une formule de Faust : « Alors l'esprit ne regarde ni en avant ni en arrière, le présent seul est notre bonheur. »

 

Tout le problème est de savoir ce qu'est le bonheur. En allemand, comme en français, le bonheur signifie également la chance (la bonne heure). Au fond, c'est la même chose. Il faut trouver la bonne heure. Goethe dit que le temps présent est notre chance parce que c'est dans le présent, et non dans un passé que l'on regrette ou dans un futur que l'on attend, que l'on peut agir. C'est la seule chance qui nous soit donnée. Pour ma part, je crois que la fonction de la philosophie, c'est d'apporter une lucidité et, du coup, une conscience plus grande de la plénitude de l'existence.

 

 

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Les oeuvres de Pierre Hadot :

 

Après une thèse sur l'auteur néoplatonicien Marinus Victorinus et un livre sur l'expérience mystique chez Plotin (Plotin ou la simplicité du regard, «Folio», Gallimard, 1997), il publie un article d'ensemble sur la philosophie antique comme phénomène spirituel Exercices spirituels et philosophie antique (Études augustiniennes, 1981, rééd. Albin Michel, 2001) qui est remarqué par Michel Foucault.

 

Dans Qu'est-ce que la philosophie antique ? («Folio», Gallimard, 1995) – une des meilleures introductions à son travail –, il analyse les grandes écoles de pensée en fonction des modes de vie qu'elles proposent.

 

Dans Éloge de Socrate (Allia, 1998), il s'attache au trouble existentiel que suscite l'accoucheur des âmes chez ses interlocuteurs, les conduisant parfois à une remise en question de leur vie.

 

La Citadelle intérieure, introduction aux Pensées de Marc Aurèle (Le Livre de poche, 2007), décrypte l'ascèse stoïcienne comme un exercice de « délimitation du moi ».

 

Dans Le Voile d'Isis. Essai sur l'histoire de l'idée de nature (« Folio », Gallimard, 2004), il part du célèbre fragment d'Héraclite : « La nature aime à se voiler » et dégage deux grandes attitudes : l'hostilité technicienne de Prométhée et la proximité poétique d'Orphée.

 

Il s'est ensuite attaché à montrer que la tradition des exercices spirituels s'est maintenue chez certains auteurs de la modernité comme Montaigne, Nietzsche, Goethe ou Wittgenstein : Wittgenstein et les limites du langage (Vrin, 2004) et N'oublie pas de vivre - Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel, 2008).

 

Signalons enfin le livre d'entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson La Philosophie comme manière de vivre (Albin Michel, 2001) dans lequel Pierre Hadot raconte très librement son parcours.


 

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                                                 Programme de la journée


9 H. 00 : Accueil des participants

 

9 H. 30 : Philippe Hoffmann (Ecole pratique des Hautes Etudes). Enseigner, apprendre, vivre. L'apport de Pierre Hadot à la compréhension des philosophies antiques 10 H. 20 - 10 H. 45 : Discussion

 

10 H. 45 - 11 H. : Pause

 

11 H. : Barbara Carnevali (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales). La vie philosophique : biographie, autobiographie, exemplarité.

 

11 H. 40 : Frédéric Brahami (Professeur à l'Université de Besançon). Le scepticisme comme thérapie et manière de vivre.

 

12 H. 20 - 13 H. : Discussion

 

13 H. - 14 H. 30 : Pause déjeuner

 

14 H. 30 : Vincent Delecroix (CIEPFC, Ecole Pratique des Hautes Etudes), l'Eros et l'Ironie. De Pierre Hadot à Socrate, via Kierkegaard

 

15 H. 10 - 15 H. 30 : Discussion

 

15 H. 30 - 15 H. 45 : Pause

 

15 H. 45 : Eliana Magnani (CNRS) et Daniel Russo (Université de Bourgogne). "Exercices spirituels" et expériences des mots : réflexions sur le visuel et le textuel au Moyen-Âge.

 

16 H. 30 - 16 H. 50 : Discussion

 

16 H. 50 - 17 H. 30 : François Athané (IUFM de Paris IV-Sorbonne) et Barabara Carnevali (EHESS). La vérité nue, belle à voir : lever le voile d'Isis.

 

17 H. 30 - 17 H. 40 : Pause

 

17. 40 - 18 H. 30 : Discussion générale.

