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Objet d'étude : le roman et ses personnages ; visions de l'homme et du monde.
Textes :
Texte A - Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu, 1832.
Texte B - Victor Hugo, L'Homme qui rit, 1869.
Texte C - Emile Zola, L'Assommoir, 1877.
Texte D - Marcel Proust, Le Temps Retrouvé, 1927.TEXTE A - Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu.
[L'action de ce roman se déroule en 1612. Fraîchement débarqué à Paris, un jeune peintre ambitieux, Nicolas Poussin, se rend au domicile de Maître Porbus, un célèbre peintre de cour, dans l'espoir de devenir son élève. Arrivé sur le palier, il fait une étrange rencontre.]
Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat (1) de dentelle, à la prépondérante sécurité de la démarche, le jeune homme devina dans ce personnage (2) ou le protecteur ou l'ami du peintre ; il se recula sur le palier pour lui faire place, et l'examina curieusement, espérant trouver en lui la bonne nature d'un artiste ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts ; mais il aperçut quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi qui affriande (3) les artistes. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais ou de Socrate ; une bouche rieuse et ridée, un menton court, fièrement relevé, garni d'une barbe grise taillée en pointe, des yeux vert de mer ternis en apparence par l'âge, mais qui par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle devaient parfois jeter des regards magnétiques au fort de la colère ou de l'enthousiasme. Le visage était d'ailleurs singulièrement flétri par les fatigues de l'âge, et plus encore par ces pensées qui creusent également l'âme et le corps. Les yeux n'avaient plus de cils, et à peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades saillantes. Mettez cette tête sur un corps fluet et débile (4), entourez-la d'une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson (5), jetez sur le pourpoint (6) noir du vieillard une lourde chaîne d'or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit d'une toile de Rembrandt (7) marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s'est appropriée ce grand peintre.
1 rabat : grand col rabattu porté autrefois par les hommes.
2. Ce vieillard s'appelle Frenhofer.
3. affriande : attire par sa délicatesse.
4 débile : qui manque de force physique, faible.
5 truelle à poisson : spatule coupante servant à découper et à servir le poisson.
6 pourpoint : partie du vêtement qui couvrait le torse jusqu'au-dessous de la ceinture.
7 Rembrandt : peintre néerlandais du XVIIe siècle. Ses toiles exploitent fréquemment la technique du clair-obscur, c'est-à-dire les effets de contraste produits par
les lumières et les ombres des objets ou des personnes représentés.
Introduction :
Ce texte d'Honoré de Balzac, extrait du Chef d'oeuvre inconnu, paru en 1832, réflexion sur la création artistique, la relation entre l'art et la nature et la recherche de la perfection, est le portrait d'un personnage étrange, Frenhofer, que rencontre le héros du roman, Nicolas Poussin, un jeune peintre ambitieux.
Dans quelle mesure ce portrait prend-il appui sur le réel et dans quelle mesure le transpose-t-il ? (problématique)
Nous essayerons d'analyser les notations réalistes et la transposition du réel, la construction du portrait et l'impression dominante que le narrateur veut donner du personnage. (annonce du plan)
1) Le texte est écrit à la troisième personne du singulier, le point de vue est interne (la scène est vue à travers le regard du jeune peintre Nicolas Poussin), puis omniscient (l'auteur reprend la parole et interpelle le lecteur).
2) Il comporte des notations réalistes, dénotatives (objectives), exemple : "imaginez un front chauve, bombé, proéminent... retroussé au bout." Cherchez les autres notations.
3) Ces détails "réalistes" sont donnés directement au lecteur auquel s'adresse le narrateur et précisent le portrait : "imaginez un front chauve...", "Mettez cette tête sur un corps fluet et débile..."
4) Le narrateur transpose la réalité à travers des modalisateurs (un modalisateur est un procédé stylistique au moyen duquel le narrateur porte un jugement implicite). Exemples : "bizarrerie", "magnificence", "quelque chose de diabolique"... Cherchez d'autres modalisateurs et essayez de les classer par catégories grammaticales et de les expliquer. Montrez que les notations "positives" sont systématiquement contredites par des notations négatives, créant ainsi un effet d'ambiguité.
5) Montrez que ces modalisateurs forment trois champs lexicaux entrelacés : la vieillesse, l'étrangeté et la noblesse et une isotopie (idée d'ensemble) : le narrateur veut donner l'impression que le vieillard ressemble à une oeuvre d'art.
6) Ce portrait comporte des éléments inquiétants, dysphoriques (lesquels ?) qui produisent un effet de suspense et préparent le lecteur à un drame comportant des éléments fantastiques (ils nouent un "pacte de genre") : le vieillard est vêtu comme un personnage d'un portrait de Rembrandt (peintre néerlandais, 1606-1669) et a quelque chose de "méphistophélique" qui évoque le mythe de Faust. Rembrandt est considéré comme un peintre "baroque", alors que Nicolas Poussin (que Balzac n'a pas choisi au hasard) est le plus éminent représentant du classicisme français.
7) Le narrateur veut donner une impression d'ensemble, celle d'un personnage "irréel", comme sorti d'un tableau. Le portrait associe des notations physiques, psychologiques, morales, voire métaphysiques et insiste particulièrement sur le costume du personnage et sur son regard (expliquez pourquoi).
8) Montrez que le portrait produit à la fois un effet de réel (donner au lecteur l'illusion que le personnage "existe") mais qu'il présente par ailleurs le personnage sous un aspect fantastique (le fantastique est l'irruption du surnaturel dans le réel).
9) Montrez que le narrateur "joue" sur les deux sens du mot "portrait". Quelle impression le texte produit-il ? (Montrez que Balzac imite avec des mots ce que Rembrandt a fait avec des couleurs et des formes).
Conclusion
L'auteur déploie dans ce texte son génie de "portraitiste". Il soigne les détails réalistes, mais parvient à créer en même temps une atmosphère inquiétante. Il choisit d’élargir son portrait en se référant à Rembrandt, peintre dont le clair-obscur était un équivalent pictural de sa propre démarche, entre réalisme et mystère. Au travers d’un réel dominant s’infiltre une sourde inquiétude, provenant d'une dimension occulte, dont on ne sait pas très bien si elle est dominée par le mal ou par le bien. Avec un art consommé de nouvelliste, Honoré de Balzac laisse son lecteur perplexe et excite sa curiosité.
Balzac fait de sa description un tableau vivant et fusionne ainsi littérature et peinture. Il porte une grande attention aux couleurs et aux formes et traite la lumière à la manière d'un peintre hollandais du XVIIème siècle. Cette picturalisation du texte est signalée explicitement par la comparaison finale dans laquelle le vieux peintre est assimilé à une toile de Rembrandt.
Autoportrait de Rembrandt (1606 -1669)
Rembrandt Harmenszoon van Rijn, habituellement désigné sous son seul prénom de Rembrandt (15 juillet 1606 - 4 octobre 1669) est généralement considéré comme l'un des plus grands peintres de l'histoire de l'art baroque européen, et l'un peintres les plus importants (avec Vermeer) de l'Ecole hollandaise du XVIIème siècle.
Rembrandt a également réalisé des gravures et des dessins. Il a vécu pendant ce que les historiens appellent le siècle d'or néerlandais (approximativement le XVIIème siècle), durant lequel culture, science, philosophie (Spinoza), commerce et influence politique de la Hollande ont atteint leur apogée.