 

18 H. 30 : Clôture des travaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Robin Guilloux
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Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 06:55

 

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Arrivé presque au terme de l'année scolaire, nous nous posons la même question qu'au début de l'année : Qu'est-ce que la Philosophie ? Nous avons vu que le mot "Philosophie" vient du grec "philein" (aimer) et sophia (la sagesse). La Philosophie elle-même est née en Grèce (et nulle part ailleurs), en un lieu (les pourtours de la Méditerranée) et à une époque bien précise (entre les VIème et IVème siècles avant Jésus-Christ).

 

Tous les  hommes ont fabriqué des outils, vénéré des dieux, crée des oeuvres d'art, inventé des sagesses, mais ils n'ont pas toujours été philosophes. La Philosophie apparaît quand les hommes ne se satisfont plus des explications mythologiques ou magiques et cherchent à expliquer le monde en se fondant sur la raison (en grec : "Logos")

 

Pour Aristote, la Philosophie commence avec l'étonnement ; elle est "la seule de toutes les sciences qui soient libres, car seule elle est sa propre fin." :


"Ce fut l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Etoiles, enfin la genèse de l'Univers. Apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (et c'est pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu'ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous les arts qui s'appliquent aux nécessités, et ceux qui s'intéressent au bien-être et à l'agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n'avons en vue, dans la philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n'est pas la fin d'autrui, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est sa propre fin."

Aristote, Métaphysique

 

"Le terme de "Philosophie" est une création de Pythagore. Le premier, il s'est appelé philosophe (...) Il alléguait qu'aucun homme n'est sage, que la sagesse est le privilège des dieux. Avant lui, en effet, cette discipline s'appelait la "sagesse", et celui qui en faisait profession, s'il avait une âme riche et élevée, s'appelait "sage". Un philosophe, c'est, au contraire, quelqu'un qui cherche à atteindre la sagesse." (Diogène Laërce, Doctrines et sentences des philosophes illustres, tome I, IIIème siècle, trad. R. Genaille, éd. GF, 1965)

 

Pour les Grecs, la sophia est à la fois la sagesse et le savoir.

 

"Ce qu'on appelle le "miracle grec", écrit Patrice Rosenberg (La Philosophie, repères pratiques, Nathan) consiste dans le souci nouveau d'éclairer les phénomènes par une justification rationnelle appuyée sur la démonstration et sur la preuve. Aucun domaine ne doit alors échapper à l'investigation de la raison et à l'examen critique.

 

Les Grecs inventent ainsi la démonstration mathématique (Euclide, Pythagore), l'enquête historique (Hérodote, Thucydide), mais aussi le débat politique. C'est dans ce contexte que la Philosophie se donne un projet : explorer méthodiquement la réalité dans le but de la connaître. Mais cette connaissance possède également une finalité pratique : elle doit permettre de comprendre et de savoir comment vivre, elle est une invitation à la "vie bonne".

 

Nous avons appris un peu de Philosophie, nous avons un peu appris à philosopher... N'oublions pas, cependant, comme le rappelait Pierre Hadot,  que "primum vivere, deinde philosophare" ne signifie pas qu'il est plus important de vivre que de philosopher, mais que toute pensée authentique s'enracine dans la "vie bonne", la justesse de l'âme et la conversion du regard, bref, dans une existence philosophique aussi authentique que possible.                  

 

"On n’est d’accord ni sur ce qu’est la Philosophie, ni sur ce qu’elle vaut. On attend d’elle des révélations extraordinaires, ou bien, la considérant comme une réflexion sans objet, on la laisse de côté avec indifférence. On vénère en elle l’effort lourd de signification accompli par des hommes   exceptionnels, ou bien  on la méprise, n’y voyant que l’introspection obstinée et superflue de quelques rêveurs. On estime qu’elle concerne chacun et doit être   simple et facile à comprendre, ou bien  on la croit si difficile que l’étudier apparaît comme une entreprise désespérée. Et en fait, le domaine compris sous ce nom de « Philosophie » est assez vaste pour expliquer des estimations aussi contradictoires.

 

Pour quiconque croit à la science, le pire est que la Philosophie ne fournit pas de résultats apodictiques, un savoir qu’on puisse posséder. Les sciences  ont conquis des connaissances certaines, qui s’imposent à tous ; la Philosophie, elle, malgré l’effort des millénaires, n’y a pas réussi. On ne saurait le contester : en Philosophie il n’y a pas d’unanimité établissant un savoir définitif. Dès qu’une connaissance  s’impose à chacun pour des raisons apodictiques, elle devient aussitôt scientifique, elle cesse d’être  Philosophie et appartient à un domaine particulier du connaissable.

 

A l’opposé des sciences  , la pensée philosophique ne paraît pas non plus progresser. Nous en savons plus, certes, qu’Hippocrate, mais nous ne pouvons guère prétendre avoir dépassé Platon. C’est seulement son bagage scientifique qui est inférieur au nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parler recherche philosophique, à peine l’avons-nous peut-être   rattrapé.

 

Que, contrairement aux sciences  , la Philosophie sous toutes ses formes doive se passer du consensus unanime, voilà qui doit résider dans sa nature  même. Ce que l’on cherche à conquérir en elle, ce n’est pas une certitude scientifique, la même pour tout entendement ; il s’agit d’un examen critique au succès duquel l’homme   participe de tout son être  . Les connaissances scientifiques concernent des objets particuliers et ne sont nullement nécessaires à chacun. En Philosophie, il y va de la totalité de l’être, qui importe à l’homme   comme tel ; il y va d’une vérité qui, là où elle brille, atteint l’homme  plus profondément que n’importe quel savoir scientifique.

 

L’élaboration d’une philosophie reste cependant liée aux sciences ; elle présuppose tout le progrès scientifique contemporain. Mais le sens de la Philosophie a une autre origine : il surgit, avant toute science, là où des hommes   s’éveillent."

 

(Karl Jaspers, Introduction à la Philosophie, traduit de l'allemand par Jeanne Hersch, Plon, 1951)

Par Robin Guilloux
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Mercredi 23 mai 2012 3 23 /05 /Mai /2012 18:32

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Image extraite du film  l'Enfant sauvage de François Truffaut

 

 

Terminales ST2S et H

 

 

1) Nature et culture

 

On entend par nature, au sens large, le milieu où l'homme vit, considéré indépendamment des transformations qu'il y opère. La nature, c'est l'ensemble des règnes minéral, végétal et animal, considéré comme un tout et soumis à des lois. On entend aussi par "nature" tout ce qui est inné ou spontané, tout ce avec quoi on naît (nature vient du latin nascor, qui signifie "naître").

 

Culture" vient de colere qui signifie cultiver la terre. On peut dire qu'en cultivant la terre l'homme se cultive lui-même.

 

La culture est cette partie de son milieu que l'homme crée lui-même et donc l'ensemble des représentations et des comportements acquis par l'homme en tant qu'être social.

 

Au sens restreint, la culture est l'ensemble des institutions (art, religion, techniques, organisation politique...) d'une société donnée.

 

La culture, c'est aussi ensemble des acquisitions intellectuelles d'un individu (un "homme cultivé")

 

2) L'homme entre nature et culture :

 

L'homme est un être biologique, un animal comme les autres ; c'est aussi un animal doué de culture. De nombreux penseurs modernes contestent la notion de "nature humaine" (Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty).

 

Des comportements en apparence "naturels" (boire, manger, dormir...) portent le sceau de la culture (on mange avec les baguettes ou avec des couverts, on dort dans un lit ou sur une natte, on boit du vin, de la bière ou du cidre...)

 

Il n'y a pas de nature humaine ; l'humanité n'existe qu'à l'état de culture, on ne naît pas homme, on le devient.

 

L'homme acquiert sont humanité à travers l'éducation. Privé d'éducation, laissé à lui-même dans la nature ou élevé par des animaux, comme l'atteste le cas (tragique) des enfants sauvages, le petit animal humain ne deviendra jamais un homme, il n'adoptera jamais la posture verticale, il ne parviendra qu'à émettre des cris et non à parler (cf. Lucien Malson, Les enfants sauvages)

 

"Le biologique ignore le culturel." (Jean Rostand) : Le fond biologique demeure le même partout et toujours, alors que la culture est variable d'une société à l'autre.

 

3) Y a-t-il des cultures supérieures ?

 

Chaque culture a tendance à se juger supérieure aux autres. De là découlent l'ethnocentrisme et le racisme. En s'appuyant sur des théories pseudo-scientifiques, on a tenté de justifier la hiérarchie des cultures (voire des races). En fait, chaque culture correspond à des exigences et à des projets spécifiques. Les cultures humaines sont différentes les unes des autres et complémentaires (Claude Levi-Strauss parle de "l'arc-en-ciel des cultures humaines"). L'avenir de l'humanité est dans le dialogue entre les cultures. On prendra garde, toutefois, de ne pas tomber dans le relativismle culturel au nom duquel on pu parfois tolérer des comportements inadmissibles.

 

Pour Claude Levi-Strauss, l'idée de barbarie n'est pas un concept fondé en raison, mais une opinion subjective, un préjugé, une affaire de croyance et non le fruit d'une réflexion. Claude Lévi-Strauss donne l'exemple tragi-comique des indigènes qui s'employaient à immerger les cadavres des européens pour vérifier si leur corps était sujet à la putréfaction.

 

Ils doutaient que les Européens fussent des hommes comme eux, ils se demandaient s'ils n'étaient pas des dieux. Lorsque les Européens envoyèrent des commission d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ils se conduisirent exactement de la même manière que les indigènes, c'est-à-dire comme ceux qu'ils considéraient comme des "barbares". Si le barbare est celui qui croit à la barbarie, la barbarie est le fait de ceux qui jugent et non ce ceux qui sont l'objet de ce jugement.

 

Raymond Aron dans A propos de l'oeuvre de Claude Lévi-StraussLe paradoxe du Même et de l'Autre, critique le "relativisme culturel" de Lévi-Strauss. Pour Raymond Aron, toutes les cultures ne se valent pas. Raymond Aron affirme qu'il y a des valeurs universelles, ainsi que des hiérarchies. Par exemple une société libre est "supérieure" à une société totalitaire et un concerto de Mozart au dernier tube de Sexion d'Assaut.

 

Le paradoxe dont parle Raymond Aron à propos de Lévi-Strauss réside dans le fait que l'affirmation de l'universalité de la relativité des cultures suppose l'universalité de la culture au sein de laquelle on pose cette affirmation. Il s'agit donc, pour lui, d'une contradiction, voire d'un sophisme (raisonnement spécieux).

 

 "Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie." : si l'anthropologue admet la supériorité de ceux qui affirment comme lui-même l'humanité de toutes les cultures sur ceux qui la refusent, alors il se pose comme le civilisé par excellence, les autres étant rejetés dans la sauvagerie ou la barbarie ou disons simplement dans l'idiotisme culturel (Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Essai sur l'immonde moderne, Presses universitaires de France, p. 241)

 

Si le barbare est celui qui croit à la barbarie, il est impossible de poser un jugement éthique, toutes les conduites se valent, toutes les cultures, dans toutes leurs manifestations ont la même dignité et la même valeur - on doit admettre par exemple le cannibalisme, les sacrifices humains, l'esclavage, l'excision, le voile intégral, et tout ce que, au sein de notre propre culture, nous considérons comme "barbare" ou 'inhumain" ou dont on nous fait remarquer l'inhumanité.

 

L'affirmation de Lévi-Strauss ne saurait donc s'appliquer sans discernement, sauf à ruiner toute possibilité de fonder une éthique et un droit universel. "Le barbare est celui qui croit à la barbarie." ne pourrait-on dire, a contrario, que l'homme est celui  qui croit à l'humanité ?

 

 

Citations extraites de l'ouvrage de Lucien Malson, Les enfants sauvages :

 

 

"C'est une idée désormais conquise que l'homme n'a point de nature, mais qu'il a - ou plutôt qu'il est - une histoire. Ce que l'existentialisme affirmait, et qui fit scandale, on ne sait trop pourquoi, naguère, apparaît comme une vérité qu'on peut voir annoncée en tous les grands courants de pensée contemporains..." (p.7)

 

"On a dépensé des trésors d'imagination pour persuader, jadis, de l'action du donné biologique dans les faits ethiques. Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela ? Absolument rien. A l'inverse, on avait affirmé l'existence d'une "nature" unissant, en dépit des différences, tous les hommes de la terre. Que reste-t-il, là encore, de cette hasardeuse notion ? Peut-être pas grand chose." (p. 31)

 

"L'homme s'évade de la prison du "maintenant" et, s'ouvrant à l'idée d'un temps sans limites, a pu former le concept de Dieu, fabriquer des outils destinés à en fabriquer d'autres, et disposer du langage, qui implique la conscience du possible et l'installation dans le virtuel." (p. 36)

 

"Même isolées dès la naissance, les bêtes - quelque grave dommage qu'elles subissent en la circonstance - conservent des instincts très nettement déterminés. D'autres instincts en elles se réveillent du reste si, après domestication, le hasard les rejette à l'existence sauvage. Rien de tel, dit Lévi-Strauss, ne peut se produire pour l'homme car dans ce cas il n'existe pas de comportement naturel de l'espèce.

 

"L'homme sans la société des hommes ne peut être qu'un monstre parce qu'il n'est pas d'état préculturel qui puisse apparaître alors par régression. Les enfants "sauvages", ceux qui ont été privés trop tôt par hasard ou par dessein de l'atmosphère éducative humaine, ceux que l'on a abandonnés et qui ont survécu à l'écart par leurs propres moyens, sont des phénomènes de simple difformité.

 

On se tromperait, dit encore Lévi-Strauss, si l'on voulait voir en eux "les témoins fidèles d'un état antérieur", soit voir en eux la nature avant toute culture. Les enfants sauvages, ceux que Ruyer appelle plaisamment les "enfants Tarzan" - qui n'ont d'ailleurs, nous le montrerons, aucune parenté psychologique avec le héros mythique et rousseauiste - nous donneraient la preuve ultime, s'il en était besoin, que l'expression "nature humaine" est absolument vide de sens." (p. 40)

 

"Paul Sivadon, évoquant "l'histoire de Kamala", rappelait "que l'on ne peut dissocier les problèmes organiques des problèmes psychologiques." Il concluait : "L'homme se distingue de l'animal par le fait qu'il naît prématuré. Sa personnalité s'élabore, après la naissance, dans une série de matrices culturelles qui sont aussi importantes pour son développement que la matrice maternelle. Ce sont les relations émotionnelles qu'il entretient au cours des deux premières années avec sa mère qui conditionnent toute sa vie affective. C'est l'apprentissage du langage en temps voulu qui conditionne toute sa vie intellectuelle.

 

Ceci pour dire qu'un enfant, normal à la naissance, peut devenir pratiquement idiot si les conditions de son éducation sont défavorables. Cette notion est essentielle: la personnalité se développe dans la mesure où le milieu, par sa valeur éducative, offre à l'enfant les apports culturels convenables au moment opportun." (p. 89)

Par Robin Guilloux
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Mercredi 23 mai 2012 3 23 /05 /Mai /2012 14:17

Terminales ST2S et H

 

 

1) Vérité, réalité, jugement :

 

Selon saint Thomas d'Aquin (philosophe et théologien catholique du XIIIème siècle), la vérité est l'adéquation de la chose et de l'esprit ("adequatio rei et intellectus"). Soit la proposition "il pleut". La pluie (le réel) n'est ni vraie, ni fausse, mais ce que je peux en dire (le jugement). Si je dis "il pleut", alors qu'il ne pleut pas, je ne modifie pas la réalité. La pluie continue de tomber. La vérité n'est pas dans les choses, mais dans le jugement que je porte sur les choses ; La vérité est une valeur, elle appartient au langage, à la façon dont l'esprit rend compte de son rapport aux choses.

 

2) Vérité formelle et vérité matérielle :

 

a) Selon la logique classique (Aristote), un jugement est vrai s'il respecte des principes, le principe d'identité, de non contradiction et de tiers exclu. Je n'ai pas le droit de formuler, à propos du même objet une affirmation et une négation. Je ne peux pas dire : "Il pleut et il ne pleut pas."

 

b) Ces règles sont celles de la logique. La vérité est alors qualifiée de "formelle", parce qu'elle ne s'intéresse qu'à la forme du discours, à sa cohérence interne.

 

Pour Descartes (philosophe français du XVIIème siècle), ce n'est pas la conformité  entre la pensée et le réel, mais l'évidence qui est le critère du vrai (la vérité formelle, mathématique)

 

Objections :

 

- L'évidence risque d'être subjective.

- Elle ne caractérise pas les axiomes.

- Elle n'est pas présente dans une démonstration un peu longue.

 

c) Lorsque le langage évoque les choses du monde, il faut garantir que les termes ou symboles utilisés sont adaptés à ce que je saisis du monde.

 

 

3) Les vérités scientifiques :

 

a) Selon Kant, notre connaissance est déterminée par la structure de notre esprit. Notre entendement n'a pas accès aux "choses en soi" (aux noumènes), mais seulement aux phénomènes.

 

Il y a donc des vérités inaccessibles à l'entendement humain ; par exemple, l'existence de Dieu.

 

b) C'est la raison pour laquelle certains considèrent  que le discours scientifique est le seul qui puisse nous fournir des vérités ; c'est ce que l'on appelle le scientisme. Mais ne peut-on admettre qu'une place soit réservée pour d'autres vérités que les vérités scientifiques, par exemple, les vérités morales, métaphysiques ou religieuses ?

 

c) Ces vérités sont respectables si elles visent une certaine cohérence ou sont en accord avec des conduites. C'est pourquoi Emmanuel Kant postule l'existence de Dieu de l'âme et de la liberté ("J'ai borné la raison pour faire une place à la foi.")

 

4) La vérité comme "valeur" :

 

La recherche de la vérité concerne la dignité de la pensée et peut constituer un devoir. Certains penseurs considèrent que la vérité n'est pas la "valeur" suprême : Nietzsche, par exemple, choisit l'art ou la vie contre la vérité.

Par Robin Guilloux
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